Lettres d'Ozanam, 1, p
chologie et une cosmologie. » Avec Ballanche, plus encore qu'avec Chateaubriand, on causait pour apprendre à voir, à prévoir. Ballanche, cette année même, publiait la Vision d'Hébal, oùregardant autour de lui les peuples qui s'émancipaient, il s'écriait : « La Grèce, la Belgique et la Pologne ont demandé la liberté promise aux enfants de la foi, et voyez les miracles qui ont été enfantés! » Ballanche ajoutait, faisant un retour sur le sac de Saint-Germainl’Auxerrois : « C’est en vain que, dans la métropole dela civilisation, le signe de la promesse a été outragé : la croix civilisatrice régnera sur le monde *. » Il y avait de pareils tressaillements et de pareils augures dans la brochure d’'Ozanam contre le saint-simonisme. Le vieux philosophe et le jeune élève de la Faculté de droit, qui d'ailleurs savait discerner certaines « erreurs »* de Ballanche, caressaient la même vision de l'avenir. En cette même semaine si bien remplie, Ozanam s’en fut aussi voir Lamennais, qui allait partir pour Rome : ils causèrent beaucoup ensemble‘, mais nous ne savons rien de plus, si ce n'est qu’à cette date, tout en ayant une grande admiration pour l’auteur de l’Essai sur l’Indifférence, Ozanam déplorait déjà l’âpreté de ses polémiques et son penchant à l'invective. Ainsi cherchait-il, à travers Paris, les maîtres de la pensée et les maîtres de l’action, avec l'invincible projet, qu'il inclinait parfois à se reprocher comme un demiorgueil*, de devenir un guide pour les jeunes gens isolés et dispersés.
Mais avec je ne sais quoi d’enfantin qui persistait en lui et qui avait besoin de vivre au foyer domestique, avec
. Lettres d'Ozanam, 1, p. 29.
. BALLANCHE, Vision d’'Hébal, p. 99 (Paris, Didot, 1831). . Lettres d'Ozanam, X, p. 51.
. Lettres d'Ozanam, I, p. 33.
. CURNIER, op. cit., p. 35-37. Ozanam dira plus tard, dans son discours Des devoirs lilléraires des chrétiens : « Une grande chute nous a fait assez voir que les colonnes mêmes de la controverse peuvent tomber quand elles ne sont point assises sur la charité. » (Mélanges, I, p. 142.)
6. Ozanam à Materne, 19 avril 1831 (lettre inédite) : Ozanam s’y reproche son désir de faire du bruit, son « avidité immense de gloire ».
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ces poussées de mélancolie, avec ces saillies de déception, sous l'impression desquelles durant longtemps, Paris lui fitl’effet d’un« vaste cadavre »', n’était-il pas à craindre qu'illaissät son énergie s’affaisser, ou bien, encore, que s’enfermant dans un égoisme spéculatif, il négligeât tout programme d’action ? Grâce à une illustre hospitalité qui dès la seconde semaine de novembre 1831 lui fut offerte, de tels périls n'eurent mème pas le temps de naître sous ses pas.
Vingt-sept ans avant qu'Ozanam n’échafaudât de vastes projets d'apologétique, un autre jeune savant, dans cette même ville de Lyon, avait rédigé, pour un groupe d'amis qu'il avait rassemblés sous le nom de Société chrétienne, des cahiers manuscrits sur les preuves historiques du christianisme, et par son influence personneile fait autour de lui quelques conversions * : il s'appelait André-Marie Ampère et se préparait à être « l’un des esprits les plus universels dont on ait conservé le souvenir »°. Mais Ampère, ayant quitté Lyon dès 1805 pour retourner à Paris, s’y était laissé aller, tout de suite, à une « paresse impardonnable des choses du ciel »‘; et dix ans durant, il s’y était attardé : dix ans durant, dans l’enivrement de la recherche, il avait oublié cette belle résolution qu'en 1804 il avait prise vis-à-vis de lui-même : « Étudie les choses de ce monde, c’est le devoir de ton état; mais ne les regarde que d'un œil; que ton autre œil soit cons-