‹ Ozanam collégien, Ozanam étudiantChapitre 32 sur 51 · Ami de la religion, 5 juin 1834, p · texte numérisé non relu

Ami de la religion, 5 juin 1834, p

maximes inébranlables de Religion et de Charité. Puissent ces relations que vient d'établir entre nous une affaire assez désagréable de sa nature, resserrer pour nous les liens de la fraternité catholique et nous assurer dans l’esprit l’un de l’autre un amical souvenir!

Je suis, Monsieur, avec la considération la plus distinguée, votre dévoué serviteur et affectionné collègue.

Signé : A.-F. Ozaxam".

C’est ainsi qu'Ozanam savait pardonner. Quant à l’Amz de la religion, Ozanam jugeait nécessaire de lui donner un avertissement; et la lettre qu'il expédiait à cette feuille par l'entremise de Cartier, témoignait d’une légitime tristesse. Les violences dont Ozanam était victime n'étaient que le symptôme de l'esprit coutumier qu'apportaient Picot et ses amis dans certaines polémiques. Ce qu'il y avait au fond de leur pensée, le récent biographe de dom Guérangernous l'explique de lumineuse acon. « Picot, écrit le R. P. dom Delatte, suivait avec une rare avidité toutes les étapes dela chute de Lamennais, chute qu'il semblait savourer comme un triomphe. Il considérait comme suspect quiconque, ayant appartenu de près ou de loin à l'école de l’Avenir, n'avait pas consenti depuis l’encyclique Mirart vos à se faire une créance immaculée en abjurant entre les mains de Picot. »

Voilà, mis à nu, l'intime motif de la malveillance que Picot témoignait à la conférence d’histoire ; et l'alerte défense d’Ozanam était dès lors amplement justifiée.

Monsieur, riposta-t-il, dans votre avant-dernier numéro, vous m'avez fait l'honneur de parler de moi,jeune homme inconnu,et d'analyser un discours que j'aurais prononcé dans une réunionlittéraire. Je pourrais me plaindre, au nom de mes collègues, de cette publicité donnée à une réunion familière où l'on n'a d'autre ambition que d'apprendre un peu à parler et à écrire, où l'on a coutume d'apporter à la fois son esprit et son cœur, et de ne rien se taire, où on désire par-dessus tout l'intimité, la discrétion et la paix.

1. Bibliothèque d'Avignon. Autographes de la collection Requien, n. 7378. Nous devons à M. Decq-Ozanam l'obligeante communication de cette lettre, qui doit être reproduite, avec un certain nombre d'inédits, dans les Mélanges du centenaire Ozanam, de A.-J. CORBIERRE. (Paris, Lethielleux).

Mais, puisque vous avez attaché assez de prix à nos conversations amicales pour en entretenir vos respectables lecteurs, au moins une scrupuleuse fidélité devait présider à ce rendement de compte. Jeunes gens que nous sommes, la première fois que vous traduisiez notre nom et nos discours sur la scène publique, ce ne devait pas être pour les flétrir d’accusations injustes.

Cependant l'analyse que vous avez donnée de mes paroles est inexacte, elle tronque ma pensée, elle me prête des expressions odieuses et ridicules dont je ne me suis pas servi, elle est accompagnée de réflexions sévères où l'on m'’attribue des idées et des intentions que je repousse.

Il est vrai, monsieur, que j'ai parlé dans une conférence littéraire au sujet du dernier livre de M. de La Mennais ; mais ce n'était point un système historique ou politique que moi, jeune homme de vingt-et-un ans, je venais exposer ; c’étaient seulement quelques réflexions simples et improvisées que je soumettais de

vive voix à mes collègues, pensant ainsi provoquer les leurs.

Passant au détail, Ozanam rectifiait, d’abord, certains des propos que le correspondant de l’Ami lui avait prétés; et, chemin faisant, il donnait une jolie lecon de charité à ceux qui, suivant l'expression de dom Delatte, savouralent comme un triomphe personnel la chute de Lamennais. « Je n'ai point nommé M. de Lamennais un génie-démon, protestait-il; car, je me souviens qu'il est écril : ne jugez pas, afin que vous ne soyez point jugé. » Il n'avait jamais dit, non plus, que l’appui du royalisme fût sali. « Le royalisme, insistait-il, se personnifie pour moi sur des têtes si vénérables et si chères, qu’une semblable expression ne saurait s'échapper de mes lèvres sans me laisser un remords au cœur. » Mais l’Ami, non content de mettre sur les lèvres d'Ozanam des paroles qu'Ozanam n'avait pas dites, avait fait au jeune homme un procès de tendance. Ozanam le constatait, et sa lettre se terminait en ces termes :

Voilà pour ce que l’on m'a fait dire; voici pour ce dont on m'accuse.

On m'accuse de calomnier la monarchie. Jeune, je n'ai encore aucun intérêt à calomnier qui que ce soit, et quand J'y aurais intérêt, J'espère avoir assez d'honneur et de charité pour m'en abstenir. J'étudie l'histoire selon mes forces; je ne sais si je me trompe, mais à coup sûr je ne calomnie pas.

Enfin, on me fait sortir d’une école hostile aux rois. Chrétien, je me fais gloire de n’appartenir à aucune autre école qu’à celle de la vérité, qui est l'Eglise. Mais si jamais, dans la lutte des opinions qui divisent la France, mes sympathies m'ont fait pencher quelque part, si jamais on m'a attribué des croyances politiques, c'était plutôt dans une école opposée, dans une école amie de la royauté sage, que je les aurais puisées.

Ce n'est point une déclaration de principes que je suis venu faire ici; ce serait une présomption malséante à mon âge. Un temps viendra où l'étude et l’expérience me donneront peut-être le droit d’avoir des doctrines sociales; en attendant, j'ai deux choses auxquelles je tiens, parce que l’une me vient de Dieu et l’autre de mes parents : la foi et l'honneur. Ces deux choses, nul n'a le droit de les attaquer.

D'ailleurs, la personne qui s’est permis de publier et d’interpréter mes paroles n’était point présente à la séance où je les ai prononcées; elle n'a eu entre les mains que des notes éparses, incertaines, recueillies tandis que je parlais sans note, sans préparation : n’était-ce pas imprudent de sa part d'en faire matière à journal? Et l’imprudence, quand elle peut compromettre le nom d’un jeune homme, n'est-elle pas manque de charité?

Charité! Voilà le mot qui demeurait toujours au bout de la plume d’Ozanam, lors mème que les circonstances la forçaient d’être véhémente. Picot inséra la lettre avec quelques ergotages; il observa qu'Ozanam, ayant improvisé, pouvait ne pas se rappeler tout ce qu'il avait dit, et se déclara surpris de trouver chez le jeune homme « tant d'horreur pour la publicité, puisque son nom figurait dans trois ou quatre recueils, dans la France Catholique, dans l'Univers, dans la Jeune France’ ». L'Ami de la Religion n'aimait peut-être pas que dans la presse la religion trou vât d’autres amitiés que la sienne?

Lequel des deux était le plus à plaindre : Ozanam ou Picot? Le publiciste chagrin, auquel ses partis pris interdisaient maintes raisons d'espérer, ou bien le manieur de jeunes âmes, jeune lui-même, qui savait faire, d'elles toutes, des ouvrières et des messagères d'espoir? Dans une de ses lettres, Ozanam racontait à Falconnet la sortie d'une conférence d'histoire :

Page 1