Les Germains avant le christianisme, p
4. Lettres, II, 189. Cf. sa déclaration que les Poètes franciscains ne sont pas « un livre de science ».
l'historien 253
un livre et sur un historien, ces « hommes spéciaux » dont parlait Ozanam. Que vaut l'information ? Que vaut l'impartialité? Que vaut la critique? Quels progrès de méthode détermine l'ouvrage? Quelles idées nouvelles apporte-il?
L'information d'Ozanam est ordinairement bonne; et sa correspondance inédite avec ses amis d'Allemagne montre quelle peine il prenait pour la compléter, en un temps où la tâche était autrement difficile qu'aujourd'hui.
Quant à son impartialité, nous touchons à un point délicat. Le grave n'est pas que, sa bonne foi et sa loyauté restant d'ailleurs au-dessus de tout soupçon, il ait commis certaines erreurs qui n'étaient pas fatales, et desquelles il faut rendre responsables ses convictions ardentes ou les entraînements de l'éloquence. Par exemple, c'est parce qu'il était à la fois un croyant très enthousiaste et un fervent des lettres antiques, qu'il lui a semblé impossible et presque sacrilège de s'imaginer que ces deux religions aient jamais pu être séparées dans la pensée des hommes; nous avons montré comment son Histoire littéraire des temps barbares se ressentait de ce préjugé. Mais cela revient à dire qu'il ressemble à tous les historiens. Qui donc a pu éliminer de ses livres tout élément subjectif? Seulement on insistera. On dira que ces dispositions subjectives, inévitables peut-être, mais fâcheuses, puiqu'elles troublent la sérénité de la vision, Ozanam, loin de chercher du moins à les contenir, les a cultivées en lui et étalées au dehors. Il n'a pas manqué une occasion d'affirmer avec force que son but suprême était de servir l'Eglise par ses travaux. Gela suffit pour que certaines personnes se croient autorisées à opposer à ses œuvres une espèce de fin de non recevoir, et à le mettre pour ainsi dire en dehors de la science, par cette raison que la règle première de toute recherche scientifique étant de n'avoir aucune idée préconçue, de se laisser docilement conduire par les faits, et de ne préférer d'avance aucune conclusion, il aurait péché contre cette loi fondamentale. Nous sortirions de notre rôle si nous prétendions discuter dans son ampleur le problème ainsi
254 OZAXAM
posé. Mais nous devons au titre de ce travail d'écarter en quelques mots un reproche qui tendrait à contester à Ozanam le droit même au nom d'historien véritable. Assurément, si l'on voit dans la science la seule fin en soi, et si par suite on ne conçoit pas d'idéal plus noble que celui de la recherche absolument désintéressée; ou bien si l'on pense que les résultats établis déposeront, en faveur de qui de droit, avec une autorité d'autant plus grande qu'ils paraîtront moins sollicités, on conclura que dans l'intérêt de la science, ou dans l'intérêt de la religion, il vaut mieux que les tâches de l'apologiste et de l'historien soient plus nettement séparées que ne le voulait Ozanam. Mais dans les postulats sur lesquels on se fonderait, il y aurait bien de l'illusion et bien du convenu. Puisque l'histoire, ou plutôt les diverses sciences, sont fatalement invoquées dans les controverses philosophiques et religieuses, et puisqu'aucune doctrine ni aucun parti (car le catholicisme n'est pas seul en cause et il y a des apologistes dans tous les camps) ne peut renoncer à y chercher des arguments, est-il vrai que ces arguments parlent tout seuls, et n'aient jamais besoin d'être dégagés, mis au point, appréciés quant à leur sens et quant à leur portée ? Et s'ils ont besoin de l'être, ne vaut-il pas mieux que la besogne soit faite par des hommes du métier, plutôt que par des amateurs et des incompétents? Et n'est-ce pas à cette conséquence que l'on arriverait, si l'on prétendait interdire aux savants toute conclusion qui dépasserait leur science particulière? La position d'Ozanam, moralement d'autant plus légitime qu'elle est plus franchement avouée, est du point de vue scientifique parfaitement défendable. Elle est délicate, nous en convenons volontiers. Mais s'il est difficile de rencontrer ce qu'Ozanam se flattait d'être : l'avocat parfaitement loyal, qui combat, mais ne dénature ni ne dissimule, les raisons de l'adversaire; l'expérience montrerait peutêtre qu'il est presque aussi rare de trouver ce rapporteur rigoureusement impartial que devrait être le « véritable savant». Que de livres dont le ton « scientifique » cache
l'historien 255
les partis pris les plus violents ; tandis que s'il est parfois nécessaire de combattre Ozanam, on peut souvent le faire par les armes mêmes que sa loyauté fournit. Tout compte fait, et malgré les apparences qu'il a parfois créées contre lui, il n'est pas éloigné d'avoir réduit la part de F « autosuggestion » jusqu'au point au-dessous duquel elle ne peut guère descendre chez personne1.
Sa critique, enfin, n'est point impeccable. Mais il importe de se rendre compte de l'origine de ses défaillances. Au premier abord, on pourrait être tenté de l'accuser de trop d'indulgence pour les légendes. Il en aimait la ooésie ; il y voyait, avec raison, des témoins des manières de penser et de sentir du Moyen Age ; il s'y est, nous l'avons vu, beaucoup intéressé; n'en aurait-il pas été quelquefois la dupe? Telle de ses pages, où l'histoire et la légende s'enlacent d'une façon intime, risquent en effet de produire une première impression fâcheuse. Si l'on y regarde de plus près, on voit que d'ordinaire il distingue fort bien la valeur de ces divers éléments2; ce n'est pas par la crédulité qu'il pèche. Quelques-unes de ses fautes sont imputables à des vices de méthode, qui, eux-mêmes, sont imputables à son temps. Ceci pourra sembler étrange; faut-il donc admettre que la critique progresse? Est-elle donc autre chose que le
1. Une lettre d'Ernest Havet, un collègue auquel l'unissait, par-dessus les plus grandes divergences d'idées, une affectueuse estime réciproque, nous paraît avoir très finement marqué dans quelle mesure on peut parler de la partialité d'Ozanam (et de tous les grands faiseurs de synthèses). « Moi qui lis toute cette histoire [il s'agit des Etudes Germaniques] comme une histoire humaine, il m'arrive quelquefois de regretter certains détails sur lesquels vous passez vite, parce qu'ils ne se rapportent pas à ce qui est pour v»ous le centre et la fin. Vous avez toujours en vue une unité dominante, cela donne plus d'harmonie à votre œuvre, plus d'élévation et de fermeté à votre langage, mais un critique indifférent, qui observerait et n'enseignerait pas, se plairait davantage aux variétés et aux disparates... En général, vous rejetez dans les notes, pour vous en débarrasser en quelques mots comme d'un obstacle, toutes sortes de considérations sur lesquelles une histoire qui ne serait pas en même temps une doctrine s'étendrait et se reposerait ».
2. Voir par exemple (Civilisation au V* siècle, II, p. 227 et suiv.), comme tout à fait caractéristique de sa manière, sa critique très discrète de la vie de saint Paul par saint Jérôme. Cf. ce qu'il dit des origines de l'église de Cologne, Civilisation chrétienne chez les Francs, 20. Rappelons enfin le mot cité plus haut (p. 162, n° 3, sur « ces merveilleuses légendes auxquelles la foi se refuse, mais l'imagination se complaît. »
bon sens, inégalement partagé suivant les gens, mais non suivant les époques? Le fait est cependant que bien des principes, qui paraissent évidents dès qu'ils sont formulés, n'ont été dégagés que lentement^ des expériences accumulées par plusieurs générations d'érudits ' ». Quand Ozanam s'appliquait à concilier par une espèce de moyenne des témoignages entre lesquels il aurait dû choisir2, ou prétendait tirer des légendes « la part de vérité qu'elles contiennent3 »,il appliquait des formules de valeur douteuse, mais qui avaient cours autour de lui. Ces réserves faites, dans la plupart des questions posées nettement par luimême ou par d'autres, il a vu juste. La grande cause de ses erreurs n'est pas dans un défaut de jugement, mais dans l'attention insuffisante qu'il accordait aux problèmes de critique. Il n'était pas enclin à en soulever. Il s'en tenait volontiers aux opinions établies. Il avait cette tournure d'esprit affirmative et conservatrice qui est peut-être une partie du tempérament oratoire. Il lui manquait au contraire un grain de cet esprit de contradiction que d'autres peuvent avoir en excès, qui dégénère chez eux en paradoxe et en scepticisme, mais qui, à la juste dose, est une partie du tempérament scientifique. La longueur et la minutie des opérations préliminaires le rebutaient; il était plus pressé de construire que soucieux de vérifier ses matériaux.
Pour ces raisons, il risquera toujours de n'être pas apprécié à sa juste valeur par les hommes d'un esprit très exigeant et très précis, qui font passer avant tout la rigueur de la méthode, et préfèrent à des vues brillantes, mais le moins du monde incertaines, un résultat modeste définitivement établi selon toutes les règles. Il est vrai que ces mêmes hommes jettent par-dessus bord, et avec raison, de leur point de vue exclusif, à peu près toute la littérature historique des trois premiers quarts du xixe siècle.
En revanche, il sera toujours placé très haut par une