‹ OzanamChapitre 109 sur 171 · Langlois et Seigisobos, op. cit., p · texte numérisé non relu

Langlois et Seigisobos, op. cit., p

qu'inutilisée, et une histoire vague, oratoire et fausse. Et ce poète, cet orateur, loin de n'être occupé que de ses phrases, est l'un des premiers qui ait cessé de considérer l'histoire comme un pur genre littéraire. Tandis qu'autour de lui les maîtres les plus célèbres rééditaient telles quelles leurs œuvres, sans prendre la peine de les mettre au courant, et témoignaient ainsi combien à leurs yeux la forme l'emportait sur le fond, il est instructif de comparer les unes aux autres les éditions successives de la Philosophie de Dante, et de les voir s'enrichir constamment de laits et d'aperçus nouveaux. Ainsi Ozanama travaillé pour sa part à ce grand progrès dans la manière d'écrire l'histoire qui reste un des principaux titres d'honneur du xixe siècle.

Faut-il enfin rappeler en terminant les résultats positifs de ses efforts; ceux que ne pourraient lui contester les personnes les moins disposées à le surfaire? Il a vulgarisé en France les découvertes allemandes sur les antiquités germaniques. Il a fait entendre une protestation très fondée contre le préjugé qui avait longtemps rendu l'Eglise responsable de la barbarie du haut moyen âge; s'il n'a pas démontré, comme il le croyait, qu'elle ait sauvé tout ce qui pouvait l'être, il reste que rien n'aurait été sauvé sans elle. Quelques progrès que doivent réaliser l'établissement et la critique des textes édités par lui, il méritera toujours une mention parmi ceux qui contribuèrent à révéler à l'Italie ses antiquités littéraires. Et surtout il a pour jamais attaché son nom à ceux de saint François et de Dante; c'est assez pour la gloire d'un historien.

E. Jordan,

Professeur à la Faculté des Lettres de Rennes.

L'homme de lettres

Frédéric Ozanam, homme de lettres

Au jour de son baptême invisible, il avait reçu Tbuile avec le vin...

... Il n'y avait pas une muse qui n'babitât en lui.

Lacordaire.

Ceux qui pieusement ont préparé la célébration du jubilé delà naissance de Frédéric Ozanam ont pensé qu'il fallait honorer particulièrement en lui, après le croyant, après l'historien, — l'artiste, le lettré, l'historien delà littérature, — pour tout dire en un mot, l'homme de lettres.

Cet aspect complète pour la postérité une renommée faite de sainteté et de science, en y ajoutant la poésie.

Ayant reçu mission de tracer cette partie du tableau — j'ai remis devant moi les volumes, tant de fois maniés, des œuvres complètes d'Ozanam. En ouvrant le premier, mes yeux sont tombés sur ces lignes, d'une encre déjà jaunie : A mon cher Henry Cochin, le jour de sa Première Communion, en mémoire d'un ami de son père. Elles sont datées du 3 mai 1866 et signées : Amélie Ozanam.

Elles me reportaient aux années lointaines de mon enfance, et atout ce que j'avais connu de M. Ozanam : sa veuve, sa fille, les êtres chers sur lesquels on voit se répandre dans sa Correspondance les fleurs épanouies de sa tendresse. J'ai souvenir aussi de quelques-uns de ceux qui l'ont aimé : au premier rang mon père, ma mère, et autour d'eux, leurs amis et leurs aînés, ces grandes figures dont l'image flotte autour de mon enfance : ces com-

pagnons de lutte, d'études, de vie, de foi, ce groupe d'âmes chrétiennes passionnées de bien et de beau, le P. Lacordaire, que j'ai entrevu à peine, Montalembert, déjà mourant, le céleste abbé Pereyve, Jean-Jacques Ampère, débordant encore de verve et de vie.

A ces figures illustres, s'en ajoutent d'autres encore : ce sont des amis plus humbles, discrets coureurs de mansardes, de galetas et d'hôpitaux, confrères de bonnes œuvres et de conférences charitables. Je les revois aussi très nettement. Les figures s'impriment si fortement sur cette cire molle qu'est la mémoire d'un enfant ! Mon souvenir a pour moi la valeur d'une certitude. Je puis dire à quel point Ozanam était aimé.

J'ajoute qu'aucun autre n'était aimé de la même façon qu'était aimé Ozanam. Il a passé tant d'hommes, bons à tant de titres, dans cette maison où je suis né, que plusieurs naturellementy possédaient sur les cœurs un singulier pouvoir. Mais le nom d'Ozanam sonue à mon oreille d'un son qui n'est pas celui d'un autre. Pour mon père, certes, il y avait dans Ozanam l'ami des pauvres ; c'était le maître à qui Pavait confié la sœur Rosalie, celui qu'il rencontrait aux rendez-vous sacrés de la bienfaisance, aux conférences de Saint-Vincent de Paul, dans les sous-sols de Saint-Sulpice. Mais je sais bien qu'à ce sentiment s'en ajoutaient d'autres : ce n'était pas seulement l'amitié, ni l'admiration ; c'était un enthousiasme. Il n'y avait pas seulement dans cet homme des vertus ; il y avait un charme. Cet homme qui a passé sa courte vie dans la pratique des devoirs les plus austères, dans la poursuite aussi des plus austères études — savait attirer et captiver les hommes les plus divers.

Il n'exerçait pas seulement cette action sur ses amis, ses contemporains, ses disciples : il l'étendait sur ses aînés, sur ceux qui l'avaient devancé dans la vie et ses travaux. Elle n'était pas ressentie seulement par ses frères dans la foi, mais souvent aussi par ceux qui ne croyaient pas comme lui. Si l'on veut dresser une litanie de tous

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les témoignages d'admiration émue qu'il a inspirés en sa vie et en sa mort, il faudra ajouter à ceux des catholiques, ceux de protestants comme Guizot, de philosophes comme Cousin et Villemain, de complets incrédules, comme Faurieî, Renan, Havet. C'était sans doute sa surhumaine bonté qui les courbait tous devant sa foi. Mais il y avait autre chose, quelque communication secrète et continue avec tous les hommes, un esprit créateur et vainqueur, — ce qu'il faut appeler sans doute, au sens premier du mot : une poésie. Ozanam était un être inspiré.

Voilà ce qu'a si magnifiquement exprimé la langue poétique de Lamartine. Il a loué Ozanam comme un poète loue un poète. Il voit la beauté et la noblesse de son âme s'épancher, abondante et suave sur les hommes « comme les soleils d'Orientruissellent le matinetle soir de rosée». On a cité souvent la phrase où, continuant ses images orientales, il le compare aux prêtres de l'Inde antique, et l'appelle « brahme chrétien ». Mais quant à moi, je préfère bien celle-ci : « Il y avait autour de lui comme une atmosphère de tendresse pourles hommes. Il respirait et aspirait je ne sais quel air balsamique qui avait traversé le vieil Eden. Chacune de ces respirations et aspirations vous prenait le cœur et vous donnait le sien. »

A ces suaves paroles il faut en ajouter de plus tendres, celles qu'ont dites les amis de son cœur, et surtout le P. Lacordaire. Je connais peu de choses aussi belles, dans l'œuvre du grand moine, que les pages qu'il a écrites sur son ami. Que Lacordaire se révèle à nous avec une âme candide : comme il pouvait aimer ! Il y a surtout, dans les dernières lignes, un adieu final, si. simple, si cordial, où il nomme son ami, comme il le nommait vivant, — un : Adieu, Monsieur Ozanam, — qui est chose déchirante et charmante. On dirait qu'on les voit tous deux, le moine, l'ami, échangeant avec une souriante courtoisie leur dernier salut de ce bas monde.

Quand Lacordaire pense à Ozanam, l'image de sa bonté,

tout naturellement, se présente à lui: « Il était doux pour tout le monde. » Mais à cette douceur du cœur, il ajoute vite la force de la parole : « Au jour, dit-il, de son baptême invisible, il avait reçu l'huile avec le vin. »

Chose remarquable : lui, orateur catholique, faisant l'éloge d'un ami catholique, défenseur avec lui de l'Eglise catholique, il place au premier rang de sa louange les qualités de l'artiste et de l'écrivain. Il vante cette âme d'une rare et presque unique composition, où se rencontraient tant de mérites, lettres, science, foi, pour se fondre en éloquence. La chaleur de l'admiration l'exalte jusqu'à ce cri lyrique : « Il n'y avait pas de muse qui n'habitât en lui ! »

Et se rappelant tout cela, dans cette tristesse qui nous prend en songeant à la beauté qui fuit avec la vie, Lacordaire s'arrête et murmure : « Nous ne l'entendrons plus que par le souvenir.» — Que dire, nous qui ne l'entendons même pas ainsi, nous qui jamais ne l'avons ni vu, ni entendu?

Ceux qui, au lendemain de sa mort l'ont voulu perpétuer, Ampère, Lamartine, Pereyve, Lacordaire, nous aideront à réveiller sa parole endormie.

Lacordaire a dit : « La poésie l'avait consacré tout enfant. » Pour se représenter tel qu'il fut l'esprit de Frédéric Ozanam, il est nécessaire de le prendre par ses débuts, et même ses antécédents, ses origines. Tout le développement de sa courte vie est dans la vocation de sa jeunesse : « C'est l'œuvre inachevée d'une ardente vocation » — dit Villemain, qui le louait, mort à quarante ans, après de courtes années de labeur surhumain. Or, « l'ardente vocation » brûlait déjà dans le cœur innocent du clerc d'avoué de dix-sept ans, dévoré d'amour pour Dieu, pour la beauté, pour le travail et pour les pauvres, qui faisait des vers latins, des articles pour Y Abeille ly on-

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naise, et était un parfait dévot de Notre-Dame de Fourvières.

Il était de la race des ardents travailleurs et des rêveurs précoces. Il était né dans une ville de travailleurs et de rêveurs.

Lyon est une patrie. Cette ville, si française, et qui tient une place si grande dans l'histoire de notre âme nationale, a eu de tout temps son âme et sa vie propres. Elle a été notre capitale romaine1, et plus tard au xvie siècle, une capitale encore de commerce et de civilisation. Mais bien des gens ont cherché à préciser la formule qu'on voudrait donner de l'âme lyonnaise, et n'y ont pas réussi. J'interroge un des hommes qui connaissent le mieux Lyon et en ont le mieux parlé : « Ne me demandez pas ce qu'est Lyon, — me répond Edouard Aynard, — vous me mettriez à la torture. Rien n'est plus obscur, plus compliqué, plus contradictoire, plus attachant et plus déconcertant que l'esprit de la cité qui est au confluent du Rhône et de la Saône ! »

Pourtant c'est grâce à lui que je me flatte de le comprendre2.

On n'a pas toujours dit du bien des Lyonnais. L'image générale qu'on en garde est parfois morose. Un d'entre eux les nomme : « Mes mélancoliques compatriotes. » Il est arrivé qu'on les ait jugés des âmes incomplètes. Lamartine dit : « Lyon a montré souvent un grand peuple, rarement des grands hommes3. » A Baudelaire l'horizon de Lyon paraît « brumeux, fuligineux, hérissé de pointes4 ». Il l'appelle : « Ville des clochers et des fourneaux. » Le trait est bon; on le retrouve presque pareil

1. Elle a été, aux temps romains, la seule ville romaine du Rhin aux Pyrénées. (Cf. Em. Jullien, La Fondation de Lyon, 1891.)

2. Outre une lettre personnelle qui m'est précieuse, j'ai utilisé la magnifique Introduction que M Aynard a écrite sous ce titre Lyon en 4889, pour le Rapport delà Section d Economie sociale de l'Exposition universelle. Cf. aussi sa Préface àl'excellent livre de M. J. Bûche sur l'abbé Rambaud (et ce livre même, 1907).

3. Aynard réplique : « Nous avons Ampère l'incomparable, et Puvis de Chavannes! » Il faut ajouter Ozanam

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