Il y comparait le cerveau du Lyonnais Ghevanard
dans Michelet, le seul, dit Aynard, qui ait compris le secret de Lyon: « La montagne mystique et la montagne qui travaille, Fourvières et la Croix-Rousse. »
Michelet a dit sur Lyon, dans son tableau de la France, des choses émouvantes. Il tient « cette pointe du Rhône et de la Saône pour un lieu sacré ». C'est une « fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la pluie et l'éternel brouillard — qui a cependant sa vie morale et sa poésie ». — Tout est dans ce contraste... « C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles comme Lyon et Strasbourg'. » Et pourtant cela est. Il en propose cette explication : « C'est que nulle part le cœur de l'homme n'a plus besoin de Dieu. Les Lyonnais en dédommagement de la nature qui leur manquait, se donnèrent Dieu. »
« De là, reprend Aynard, cette ancienne âme lyonnaise, à la fois contemplative et avide d'agir, s'abîmant dans le rêve et se ressaisissant dans la réalité... » Cela ne ressemble-t-il pas à l'âme d'Ozanam? — Et cette définition du Lyonnais, n'est-ce pas un peu son portrait : « Il est actif et contemplatif; c'est un mystère intermittent, secoué par le rude travail, de cœur chaud et d'aspect froid, aspirant très haut, osant parfois beaucoup et se résignant facilement à la médiocrité obscure. »
Dans son action charitable, sociale et religieuse, le Lyonnais se fait remarquer par « son amour de la liberté, et ce que j'appellerai (dit Aynard), son enthousiasme pratique. » Son goût le porte vers « les œuvres de charité et les œuvres publiques accomplies librement. » Sa religion est « profonde, douce et raisonnable. » C'est la religion des antiques saints lyonnais, les premiers martyrs chrétiens de la France. La flamme de leur foi fut ardente,
1. Gomme aussi, dit encore Michelet, lu poésie idéale des Minnesingers a fleur à Francfort et à Nuremberg.
l'homme de lettres 267
certes : on a remarqué que le nom de saint Pothin, — TroQeîvo? — veut dire l'homme du désir. Mais leur héroïsme est calme et serein ; Renan lui-même, après des discussions et avec des restrictions, finit par les vénérer (et presque à deux genoux), — « pour leur modération, leur bon sens, leur absence de tout orgueil ».
De sa patrie lyonnaise, en même temps, avec cet esprit religieux d'« enthousiasme pratique », Ozanam a reçu la tradition des lettres. Lyon a été jadis un centre de bel esprit, de littérature et de poésie. Clément Marot le préférait à tout.
J'ai trouvé plus d'honnesteté Et de noblesse en ce Lyon...
C'était une ville de savants et de docteurs. C'est en elle que le contact commercial avec l'Italie a fait germer sur notre sol les premiers rejetons de la Renaissance. La poésie italienne y a fleuri surtout sous la forme épurée du symbole, encore que là encore il y ait bien eu quelque contradiction. Mais si la veine d'ardente volupté apparaît avec Loyse Labbé, la première place y reste pourtant sans conteste à l'idéal platonicien, Maurice Scève et l'immatérielle Délia.
Ozanam tenait à l'Italie par des liens plus proches que les souvenirs du passée « Enfant de France par le sang qu'il avait reçu, il l'était aussi de l'Italie par son berceau », dit Lacordaire, qui tire de là cette belle image : « Ce n'est pas en vain que la ville de saint Ambroise et celle de saint ïrénée avaient uni pour le baptiser les grâces de leurs traditions. Il avait en lui l'influence des deux ciels et des deux sanctuaires. » Tout le temps de sa vie, dans son amour de la science, de la liberté, de l'Italie, Ozanam gardera quelque ressemblance de ce Lyonnais aventureux, son père, engagé aux hussards de Bercheny, puis soldat