‹ OzanamChapitre 111 sur 171 · Né à Milan, 23 avril · texte numérisé non relu

Né à Milan, 23 avril

de Bonaparte, puis médecin, devenu si bien et si fort citoyen de Milan, qu'il s'exila de la ville lombarde quand elle perdit sa liberté.

On peut dire qu'Ozanam n'a jamais quitté le contact avec l'Italie *. Gela ne l'écartait pas de l'esprit lyonnais. « A tout prendre, me dit encore Aynard, Lyon a représenté assez bien chez nous la petite république italienne, peuplée de marchands mystiques ».On y a aimé de tout temps les associations, les groupes d'études ou de bonnes œuvres; on y a « le goût des confréries fermées ».

C'est dans une • confrérie » de ce genre qu'Ozanam fut introduit vers la fin de ses études classiques, par le conseil de son maître de philosophie, l'abbé Noirot, dont l'influence sur lui fut immense. Rien ne s'efface des souvenirs des hommes comme l'image de cet être d'élection que l'on nomme un bon maître. Il meurt avec la reconnaissance de ceux qui l'ont aimé, et c'est-à-dire avec une génération d'hommes. Pourtant l'image d'un maître au moins a triomphé des siècles et a traversé les générations de l'humanité, c'est celle de Socrate. Or c'est lé nom de Socrate justement qui revient sans cesse par comparaison sur les lèvres des disciples de l'abbé Noirot. Car tous ceux qui ont reçu ses leçons nous parlent de lui avec le même enthousiasme. Jean-Jacques Ampère ne l'appelle que « le maître chéri ». Aynard, qui a recueilli sa tradition par l'abbé Rambaud, écrit ces mots charmants : « On n'a jamais bien su en quoi consistait la philosophie de l'abbé Noirot; elle s'alliait à l'économie politique, à la poésie, à la connaissance des mouvements sociaux contemporains. Elle procédait par cette interrogation incessante, qui forçait l'élève à se découvrir lui-même son esprit. »

C'est un ouvreur d'idéal, un éveilleur d'esprit, un accoucheur de pensées ; mais c'est aussi le prêtre de Dieu, le confident des fautes, le gardien des puretés sacrées. Ayant

1. Il avait des parents on Italie et notamment à Florence. Il parlait l'italien depuis .son enfance.

eu dans ses mains le jeune Ozanam, il le mit dans sa voie, en l'introduisant dans la remarquable société d'hommes que l'hisoire appellera le groupe lyonnais.

Les hommes qui composaient ce groupe étaient plus âgés qu'Ozanam; car leur première réunion remontait au lendemain presque de la féroce Terreur lyonnaise. — « Lyon, dit Ozanam, est une ville qui se souvient du sang de ses martyrs, qui, après avoir été fidèle au temps de sa prospérité, est demeurée croyante, aimante et forte dans ses malheurs. Et, comme cette ville devait donner à la France en 1793 l'exemple de l'héroïque sacrifice, en retour la Providence lui avait donné vers cette même époque des enfants qui devaient un jour être son honneur et sa consolation. »

C'étaient Camille Jordan, « une âme, dit Sainte-Beuve, ardente, dévouée, religieuse », les Jussieu, Bergasse, Dugas-Montbel, de Gerando. C'était surtout Ballanche, à qui Ozanam devra tant. A leur tête marchait André- Marie Ampère. En 1803 ces jeunes gens sérieux et ardeuts avaient fondé une société d'amitié et de travail commun. « Leur enfance, dit Ozanam, s'était passée au milieu des ruines du siège de Lyon. » Au lendemain du jour où tout avait été démoli, il était naturel que de toutes parts des activités généreuses se missent en mouvement pour construire. Mais, à la différence de tant d'autres, la petite société lyonnaise avait un fond solide pour établir sa construction. Elle s'affirmait « société catholique » et son dessein, profondément catholique, était celui-ci : a Etudier scientifiquement les bases de la religion chrétienne. » Esprits larges, ouverts, les jeunes associés ne veulent ignorer rien ni personne ; ils ne se refusent à connaître aucune œuvre ni aucun homme. Ils lisent les Pères et surtout saint Augustin et saint Jean Chrysostôme; mais aussi les romantiques allemands, Schiller, Klospstock; il ne faut pas supposer qu'ils ignorent Rousseau. Les philosophes contemporains les plus divers sont en correspondance avec eux, Cabanis, Tracy.

mais aussi le sublime Maine de Biran, et Bonald. Ils veulent toucher à toutes les sciences de toutes sortes. Ampère, leur chef, à vingt ans, « sait autant de mathématiques et de géométrie que les professeurs et les livres en peuvent apprendre ». Mais il adore l'histoire. Des lettres, de la poésie, des arts, rien ne lui est indifférent, pas plus qu'à ses amis1.

Dans leur désir de savoir, ils ne connaissaient pas de limites. Quel but pourtant poursuivaient-ils ? Il ne faut pas croire que ce fût, suivant la mode du temps, de réformer le monde et transformer l'humanité, mais de se réformer et se transformer eux-mêmes. Ils concevaient leur petite société fraternelle comme une fabrique de bons esprits, et de belles âmes, de savants, de bienfaisants, de croyants.

Un peu plus tard, comme le fils d'Ampère restera un peu de temps à Paris, avec son père, un des confrères de Lyon lui écrira : «A Paris, votre enfant ressemblera à tant d'autres; il sera façonné pour le siècle, et non pour Dieu et pour l'humanité. »

Ce n'était que rappeler Ampère à ses lois. Il considérait la vie comme un apostolat de science et de foi. Ce qu'il proposait à ses amis du groupe, c'est « le grand mouvement des cœurs et des esprits vers le ciel ».

En voyant ces hommes simples marcher la main dans la main, d'un pas si assuré, dans le travail et la vertu, en même temps que dans la bonté, dans l'ardeur de la charité et celle de la foi, Sainte-Beuve ne pouvait s'empêcher de soupirer: «Admirable jeunesse ! Age audacieux! Saison féconde ! »

Cette jeunesse, cette audace et cette fécondité furent plus durables que le critique ne semblait le croire; cette belle saison de printemps n'eut pas d'automne. Le groupe était bien compact ; la confrérie bien liée ; l'union et le

1. C'est par Ampère qu'Ozanam connaîtra Claude Fauriel, notre premier philologue. En 1806, le groupe, sous l'impulsion de Camille Jordan, voulait fonder à Lyon un « Salon des Arts ».

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travail commencés dans les jours agités de la fin de la Révolution se perpétuèrent, dit Ozanam, « au milieu du matérialisme de l'Empire, de l'indifférence de la Restauration, du panthéisme des derniers temps ». Ozanam restera jusqu'à sa mort plein de gratitude pour les hommes graves, courageux et bons, dans le rayonnement desquels s'était formé son âme.

A mesure que vieillissaient les hommes du groupe de 1803, autour d'eux se formait une jeunesse digne d'eux. C'était un milieu d'élection pour les mouvements généreux et chrétiens. Quand Montalembert en 1831 parcourut la France pour y semer la bonne parole de la liberté d'enseignement, c'est à Lyon qu'il trouva le terrain le plus riche. Il n'oublia jamais ces jeunes et obscurs amis qu'il harangua réunis autour de lui, « assis sur des comptoirs, échangeant leurs pensées et leurs affections devant Dieu en un commun dévouement à la cause de la liberté et de la foi ' ».

A l'amour de la liberté et de la foi, la plupart de ces jeunes gens ajoutaient celui des lettres et de la poésie.

Parmi les hommes qui contribuèrent le plus à attirer Ozanam sur cette voie, il faut mettre en première ligne Ballanche.

Notre époque a beaucoup oublié Ballanche2; nous en savons très peu de chose, et cependant, je ne sais pourquoi, nous ne prononçons pas son nom sans quelque ironie. Nous avons tort. C'était un « doux et obstiné rêveur»3, — oui — mais c'était un grand cœur. A Paris, dans la maison de l'Abbaye-au-Bois, où son dévouement et son obligeance le rendaient indispensable, entre les désespérances de Chateaubriand, et les grâces glaciales

1. Le Canuet, I, 259. Je ne réponds pas d'ailleurs que Fr. Ozanam fût présent à la réunion dont parle Montalembert.

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