‹ OzanamChapitre 112 sur 171 · Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve

de Mme Récamier, Ballanche apportait par contraste la confiance d'un invincible optimisme, la chaleur naïve d'une âme confiante. C'était un corps maladif, et un esprit inquiet et un peu flottant. Il était venu à l'âge d'homme au milieu des horreurs qui marquèrent tant d'âmes d'une cicatrice. Il les traversa avec sérénité, en cherchant la vérité, muni d'une provision de lectures ' et de pensées, qui, pour dire vrai, le préparaient inégalement à l'œuvre spiritualiste et chrétienne où sa sincérité l'acheminait. Ballanche, dit Ozanam, « aurait consolé les angoisses de la Révolution, en nous révélant à quel degré d'initiation la Providence nous conduisait ».

Ballanche est de ceux en effet qui vont faire sortir de la Révolution une renaissance de pensée et de beauté chrétienne. Il est l'ami de Bonald, et quant à Chateaubriand, s'il est devenu son compagnon, il ne faut pas oublier tout à fait qu'il a été son devancier2. Il a aidé le grand inventeur de beautés à se mettre en face des beautés du sentiment chrétien. Circonstance symbolique : c'est Ballanche qui a mené Chateaubriand voir la Grande- Chartreuse.

De cette antériorité, certes, Ballanche ne se vantait pas. Il était le plus humble adorateur du maître et le plus extatique. On nous assure qu'il ne pouvait entendre, sans verser des pleurs, prononcer ce seul nom, Cymodocée.

Il faisait partir toute sa vie intérieure de Chateaubriand. Nous ne pouvons douter que le mouvement ait été donné à Ballanche, et communiqué de Ballanche à Ozanam, par le Génie du Christianisme. « C'est, dit Ozanam, ce livre immortel qui commença l'éducation du xixe siècle. »

Nous ne lisons plus guère le Génie du Christianisme, mais plus du tout Ballanche. Un lecteur de la Vision d'Hébal est une grande rareté. Pourtant cette Vision tou-

1. Il indique comme ses livres de chevet : Pascal, Fénelon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Virgile et l'abbé Delille.

2. Ozanam aime à rappeler que l'Essai sur le sentiment de Ballanche a paru avant le Génie du Christianisme.

chait Ozanam au cœur. Il est très injuste de dire que Ballanche manquait de talent. Sainte-Beuve, qui avait le goût si sûr quand la passion ne l'aveuglait pas, n'était pas de cet avis. Les pensées de Ballanche lui paraissent seulement trop lyriques pour la prose. Il avait «l'âme musicale». S'il eût écrit envers, qui sait s'il n'eût pas supplanté Lamartine? Sainte-Beuve tient à cette opinion, car il Ta répétée plusieurs fois. C'était l'opinion de l'époque, et surtout dans le milieu littéraire et catholique de la jeunesse lyonnaise. A Lyon dans ce temps-là, entre Ballanche et Lamartine, plus d'un cœur hésitait. C'est un ami d'Ozanam^qui dédiait en ces termes à Ballanche une étude sur Lamartine.

«Orphée du Christianisme, je vous dédie ce livre... Vous êtes le philosophe prophétique de notre âge : Lamartine en est le poète. Tous deux vous nous avez inspiré l'amour de Dieu et des hommes! »

Comme Lamartine, Ballanche était foncièrement chrétien, mais d'un christianisme un peu plus précis que le sien2. Comme lui il cherchait dans l'Evangile le seul remède aux maux de l'humanité, le secret de la paix des âmes, après les dures années de haine. Il poussait d'ailleurs très loin cette confiance optimiste. Il ne désespérait pas de pouvoir un jour se dresser comme messager de paix entre les diverses écoles qui se disputaient le monopole du salut public. On le verrait pour un peu agiter le rameau d'olivier entre les terribles ultras de l'extrêmedroite et les imprudents disciples de la religion de Saint- Simon.

La discussion sur le saint-simonisme passionnait alors les esprits. On sait comme Ozanam s'y lança avec la bravoure de ses dix-huit ans et une incroyable maturité.

1. Falconnet. Cf. Roustan, Lamartine et les catholiques lyonnais.

2. Ozanam nous a appris d'ailleurs quelle noble lin vaillante et catholique *ut la vie de Ballanche.

Sa brochure sur le saint-simonisme n'est pas sans importance. Elle renferme, nous dit-il, « le germe de ce qui doit occuper toute sa vie ». Et cela est absolument vrai. Elle est déjà toute pleine de son idéal et de sa raison, de ce que nous appelions avec Aynard, son « enthousiasme pratique». Elle esttrès importante pour sa carrière littéraire, puisqu'elle l'a mis en relations avec Lamartine.

Je ne puis m'empêcher d'admirer quelle attention de tout jeunes écrivains pouvaient obtenir à cette époque auprès d'hommes déjà arrivés à la gloire. Songez que la brochure du jeune inconnu lui valut une lettre de Chateaubriand et une de Lamartine.

Celle de Chateaubriand n'est qu'une noble et vague louange. Le grand homme n'accorde au saint-simonisme qu'un dédain sommaire; il n'aperçoit évidemment pas les suites de ce singulier mouvement. Les jours étaient venus d'ailleurs où rien ne lui était plus, et où il jugeait d'outre-tombe les hommes et les choses.

Lamartine savait mieux ce que c'était que le saint-simonisme1. Il ne l'aimait pas, mais en mesurait la valeur. Il donna donc à son jeune correspondant toute son approbation. Mais dans quels termes ! Ozanam en fut débordé d'émotion. Il aimait Lamartine à la passion. Il voyait en lui le poète de la foi chrétienne2; il s'enivrait de sa gloire et il ne rêvait qu'à le suivre, qu'à être poète avec lui et avec lui chanter la gloire de Dieu. On mesure donc la joie qu'il eut à recevoir une lettre où le poète encourageait le jeune étudiant « dans la sainte lutte de la philosophie morale et religieuse ».

On a raconté maintes fois la première visite à Saint-Point

1. La lettre de Lnmartine à Ozanam est datée de Mâcon, 18 août 1831. Lamartine vient de rentrer à Mâcon, au lendemain de son échec électoral d«ins le Nord. J'ai eu occasion de dire comment ses relations avec Michel Chevalier, un des adeptes du saint-simonisme, furent l'occasion de son entrée première dans la vie politique. Mais il n'a jamais été saint-simonien. Cf. Lamartine la Flandre (Pion, 1912).

2. « 11 écrit: M. Alphonse de Lamartine faisait entendre des accents d'ui poésie vraiment chrétienne semblable aux chants magnifiques des prophètes semblable aux chœurs harmonieux de la vieille Jérusalem. »

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qui s'ensuivit. Ozanam y fut mené par son ami, le jeune poète lyonnais Dufieux. Cette visite lui sembla un « pèlerinage ». Elle lui fut délicieuse. Lamartine était un hôte incomparable. La bonté avec laquelle il le reçut, son insistance pour le garder huit jours chez lui, sa prestigieuse conversation, rien de tout cela ne s'effaça de la mémoire de l'enfant. Il Ta vu très grand, et en même temps très bon, patient pour tous, familier pour le pauvre, et lui permettant la familiarité. Au coin des chemins il entend les petits crier : « Bonjour, Monsieur Alphonse ! »

C'est la charité et la gloire, la poésie et la réforme sociale. Ozanam est heureux et il a un peu peur. Il ne veut pas se laisser aller à ses « admirations immodérées », et comme il dit aussi « à ses grandes phrases laudatives ». En route il a relu le chapitre de Y Imitation sur le respect humain. Mais cela ne peut pas l'empêcher de considérer « à quelle hauteur le génie et la vertu peuvent porter une créature comme nous ! »

Et cela le ravit. Ce qu'il y a de terrible, c'est que ce spectacle de l'homme à la fois si illustre et si bienfaisant, chrétien et civilisateur, ce spectacle lui fait naître au cœur un désir dangereux : « Ah ! — (il l'avoue) — plus que jamais me sont revenus toutes mes incertitudes, mes ambitions littéraires, le désir de faire du bien, confondu avec le désir d'acquérir de la gloire... »

Si ce n'est pas ici l'accent d'une vocation d'écrivain, si ce n'est pas le langage d'un jeune poète, je ne sais pas où on le trouve. Ozanam veut, et il ne veut pas. La gloire et le service de sa foi lui ont paru un moment être une seule et même chose. C'est un ciel qui s'ouvre. Mais en même temps, la terre est là. Il la lui faut considérer avec les devoirs d'une vie pauvre, laborieuse, modeste. Sa conscience s'alarme sur le moment, et encore plus à la réflexion et dans la suite des jours.

Il s'apercevra peu à peu que la poésie chrétienne de Lamartine n'est pas fondée sur un dogme bien précis. La première visite de 1831 a pour contrepartie la seconde,

en 1836 ^ . L'accueil fut le même et pareil le charme. Lamartine avait rencontré Ozanam se promenant sur la route de Gluny. Il Pavait emmené dîner à Monceau avec une douce violence. Les convives étaient en nombre et la conversation animée. Lamartine était tout à son rôle politique, qu'il exaltait au-dessus de tout. Ozanam eut le courage de prendre contre le poète la défense des « belles lettres et de la poésie ». Il le fit avec chaleur. Il était modeste, mais non craintif.

Cependant il avait entendu d'autres choses, qui davantage lui avaient déplu. Au retour il était triste. Il craint « de voir Lamartine s'arrêter à moitié chemin sur la voie de la vérité ». Il dit : « Je tremble pour la muse virginale de Lamartine. »

La crainte augmentera de jour en jour, avec Jocelyn, surtout avec Y Histoire des Girondins. Un moment viendra où Ozanam entreverra une chute comme celle de Lamennais. Il espère du moins qu'elle ne sera pas « irréparable » ; mais il se désole de voir Lamartine « faiblir, et, de crainte de laisser échapper Pavenir, déserter pour un moment la foi du passé ».

Malgré ces inquiétudes, il aimera toujours Lamartine et le suivra pas à pas. A Paris où il va le voir, au temps de la gloire politique, il retrouve son sourire, mais il arrive à peine à lui dire un mot, au milieu de sa cour d'adorateurs et d'amis du jour; il cause dans un coin du salon avec la modeste et pieuse Mme de Lamartine. Pourtant, dans la politique même de Lamartine, bien des choses l'attirent. Il le trouve toujours préoccupé du pauvre et de l'ouvrier, et toujours troublé par ces questions sociales que les doctrinaires d'alors négligeaient. Un jour2, il l'entend parler à la Chambre : «Qu'il était grand ! Qu'il était beau!... Il

1. Ozanam, comme d'autres, a cru que l'horizon religieux de Lamartine avaitchangé par suite de la mort de sa fille. En fait son christianisme, sauf un instant peut-être, avait toujours été flottant. Sur ces graves points un livre définitif de M. J. des Gognets vient de paraître, La Vie intérieure de Lamartine (Librairie du Mercure de France).

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