avril 1835. Sur le régime des prisons
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était simple, il était logique : bien plus, il était charitable. » Et il s'écrie avec joie : « Lui seul représentait la pensée chrétienne dans cette discussion ! »
Il reconnaît en lui un fond de tradition religieuse, et, comme il écrit éloquemment à Foisset, il croit toujours « y toucher le cœur chrétien ». D'ailleurs il n'a jamais caché ses sentiments à Lamartine ; ils ont souvent discuté ensemble '. Pourtant Lamartine, dans ces belles pages que j'ai déjà citées, marque pour lui une tendre affection. « Ce jeune homme, dit-il, que je n'ai jamais cessé d'aimer. » Il rappelle ses tendres et patientes controverses. «Son orthodoxie, dit-il, parfaite pour lui-même, était une charité d'esprit, parfaite aussi pour les autres... On pouvait différer, on ne pouvait disputer avec cet homme sans fiel; sa tolérance n'était pas une concession, c'était un respect. »
Ozanam, qui le connaissait bien, avait toujours espéré le voir revenir à la « foi de sa mère ». Mais on voit combien s'était atténué l'enthousiasme de la première visite. Le chapitre de Y Imitation avait vite trouvé son commentaire vivant. Une grande leçon d'humilité s'était imposée à l'esprit pensif du jeune homme de lettres lyonnais. Il avait vu la misère des grands hommes. « Nous sommes punis, dit-il, de nous être trop appuyés sur ces roseaux pensants, quelque mélodieux qu'ils fussent : ils se sont brisés dans notre main. »
Sa vocation littéraire cependant ne pouvait pas s'éteindre pour cela; c'est qu'elle avait eu d'autres aliments. Dès le début de sa vie, d'autres exemples lui avaient été offerts. Je veux parler surtout de ceux d'André-Marie Ampère2.
Celui-ci est assurément, pour les sciences exactes, un
1. Lamartine note : « Bien que ma philosophie ne fût plus la sienne dans tous les articles de ce grand symbole qui unit les esprits à la base, et qui les sépare quelquefois au sommet... »
2. Sur les Ampère, voir surtout leur admirable correspondance en trois volumes trop peu connus. Voir aussi la notice dOzanam sur André-Marie, et l'article de Jean-Jacques sur Ozanam. Consulter Sainte-Beuve, qui est également excellent sur Ballanche.
des plus grands hommes que l'humanité ait connus. La vie matérielle des hommes et des peuples aussi bien que la connaissance de la nature sortent aujourd'hui et sortiront de plus en plus des découvertes d'Ampère sur ces forces que l'on nomme électricité. C'est en parlant d'Ampère que Littré disait : « La postérité s'étonnera que nous ayons ignoré tant de choses. » Où en serait la postérité si le génie d'Ampère n'avait pas pénétré le secret, peutêtre essentiel, de la nature physique?
Les découvertes d'Ampère n'étaient pas le tout de cet esprit si rare. Il ne les mettait pas au premier plan de sa vie intellectuelle ; il ne les attribuait qu'à une sorte d'intuition; elles lui étaient venues « tout à coup ». C'était un épisode de la course qui l'entraînait à la connaissance du monde, de l'homme, de la destinée. La métaphysique était ses délices, mais elle ne lui suffisait pas encore. Aucune des activités de l'esprit humain ne lui était indifférente. Il aurait voulu, comme bien des hommes de ce temps-là, comme aussi jadis les théologiens du moyen âge, construire de toutes les sciences une encyclopédie.
Il y faisait une place aux sciences historiques. Les travaux de la philologie et de l'archéologie l'enchantaient. Il prenait autant de plaisir à un mémoire sur les hiéroglyphes qu'à une expérience de physique. A un moment il avait la passion du blason. Il s'était mis à chérir les lettres, et surtout l'antiquité. A lui tout seul il apprit le latin et le grec; pendant que le jeune Frédéric Ozanam faisait des vers latins sur son pupitre de clerc d'avoué, le vieil Ampère en faisait aussi dans un coin de son laboratoire. Quant aux vers français, qui n'en faisait pas dans cette bienheureuse génération ? Ampère s'y était pris sur le tard, mais avec une vraie rage : tragédies, poèmes didactiques sur les sciences, sur la morale, une épopée sur Christophe Colomb, il avait ébauché tout cela. Il a rimé des chansons et roulé des madrigaux, tout en faisant ses expériences, ou bien en classant sa flore, car il était aussi botaniste.
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Pour conquérir le cœur de son jeune disciple, Ampère avait bien d'autres mérites encore. Cet homme de génie était un homme aimable. Doux rêveur aux étoiles, dont les distractions sont restées légendaires, d'une bonté de femme, d'une naïveté d'enfant, c'était par dessus tout un cœur tendre et aimant. Sa correspondance de jeunesse est un honnête roman d'amour, paré de toutes les délicates fleurs du sentiment et de la poésie. Parmi les notes et les chiffres du savant, on trouve telle phrase inachevée : « Un jour je me promenais après le coucher du soleil, le long d'un ruisseau solitaire... »
Ozanam aurait bien été s'y promener comme lui. Gomme lui, il connaîtra la fleur de l'amour pur et béni. Ampère avait vu mourir la compagne de sa jeunesse. Avec elle n'était pas mort le cœur ardent qui l'avait aimée : il se répandait sur le monde entier. Ampère aimait tous les hommes et ne se jugeait supérieur à aucun. Il y avait en lui « cette admirable simplicité, pudeur du génie » dit Ozanam. « S'il pensa beaucoup, il aima encore davantage. » Sur ce chemin-là, non moins que sur celui de la science, le jeune Frédéric aimait à le suivre; d'Ampère il apprit, non seulement le rêve généreux de servir l'humanité et de diminuer la misère humaine, mais la charité fraternelle, directe et personnelle, fondée sur la divine pitié : misereor super turbas. Il apprit de lui à ne pouvoir supporter la pensée et l'image de la douleur d'un de ses semblables sans en ressentir comme un reproche et comme une impulsion à agir. Car c'est Ampère qui lui avait dit : « Je posséderais tout ce qu'on peut désirer au monde pour être heureux, qu'il me manquerait encore tout : le bonheur d'autrui. »
Songez quelle profonde admiration saisissait Ozanam, quand il voyait tout ce génie, tout cet éclat de pensée, ce charme de sentiment, cette bonté, fondés sur une foi chrétienne solide et obéissante : « Cette tête vénérable, toute chargée de science et d'honneurs, nous dit-il, se courbait. Il s'agenouillait aux mêmes autels que Descar-
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tes et Pascal, à côté de la pauvre veuve et du petit enfant, inoins humbles que lui. »
On peut considérer qu'André-Marie Ampère est un des auteurs de l'âme d'Ozanam. Mais celui-ci a du beaucoup aussi assurément à l'autre Ampère. Jean-Jacques, moins grand que son père, est encore une remarquable figure du xixe siècle; — c'est plutôt un amateur, si l'on veut, qu'un savant, mais un si grand amateur, d'esprit si délicat, si inspiré, orné d'une si belle culture, qu'il tient encore unehaute place parmi les initiateurs et les ouvreurs d'esprits 4.
Ce n'est plus la ferme et naïve âme de l'original penseur; il a touché à la sentimentalité; au lieu du roman d'amour, de fiançailles, de bonheur et de deuil, se déroule pour lui la triste et longue élégie où il use son cœur près de l'impassible beauté de l'Abbaye-aux-Bois. Il n'a de refuge que dans l'agitation d'une vie inquiète. S'il a ouvert sur bien des parties du monde des lettres et des arts un œil intelligent et curieux, s'il y a attiré avec lui bien des intelligences et bien des curiosités, — l'œuvre qu'il a laissée est peu durable. Je n'en excepte que ses écrits sur Rome.
Ce n'est d'ailleurs que sur le tard que Rome l'a conquis et lui a communiqué sa grandeur. Au moment où le jeune Ozanam va le rencontrer, comme un aîné qui est encore presque un camarade, Jean-Jacques est un vrai romantique, et à peu près ce que Barrés nomme un « déraciné ». Il a passé des années à Paris dans un groupe d'étudiants, gens de lettres, poètes, qui gravitent autour de Victor Cousin. Certes, Cousin ne leur enseigne pas le romantisme, tant s'en faut. Il considère « Senancourt, Byron, Lamennais comme des polissons », il dit même « des degrés du
1. Ozanam l'appelle : « Un des esprits les plus richement ornés de ce siècle. »
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néant ». — Mais les disciples escaladent ce néant et polissonnent avec misanthropie.
Si Jean-Jacques revient à Lyon, c'est pour maudire sa province, « une ville détestable, de grandes maisons à huit étages, des rues sales et noires de six pieds de large, y compris le ruisseau, une populace misérable, ignoble et gagnante... ». Il s'y cantonne dans la solitude, lisant Goethe, Schiller et Rousseau. Pourtant il se reprend ; au bout de quelques jours, il s'ennuie moins « qu'il n'aurait pensé». Il découvre sa ville. Les braves gens d'alentour lui semblent aussi des hommes : « Je viens, dit-il, de causer avec un cousin, comme un homme qui n'aurait jamais lu Oberman, ni compris Byron. »
C'est à ce moment-là ou à peu près que le jeune Ozanam pénétrait dans la maison des Ampère. Il y était introduit par un M. Périsse, qui l'aimait bien et lui faisait faire alors l'apprentissage non des belles-lettres, mais des œuvres de charité. Ce Périsse était un cousin des Ampère. Qui sait? C'était peut-être lui, ce même cousin à qui Jean- Jacques n'osait parler ni d'Oberman ni de Byron? Il est possible. Mais l'enfant qu'il avait mené dans la maison Ampère avait déjà le cœur assez plein de foi et d'amour du travail pour vénérer André-Marie, l'esprit assez orné de bonnes lettres pour goûter Jean-Jacques *.
Il se plut auprès de son brillant aîné et une forte amitié se scella entre eux. Ozanam dira plus tard à Jean-Jacques : « Vous m'avez pris comme un frère dans la maison de votre saint et glorieux père. » Et Jean-Jacques l'aima comme un jeune frère, l'admira, l'appuya tout le long de sa carrière, et après sa mort, pour honorer son nom et le tirer de l'oubli, lui consacra le dévouement le plus exemplaire. Il faudra voir alors quels hommages il lui rendra d'un cœur sincère2.
1. Il nous a indiqué ses lectures de cette époque : « Je lis de beaux et bons livres et assez variés, Dante, Manzoni, Walter Scott, Lamartine, Tive-Live et Pascal. »
2. Il faut voir surtout les deux superbes articles que Jean-Jacques Ampère a publiés après la mort d'Ozanam dans le Journal des débats (novembre 1853). J'y ai fait de nombreux emprunts.
Il lui devait ces pieux hommages, car c'est lui, lui presque seul qui avait entraîné son ami vers le noble et dangereux métier des lettres. Ozanam lui a dit : « Vous avez fait toute ma vocation littéraire. »
Car enfin c'était bien une vocation littéraire.
Ce doux, ce pacifique en vient à écrire des phrases comme celle-ci : « La passion que les lettres ont allumée en moi, veut à elle toute ma vie, comme elle prend toute mon âme. »
C'est une vocation littéraire, et qui plus est, c'est presque une vocation contrariée. Son père le destinait à une étude de notaire. Quand on l'envoya à Paris, c'était pour faire son droit. Avec sa robuste conscience, il s'y appliqua patiemment, et y acquit une supériorité'. Il menait à Paris une vie d'ascète, chez le vieil Ampère, qui lui avait offert la chambre de son fils absent. Il travaillait, il pensait, il priait.
Mais dans les demeures même du travail et de l'étude, aux cours, aux bibliothèques, il respire l'atmosphère embrasée de ces années 1831, 1832. Il n'a pas vingt ans, et il rencontre à chaque pas des hommes dont la parole va remuer le siècle. Quelques-uns, que la suite des jours va rejeter loin de sa foi, ont encore cet accent religieux, ou au moins idéaliste qui appelle son cœur. Micheletlui tirait des larmes en célébrant Jeanne Darc. 11 faisait la connaissance de Sainte-Beuve aux conférences de l'abbé Gerbet, et d'Hugo chez Montalembert, où il rencontrait aussi Lamennais, à la veille de son départ pour Rome. Dans le salon de Montalembert se groupait chaque soir toute une jeunesse catholique, intelligente, ardente, lettrée, artiste.
Et puis il y avait PAbbaye-aux-Bois, pleine d'attraits pour le jeune Lyonnais. Chateaubriand et Ballanche, il ne nous l'a pas caché, sont parmi les grandes influences de