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Avant d'enseigner autre chose il a enseigné le droit

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sa vie. Ballanche est un ami. Chateaubriand lui fait presque peur; il hésite fort avant d'aller, au premier de l'an, porter, avec une lettre d'introduction, ses hommages timides. Le terrible grand homme, qui foudroyait si souvent de son silence les visiteurs importuns, sedéridaet posaquelques questions au jeune homme. On sait quelle fut celle qui rompit la glace. Ozanam allait-il au spectacle ? Jamais; il lavait promis à sa mère. Ce mot de calme candeur lui valut que Chateaubriand l'embrassa.

Quels coups que chacun de ces moments dans l'âme d'un jeune poète! Mais aussi quels contre-coups, en retournant aux rigoureux devoirs de la besogne pratique! « Comment me résoudre à dire un éternel adieu aux lettres, ces amies si sévères, qui me font payer si cher leur familiarité? » Elles font payer cher, c'est possible, mais après, elles récompensent si généreusement! Elles ne donnent pas seulement la gloire, ne l'oublions pas : il ne s'agit pas alors de dilettantisme littéraire, de style raffiné et de métrique savante. Il s'agit d'exprimer la vérité, de dire assez bien le bien et le beau, pour que le salut de l'humanité s'ensuive.

Le métier d'écrivain est une forme d'action sociale. Est-ce là du romantisme ? Peut-être. Sur toutes les âmes d'alors le vent a passé. Il effleure même celle (comme disait Lamartine) du « pieux et studieux jeune homme ». C'est assez pour l'éveiller, mais pas pour la troubler plus qu'un moment. Tout cela est beau et charmant dans une âme qui reste robustement chrétienne, et qui est pure. Toute sa vie Ozanam gardera quelque chose de cet élan de sa génération juvénile. A Paris, en 1832, il s'y laisse emporter. Il a des cris comme ceux-ci, parlant à son ami Falconnet : « Mon cher Ernest, que nos mains s'étreignent... L'avenir est devant nous immense comme l'Océan... ramons ensemble! Peut-être un jour nous sera-t-il donné d'être saluéshommes de bien dans l'Assemblée des sages. »

Mais après ces envolées, le découragement n'est pas loin. Le jeune homme « pieux et studieux» regarde autour

de lui. Combien ils sont rares les amis sincères partis avec lui vers les espoirs démesurés ! Combien rares les croyants! A Paris ils sont noyés dans la foule opaque des matérialistes pratiques, viveurs, jouisseurs, gagneurs. Cela tire à Ozanam des gémissements : « Nous sommes de pauvres jeunes intelligences, nourries au giron du catholicisme et disséminées au milieu d'une foule inepte et sensuelle. Nous sommes des fils de mères chrétiennes arrivantun à un dansdes murs étrangers. » Ces réflexions amères lui pèsent sur le cœur, et le mènent à des heures d'angoisse. Il ne croit même plus, par instants, aux chères lettres. Il dit : « Je me suis demandé si je tenais par autre chose que par l'amour-propre à cette plume ingrate. » Il va jusqu'à écrire : « J'ai l'imagination malade. » Mais aussi comme il se relève ! Le remède contre la maladie romantique, c'est le devoir, etj'allais dire : la sainteté. Il en avait tous les jours sous les yeux un exemple singulier. Tous les jours de cette année de trouble moral, Dieu l'a mis en présence continuelle de ce vieillard, son hôte, sublime dans la paix de sa foi. Rien ne le trouble ni ne l'arrête. Du matin au soir, courbé sur sa tâche, il travaille jusqu'à son dernier souffle, simplement pour savoir, pour connaître un peu plus de l'œuvre de Dieu. Ozanam travaille souvent avec lui1 : il suit le patient laboureur, qui d'heure en heure s'avance vers la science et vers le tombeau. Par moments Ampère prend sa tête dans ses mains et murmure : « Que Dieu est grand, Ozanam, que Dieu est grand ! »

Et un soir, — car il faut penser à tout — c'était au temps de la grande épidémie : « Dites donc, Ozanam, si le choléra me prend, je frapperai au plancher avec ma canne; courez chercher mon confesseur ! » Mais il vivait, travaillait et priait toujours.

C'est sous l'œil de ce bon gardien qu'Ozanam traversa la crise romantique. Car il l'a vraiment traversée. Il en a vu

1. On a recueilli des pages de notes où leurs deux écritures «e mêlent.

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clairement les dangers, et qui plus est, il les a définis avec une rare sagacité. Dans une lettre écrite à 24 ans (1831) il analyse dans ses origines, dans ses effets, la faiblesse spéciale des esprits de son temps, la mélancolie, ce que l'on a appelé le mal du siècle. Son analyse est lumineuse. La mélancolie a sa source dans l'orgueil, non pas l'orgueil banal, le vulgaire contentement de soi, mais un autre orgueil, « plus subtil, plus facile à se glisser inaperçu, plus raisonnable, qui se cache dans le déplaisir qu'on a de ses propres misères ». Dans la mélancolie qui sort de là « on se complaît, c'est un sentiment d'apparence honorable; c'est une sorte de justice et c'est presque une vertu ». Mais il faut se méfier : « Nous ne nous déplaisons si fort que parce que nous nous aimons trop. » Sachons voir clair : « Nous enrageons d'être si peu de chose, parce que nous avons hérité du premier sentiment coupable du premier père, et que nous voudrions être des dieux. »

Par ce mal, dit Ozanam, poursuivant son analyse, « l'amour s'affaiblit ». Car « l'égoïsme se cache sous cette trompeuse austérité de nos regrets ». On est parti de l'orgueil, et l'on aboutit à la paresse. La tristesse et la paresse occupent souvent la même place chez les théologiens, « dans les anciennes énumérations de péchés capitaux ». — « Il est plus commode de rêver que d'agir : les larmes nous coûtent moins que la sueur, et ce sont nos sueurs que la sagesse inexorable nous demande. »

Voici Ozanam sorti du danger romantique. Le remède, après la sainteté, c'était la discipline du travail. Il n'a plus peur de sa vocation d'homme de lettres. Il la sanctifie par la loi de Dieu, et il proclame : « C'est aussi pour les labeurs de l'esprit qu'au jour de la chute fut prononcée cette parole : Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front ! »

Ainsi dirigés les rêves de son époque lui deviennent bienfaisants. Car il a rêvé, comme tant d'autres, un chan-

gement profond et intégral du monde et des hommes, « une palingénésie, novos cœlos et novam terrain ». Tous les hommes qui pensaient se nourrissaient alors de chimères semblables. Il nous est facile de les traiter avec dédain. N'oublions pas cependant tout ce que nous leur devons. Rions, si l'on veut, de ceux qui ont, tout d'une venue, inventé des systèmes sociaux et des religions. Mais il faut révérer ceux qui ont mis leur rêve sous la meule de leur consience. Ils n'ont vu finalement dans le désir des cieux nouveaux et d'une nouvelle terre qu'une nécessité de savoir davantage.

De très bonne heure Ozanam s'est aperçu du prix de l'effort. « Les choses, disait-il, ne valent que ce qu'elles coûtent. » Et bravement il affirme : « Nous sommes trop verts! Nous ne sommes point encore assez nourris de la sève vivifiante de la science pour pouvoir offrir des fruits mûrs à la société. » Il ne perd pas l'espoir de pouvoir le faire : mais il le remet à un délai de quinze ou vingt ans. Cependant, dit-il, « grandissons dans l'ombre et le silence » .

Nous qui vivons cent ans après, et pour qui les fruits ont mûri au centuple, bénissons les semeurs résolus de l'aurore. Et, en particulier, si la grande école historique, critique, philologique du xixesièclea vécu, c'est à quelques-uns d'entre eux que nous le devons : sachons le reconnaître. Si nous avons eu des Delisle et des Gaston Paris, c'est aux Ozanam qu'il faut en savoir gré. Ne l'oublions pas. Ils étaient « trop verts » ? Peut-être. Nous sommes quelquefois trop secs.

Nous touchons ici un phénomène curieux de notre histoire littéraire. Le mouvement d'où est sorti le romantisme a été pour quelque chose dans la naissance de notre école moderne d'érudition. L'ancienne France avait connu une érudition méthodique et objective, celle des Bénédictins, assez semblable dans ses principes à celle que nous pratiquons aujourd'hui. Après la brutale interruption que causa la Révolution, quelque temps s'écoula; puis, les études reprirent, sous une autre forme, comme une sorte

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de nécessité. Parmi tant de gens qui lançaient des idées, il semble que le besoin ait surgi de savoir des faits pour étayer les idées. On a voulu retrouver les sources de cette histoire des hommes que des événements imprévus venaient de barrer et de détourner. Il est rare qu'un historien de cette époque n'ait pas pris pour son point de départ la volonté de démontrer quelque chose. On en voit qui partent à la rescousse de telle ou telle thèse philosophique. Une fois sur le sentier de l'histoire cependant, il arrive que leur conscience ou leur faculté d'observation les mène plus ou moins loin vers la vérité.

Delà du moins une nécessité de travailler pour appuyer ses idées. Elle s'imposait à des hommes d'origine philosophique très diverse : mais combien plus à des chrétiens ! 11 leur fallait défendre leur foi par la parole et la plume, comme elle avait été combattue. Car c'étaient les écrivains qui l'avaient ébranlée dans les âmes, les historiens plus encore que les philosophes; c'est par les lettres et l'histoire qu'il importait de l'y rétablir. On l'avait attaquée et ridiculisée par les faits. C'est par les faits qu'il fallait la glorifier. A Voltaire s'oppose Chateaubriand.

Le devoir désormais d'un travailleur chrétien comme Ozanam, c'est d'assurer par l'érudition, d'asseoir sur une base de faits dûment établie, l'immense construction aérienne du Génie du Christianisme.

C'est un dessein comme celui-là qui le maintint dans la carrière des lettres, lorsque, malgré toutes entraves, il s'y avança résolument. Il a confiance dans la science historique, parce qu'il a lu dans saint Augustin : « Si la vérité est Dieu même, il s'ensuit que toute science est bonne en soi. » Aussi tout l'ensemble des faits humains lui apparaît comne un immense raisonnement expérimental aboutissant à la vérité de la Révélation : en même temps comme un poème, le poème des poèmes.

De là une ambition littéraire d'une ampleur infinie. Au départ surtout l'historien poète ne sait se restreindre. Aussi bien que des Grecs et des Romains, des Francs et

des Germains, il s'occupe des Lapons et des Tibétains; il embrasse toutes les civilisations et toutes les mythologies. C'est un travers commun à bien des travailleurs de cette époque. On s'est mis en présence du tableau immense des expériences humaines ; on a cru qu'on pouvaitl'embrasser, qu'on pouvait savoir l'histoire tout entière. Ainsi seulement on pouvait en déduire des conséquences.

On ne prévoyait pas encore le magnifique « l'histoire ne sert à rien » de Fustel de Coulanges. On prétendait bien qu'elle servît à toutes choses. Il y fallait une philosophie, et aussi un sentiment et une couleur. Jules Simon s'étonne * que les Grecs aient donné une muse à l'Histoire. Ce devait être du moins une muse bien « austère » ; elle ne pouvait avoir « ni le masque trompeur, ni les cordes mobiles de la lyre, mais les tables de pierre et un inflexible burin ».

Je la veux bien austère et je ne refuse pour elle ni table ni burin, mais c'est une muse, et la lyre ne lui fait pas toujours défaut. Ce sont des lyriques que nos premiers érudits du xixe siècle, et la science de ce siècle a été créée par des poètes. Ozanam a vu le grand Ampère rêver une connaissance encyclopédique du monde. Son ami Jean-Jacques y ajoute le désir passionné du pittoresque et de Tinédit. C'est un de ces voyageurs furibonds et incessants qui rompent alors les limites de notre vieil horizon2. Il est par excellence adonné à ce que Ton a appelé « l'érudition sentimentale». Ozanam ne s'y déplaisait pas : car tout sentiment pour lui avait une forme religieuse.

Ce qui est singulier c'est qu'il trouva son grand, son définitif maître d'érudition sentimentale dans un homme,

1. A propos de Michelet, et dans le regret que ce poète soit devenu historien.

2. Ozanam lui écrit : « Sous quel ciel aller chercher un aimable et désespé' rant voyageur? » Et ailleurs : « Vous avez créé ce genre nouveau et tout à vous de littérature aventureuse le bourdon sur l'épaule et la plume à la main. »

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qu'il a aimé, qu'il aurait bien voulu convertir (sans avoir le temps peut-être d'y réussir), mais dans un homme enfin qui ne partageait pas sa foi. Je veux parler de Claude Fauriel. Peu d'hommes aussi différents d'âge, de caractère, de convictions, qu'Ozanam et Fauriel, ont pu cependant s'accorder aussi complètement. C'est Fauriel qui a distingué Ozanam, qui l'a mis en lumière, qui a fait sa carrière en lui assurant la suppléance de sa chaire à la Sorbonne à un âge où aucun savant ne pouvait rêver même une pareille chance. Après la mort de Fauriel il semble qu'Ozanam a tout perdu : « Son attachement pour moi, dit-il, faisait ma sécurité. »

Ozanam pria ardemment pour lui. Et il fit son éloge pour la Faculté des lettres avec une sincérité et une justice qui sont belles et nobles choses. Songez cependant d'où venait ce Claude Fauriel *. Pendant l'affreuse Terreur du pays lyonnais, il avait tristement, mais résolument donné dans le mouvement révolutionnaire 2. Comme agent national de sa ville de Saint-Etienne débaptisée, c'est lui qui prononça le discours de la fête de la Raison dans la chaire de l'église paroissiale profanée.

Que pouvait penser de lui Ozanam ? Mais que penser de tant d'hommes que le vent de nos bourrasques infernales a emportés, renversés, retournés, et dont le fond du cœur pourtant gardait parfois des désirs généreux ? Fauriel, songez-y, quand toute son aventure terroriste fut terminée, n'avait pas vingt-deux ans. Songez qu'au plus fort des tourmentes, ce petit jacobin inconscient, entre son rôle de robespierrot de province et sa vie militaire, avait trouvé encore le temps de lire, de parler, d'aimer la vertu et de haïr l'athéisme, de vanter les quakers et William Penn, de chérir Fénelon, et encore par surcroît d'étudier l'histoire ! Il s'enfermait tout seul, des jours et des nuits, dans un petit réduit d'une tour gothique en

1. 1772-1843. Cf. J.-B. Galley, Claude Fauriel, Saint-Etienne, 1909.

2. Il signait alors Démophile philosophe. Sondiscours delà fête de la Raison est du 20 prairial an II.

ruines, — pour rêver aux étoiles quelquefois, — surtout pour travailler.

Quand Ozanam l'a connu, bien plus tard, aux alentours de la soixantaine, c'était dans la paix calme d'une de ces» intimités morganatiques, telles que l'ancien régime en avait tant connues, auprès de la marquise de Condorcet. Pauriel était un savant, de modestie un peu hautaine, peu avide de gloire bruyante, se contentant de l'estime, comme de la société, des plus délicats. Il est peu connu, sauf des érudits et à peine quelques bonnes publications commencent à faire comprendre le mérite de cet inventeur, et l'influence qu'il a eue, en France et à l'étranger, sur plusieurs hommes de premier ordre \

On trouve piquant de voir Ozanam noter, sans embarras, les charmes du « Salon d'Auteuil », et l'esprit « des derniers amis de Voltaire ». Il présente hardiment la figure de Fauriel, depuis sa jeunesse « partagée entre la poésie galante2, la botanique et le stoïcisme ». — Mais il le voit, dès cette époque, avide de vérité, et poursuivant partout la science. En Italie il le retrouve dans un groupe singulier de poètes, de philosophes, de penseurs, les Beccaria, Imbonati, et le délicieux Manzoni, qui lui soumettait ses premiers vers, et l'appelait son « divin Fauriel ». Il le suit en Allemagne, avec Schlegel et les Humboldt, chez Mme de Staël.

A ce moment-là Fauriel n'est plus le Fauriel de l'idéal antique, de la République, et des faisceaux de la Convention. Il ne dirait plus : « Le monde est vide depuis les Romains. » Il a passé sa vie à démontrer le contraire. C'est qu'il a vu s'éveiller en lui ce qu'Ozanam appelle une

1. Voir YEpistolaire de Manzoni, récemment édité par MM. Sforza et Gallavresi (Milan, 1912). Voir aussi ce livre inépuisable en renseignements sur les relations de la France et de l'Italie, Paul Hazard, La Révolution française et les lettres italiennes, 1910.

2. Le début de Fauriel avait été l'éloge de La Fare et Ghaulieu, « charmants poètes, dit Ozanam, mais de ceux qu'il ne faut couronner que pour les bannir». 11 est vrai que peu après il écrivait cette histoire du stoïcisme dont il pleura toujours le manuscrit brûlé par les Cosaques en 1814.

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« admirable curiosité ». Elle le conduit vers ce qui est le plus obscur, le plus barbare, le plus inconnu. Ses recherches se portent « sur tous les points à toutes les profondeurs ». Il a deviné le sanscrit et l'Inde avant Bopp et Benfey ; il s'est épris des patois, des chansons populaires, du folk-lore. Ozanarn s'exalte à la pensée de la découverte de sa vieillesse, cette littérature ensevelie dans l'oubli des siècles, celle de notre langue d'oc, l'ardente et libre poésie des troubadours, à laquelle l'Italie a du la sienne. « Personne, dit-il, n'a mis en circulation plus d'idées nouvelles. »

Ce qui Pattachait à Fauriel, c'était de voir, parmi ses recherches innombrables, quelle patience et quelle conscience il consacrait à chacune. Il pratiquaitla vraie discipline du travail, si rare en cette époque d'improvisations. Il n'y avait pas pour lui de petite besogne : « Il lui en coûtait plus pour une notice littéraire qu'à d'autres pour créer une religion nouvelle. » Et Ozanam complète ce joli trait par cet éloge suprême : « Il était incapable de se satisfaire. »

Au point de vue même de sa foi chrétienne, Ozanam n'était pas sans trouver autour de Fauriel certaines émotions heureuses et certaines espérances. Il y rencontrait un grand respect des convictions et un constant désir du bien et de la vérité. Manzoni était chrétien. Fauriel croit à Dieu et à la Providence, et obtient quelques concessions de Cabanis, qui n'en est pas encore là, mais qu'on appelle pourtant, pour sa sincérité, « l'angélique Cabanis ». Ces hommes passent leur temps à chercher, à désirer, à aspirer. S'ils ne trouvent pas ce que le catholique Ozanam désire leur voir trouver, ils sont du moins sur une voie qu'il croit bonne, et où il se rapproche d'eux sans peine.

Il n'y a pas parmi eux un philosophe qui ne mêle à sa philosophie quelque préoccupation de l'histoire, et pas un historien non plus qui ne soumette son désir de savoir à une pensée philosophique. Fauriel, dit Sainte-Beuve, « savant original et érudit philosophe, comme il n'y en

avait pas encore eu en France, remettait tout en question et cherchait les racines de toutes choses ».

Voilà le mot: « Erudit philosophe ». Fauriel a conçu que l'histoire des langues et des littératures est en somme l'histoire psychologique de l'humanité. Voilà sa grande invention « Il n'a jamais séparé la littérature de l'histoire '. » On ne peut pas se figurer quelle nouveauté cela parut dans ce temps-là. C'était le création de tout un ordre de sciences nouvelles, l'histoire critique des lettres, la philologie. Rien de semblable n'avait existé dans les âges précédents.

Quand Fauriel est nommé en 1830 professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, on crée la chaire pour lui: c'est la première. Il n'y en avait jamais eu auparavant. C'est qu'auparavant nous nous souciions peu des littératures étrangères; notre sublime et orgueilleux grand siècle avait bâti autour de nous comme un muraille de la Chine.

Jusqu'à ces jours-là la critique littéraire n'avait rien à voir avec l'histoire. Elle relevait d'une inviolable esthétique. Elle s'attachait, dit Sainte-Beuve, « aux chefs-d'œuvre des littératures, pour les juger suivant quelques règles absolues ». Il fallut changer de manière. « Il ne s'agit plus de venir porter des jugements de rhétorique. Aujourd'hui l'histoire littéraire se fait comme l'histoire naturelle, par des observations et des collections. » Seulement, bien plus que l'histoire naturelle, elle est une science philosophique, puisqu'elle a pour sujet des hommes. Aussi Sainte-Beuve ajoute : « La critique est une invention et une création perpétuelle. » N'était-ce pas ce que Fauriel entendait exprimer, quand il disait : « L'histoire des littératures se rattache d'une manière intime et directe à l'histoire des civilisations » ?

Quand Frédéric Ozanam entendait ces paroles-là, c'était justement ce qu'il désirait entendre; c'était ce qu'Ampère lui avait promis. Pour lui toute civilisation est chrétienne; écrire l'histoire de la civilisation, c'est écrire celle

1. Ainsi parle Mohl, le meilleur élève et l'héritier de Fauriel.

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