‹ OzanamChapitre 115 sur 171 · L HOMME DE LETTRES · texte numérisé non relu

L HOMME DE LETTRES

de la foi ; c'est servir la foi par les belles-lettres, tant chéries.

Il apporte à son travail ce que l'on peut appeler une conscience religieuse. Ce n'est pas le lieu ici de montrer la haute valeur historique de l'œuvre d'Ozanam. Elle eut de son vivant l'approbation des maîtres les plus austères, tels que Victor Leclercq, dont le nom dans les souvenirs universitaires semble signifier quelque chose de solennel, de méthodique et d'autoritaire. Villemain, qui lui donnait la même estime, mêlée de quelque révérence, savait honorer en lui, à côté du savant, l'homme de lettres. Il a su définir le mieux qui fût possible le mérite complexe de ce singulier esprit. C'était au lendemain de la mort d'Ozanam. Villemain eut charge d'expliquer, au nom de l'Académie française, dans quel sentiment elle avait voulu décerner à la mémoire du mort, comme on dépose une couronne sur une tombe, le prix de haute littérature française.

« Ce mot haute littérature, dit-il, nous a paru désigner ce qui est à la fois savant et inspiré. »

L'influence d'Ozanam sur les travaux de sa génération et des générations suivantes a été grande, non seulement en France, mais à l'étranger aussi, et surtout en Italie1. S'il a honoré la science française parmi les Italiens, d'autre part, chez nous, il a été un des initiateurs les plus efficaces de la beauté de l'Italie dans les lettres et les arts.

L'amour de l'Italie est une des nourritures de nos âmes : « Terre émouvante, a dit Barrés : salve magna parens! Elle nous fait aimer la vie. C'est l'éternelle éducatrice et qui continue d'adoucir les barbares. » Pourtant, pendant

1. Mon éminent ami F. Novati, que j'ai interrogé à ce sujet, remarque combien l'école historique italienne de la génération qui nous précède a dû aux savants français et en particulier à Ozanam. Au contraire la génération suivante a reçu davantage de la science allemande.

longtemps, nous ne l'avons pas connue tout entière. Les Français du xviii6 siècle s'inclinaient devant la Rome antique, qui était presque du patrimoine universel, et aussi devant les Arts de la Renaissance. Mais, d'ailleurs, de l'Italie ils goûtaient surtout son ciel tiède, sa société aimable et facile, cafés, théâtres, masques et galanteries. Ils en ignoraient la plus belle partie.

C'est l'Europe et surtout la France du xix* siècle qui ont découvert l'Italie du moyen âge. Ozanam fut un des premiers explorateurs. Je ne dis pas le premier. Une veine de sentiment grave et mélancolique avait déjà entraîné vers les sépulcres et les ruines d'un passé trop ignoré quelques voyageurs, quelques poètes, à la suite de Byron, — comme Lamartine ; quelques historiens aussi et quelques penseurs, Charles de Villers et les esprits curieux de la Décade, Mme de Staël, Fauriel enfin.

Mais Ozanam n'a pas vu en Italie que des sépulcres. Il y a trouvé la vie. Il avait toujours aimé l'Italie : c'était une patrie. Il adorait sa langue, et s'indignait qu'on la prétendît, sur la foi d'un vieux dicton, faite pour les femmes, alors qu'elle est aussi forte que douce, et retrouve, quand il le faut, « le mâle accent des vieux Romains ». Il goûte de tout son cœur les lettres italiennes, celles du passé comme celles de son temps *. Il a entretenu des relations d'amitié avec les meilleurs entre les bons esprits de l'Italie2, Tomaseo, Cesare Balbo, Gino Capponi, le cardinal Mai, le Père Ventura. Son âme de cristal s'était tout naturellement réfléchie dans celle de Silvio Pellico, qui lui écrivait : « Tous les Italiens doivent se féliciter de la fraternité qui vous unit à eux. »

Tout le préparait à comprendre la beauté de l'Italie. Mais l'Italie du moyen âge a pour lui un attrait de plus. C'estle règne de la beauté chrétienne. Il se passionne pour

1. Il les conçoit « en trois moissons séparées par trois jachères » : Dante et Villani — Machiavel, Arioste, Le Tasse — Alfred, Monti, Foscolo, Manzoni.

2. Ceux surtout qui groupés à Florence autour du lihraire Vieusseux, travaillaient à restaurer les études historiques.

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ces siècles où, parmi les haines et les violences, a brillé d'un éclat miraculeux la loi de bonté et de pardon, où les âmes croyantes ont trouvé leur expression dans l'art le plus sincère et le plus pur qu'aucun temps et aucun pays aient connu. Aux yeux d'Ozanam, la terre des saints est en même temps la terre des poètes.

Tout justement il arrive à l'heure où les merveilles de l'art des siècles chrétiens surgissent de l'oubli. Et qui les a évoquées de l'ombre? Des chrétiens. Mais encore, quels chrétiens? Ses maîtres, ses amis, Rio, Montalembert1. « Quand je vins en Italie pour la première fois avec mon père, dit-il, il y avait à l'Académie des Beaux-Arts à Florence quelques tableaux relégués dans un grenier. » C'étaient les primitifs, les Giotto, les Frà Angelico. A son voyage suivant, il les a trouvés descendus de leur cachette et mis en honneur. Dieu lui a fait, un jour, cette faveur d'être personnellement présent à l'heure même où labeauté de l'art chrétien déchirait les ténèbres. Ilétait à SantaCroce à Florence, tandis qu'on découvrait dans la chapelle des Bardi la vie de saint François qu'y a peinte Giotto. Tout malade et fiévreuxalors,ilput cependantgrimper sur l'échelle de l'échafaudage, et, sous le badigeon qui tombait, lui sourit, à travers les siècles, la divine figure des fresques.

Doux symbole de l'apparition à ses yeux grands ouverts et avides, de la beauté du moyen âge italien! Peu de gens en ont parlé avec plus d'émotion à la fois et de précision. Il faut le lire sur Rome, les basiliques, la tombe de l'Apôtre, et ce Vatican, où le peuple des statues païennes lui semble être « le cortège des captifs qui accompaguent le triomphe ». Mais Ozanam est surtout un Toscan et un Ombrien. Personne avant lui n'avait su comprendre et définir l'ensemble merveilleux et l'ordonnance logique des grandes cathédrales italiennes du xuie siècle, Pise, Sienne, Orvieto.

« Ailleurs, dit-il, il y a des édifices, on y pose des statues

1. Je n'oublie certes pas les initiateurs italiens, les Milanesi, le P. Marchese.

et des tableaux. Ici seulement et sur quelques autres points que le génie toscan a visités, il y a des monuments, c'està-dire des œuvres sorties de terre d'un seul jet, bâties, sculptées, peintes, animées d'une même poésie, auxquelles on ne peut pas plus enlever leurs fresques et leurs bas-reliefs que leurs fondations et leurs tours. »

Voici par exemple le dôme de Pise :

« Les vieux maîtres avaient bien compris que l'église doit être la Jérusalem céleste, et ils construisaient celle-ci avec tant de légèreté, qu'on ne saurait dire si elle s'est élevée de terre, ou si elle y pose seulement, descendue du ciel. »

En lui le sentiment religieux et le sentiment esthétique sont tellement unis et présents, qu'il nous communique une sensation incroyable de renouvellement du passé et de suppression des temps. Voici par exemple qu'une communion pascale dans une antique cathédrale lui fait revivre la même liturgie sous les mêmes voûtes au xne siècle. « Les sept cents ans écoulés disparaissent comme un jour; la pensée du temps s'évanouit et ne laisse plus courir dans l'assemblée frémissante que le sentiment de l'éternité. »

Ozanam se sent lié en même temps par l'art et la foi à l'Italie du passé. Il en est ravi : « Rien n'est plus beau que cette perpétuité. » Il n'a rien du dilettante, qui vient promener sa rêverie moderne parmi les ruines de gloires abolies. Il se sent de l'Italie du xme siècle ou du xiv". Il en est. Il nous y invite et nous y introduit. Aussi nous lui devons de grandes grâces, nous qui l'avons connue et aimée par lui. Nous lui en devons une immense par dessus tout pour avoir été chez nous un des plus efficaces propagateurs et serviteurs du plus grand poète du monde, Dante Alighieri.

Afin de rendre pleine justice à Ozanam, il convient de

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se rappeler où en était avant lui en France la connaissance et l'intelligence de Dante1. L'ancienne France l'avait bien peu connu. On note quelques visions intermittentes, aux xv8 et xvie siècles, à l'époque où régna chez nous le goût italien, et l'on aime à saluer, pour pauvres qu'ils soient, les premiers traducteurs de la Divine Comédie. iVu xvne siècle, c'est presque l'oubli. Malgré Boileau,les poètes italiens trouvaient moyen de s'insinuer encore au théâtre, dans le monde et même dans les cercles littéraires. Arioste, Tasse et le cavalier Marin avaient encore leurs dévots. Mais non pas Dante ! 11 semble qu'il fût effacé des mémoires, si l'on met à part celles de quelques érudits, surtout provençaux. La marquise de Sévigné, qui savait si bien l'italien, ne semble pas seulement avoir connu son nom2.

Le xviii8 siècle lui accordera un regard. C'était un siècle voyageur et curieux. Jamais en Italie le culte de Dante ne fut tout à fait chômé ; quand on passait les Alpes, forcément on en entendait parler. Le président de Brosses en causa chez des belles dames. Il fit plus : il en tâta. Il trouva à l'auteur un « rare génie », mais qui « le fatigue». Il ne s'y acharna pas : « Je n'en lis guère, dit-il, parce qu'il me rend l'âme toute sombre. »

Voltaire s'en occupa : et de quoi donc ne s'occupa-t-il pas? Il mettait le nez partout. Il était trop fin pour ne pas sentir qu'il y avait là quelque chose. Il trouva chez Dante une cinquantaine de vers « supérieurs à son siècle », et qu'il préfère aux « vermisseaux de la poésie actuelle d'Italie ». Mais il s'en tient là. Il n'aime pas Dante et cela va sans dire. En somme pour lui tout cela était bien cagot! Il en prend occasion pour décocher quelques bons mots. Nous nous apercevons une fois de plus des sottises qu'était capable de dire à l'occasion l'illustre homme

1. Cf. le livre si complet et intéressant de Farinelli, Dante e la Francia, qui par malheur ne pousse pas au delà du xvm* siècle.

2. Cf. Claka Fkiedman, La coltura italiana e Madame de Sévigni (Giornale êtorico, vol. LX).

d'esprit1. Il dit : « Les Italiens l'appellent divin, mais c'est une divinité cachée. » Et ceci : « Sa réputation s'affermira toujours parce qu'on ne le lit guère. » Il ne se douta pas qu'un jour venait, et qu'il n'était guère éloigné, où, dans le monde civilisé, Dante serait plus lu que Voltaire.

D'ailleurs il ne faut pas lui en vouloir ! Gomme l'observe Farinelli, le jugement de Voltaire a servi à quelque chose : « Tout le monde écoutait Voltaire. Il tira Dante d'un oubli séculaire. Le blâme de Voltaire est le premier pas vers la gloire de Dante en France2. » Nous aurions préféré, par amour-propre national, que le premier pas ne fût pas une pirouette. Il en résulte une humiliation. C'est pour cela que Farinelli a cru pouvoir finir son livre sur cette citation vraiment injurieuse d'Amiel : « Ce qui manque aux Français c'est la perception du sacré, l'initiation aux mystères de l'être. »

Il a fallu toute la pédanterie du calvinisme genevois pour oser proférer de pareils mots sur la France de Pascal, de Descartes, de Bossuetetde Malebranche. Nous devons avouer seulement qu'aux environs de 1770, la « perception du sacré » nous faisait momentanément défaut. Or elle est nécessaire pour comprendre Dante. Cependant nous n'étions plus bien loin de cette intelligence.

J'aime à répéter ici avec Sainte-Beuve : « Honneur à Rivarol3! » C'était, la chose est certaine, un « dilettante brillant et incrédule ». Il n'a vu dans les poèmes de Dante qu'un « thème d'innovation et d'audace ». Il avait trouvé plaisant et paradoxal d'accepter le défi que lui portait Voltaire de « traduire Dante en style soutenu ».

t. Il a félicité l'abbé Bettinelli, un Italien qui avait eu « la bravoure » de traiter Dante de fou et son œuvre de monstre. Dans ses Lettres anglaises il trouve plaisant de comparer la Divine Comédie à Hudibras et aux romans à coq-al'âne de l'Angleterre.

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