M. G. Heinrigh
qu'elle est remplie du pardon des fautes humaines. Il n'y trouvait que « consolation et espérance ».
Toute sa vie fut remplie parle désir de ces deux choses. Un jour il les avait vues en action. Il s'était trouvé à Rome, — dans la Rome de sa foi, — sur la place du Quirinal, par une belle soirée d'été, et il avait vu un jeune pape, Pie IX, dans une auréole de beauté, de sainteté, de gloire et de popularité, faire descendre la bénédiction de Dieu sur une foule silencieuse et ravie. Ozanam avait gardé de ce souvenir l'âme toute pleine : à quelque temps de là, il ne put résister au désir de raconter cette scène de « consolation et d'espérance » à son auditoire de Sorbonne, le jour où il commençait son cours sur le Purgatoire '.
Ozanam a bien prévu la suite de Faction de Dante sur nos intelligences modernes. Nous n'irons pas jusqu'à dire avec Lamartine : «. Dante semble un poète de notre époque 2 », — mais il est certain que quelques-uns des meilleurs d'entre nous, quelques-uns des premiers, dans ce temps où nous vivons, dans tout le monde civilisé, ont trouvé chez cette homme unique la ressource d'âme qui leur était nécessaire. Il répond aux besoins des hommes les plus divers. Je ne vois pas que jamais aucun poète, après autant de siècles, soit resté en communication avec; autant d'esprits et de cœurs.
Cependant aucune époque n'est aussi différente de la nôtre que celle de Dante. Tout a disparu, des hommes et des institutions. Ecoutez en quels termes inspirés Ozanam le dit : « Cinq cents ans ont passé depuis que le vieil Alighieri s'est endormi à Ravenne sous le marbre sépulcral. Depuis lors se sont succédé vingt générations « d'hommes parlants » (suivant l'énergique expression des Grecs) — et les paroles qui sont tombées de leurs bouches, non moins encore que la poussière de leurs pas, ont renouvelé la face de l'univers. Le Saint Empire romain n'est
l. Discours de réception à l'Académie française, 1829.
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plus. Les querelles qui agitaient les républiques italiennes se sont éteintes, avec les républiques elles-mêmes. Le Palais des Prieurs à Florence est désert. — On ne connaît plus le lieu où reposent les cendres de Béatrice... « L'exilé qui éprouvait combien le pain de l'étranger est amer, et comme il est dur de monter et de descendre par l'escalier d'autrui — c'est à lui qu'une foule d'hommes, illustres ou obscurs, vont demander le pain de la parole; il nous fait à son tour monter et descendre par ses escaliers ! »
Si Ozanam était préparé à comprendre la philosophie de Dante, il ne l'était pas moins à l'intelligence de son art. Il savait de quelle suite de générations humaines cet art était la résultante. Bien peu de gens avant lui avaient pénétré l'étude ingrate et difficile de l'histoire littéraire, à travers les siècles obscurs qui ont suivi la chute de l'Empire romain. Il a été un des premiers assurément à goûter le charme pénétrant des poètes de ces époques oubliées. Il a préparé la voie aux études critiques sur la basse latinité comme un véritable précurseur. Je le trouve tout à fait original dans certaines pages sur la symbolique du moyen âge. Or, comme on l'a vu, la symbolique est le procédé d'expression de Dante. J'ajoute que c'est sa méthode d'art.
C'est une "méthode à la fois idéaliste et naturaliste, la même qui a servi aux peintres et aux sculpteurs de son époque, en Italie aussi bien que dans le reste de l'Europe. La symbolique ne représente point des personnages imaginaires, mais des personnages réels, imités de la nature; seulement, leur figure naturelle évoque, par rapprochement et association d'idées, une image surnaturelle. C'est un usage constant de la littérature chrétienne et des arts plastiques chrétiens d'incarner les pensées et les sentiments en personnages vivants. Mais nul n'a fait de ce procédé d'expression un usage aussi
parfait que Dante. Philosophe et théologien profond, il avait à exprimer les pensées et les sentiments les plus savamment définis. Et d'autre part, pour les représenter, il savait trouver des images de vie infiniment variées ; il possédait par merveille cette perception des formes de la nature, cet œil plastique , qui, en dehors de lui, sont le privilège exclusif des peintres et des sculpteurs toscans de son siècle. Qui ne saisit pas ce jeu incessant et ce mélange habile et naïf à la fois de pensée mystique et d'expression réaliste, n'entend rien à Dante.
Or le centre du symbolisme de Dante, c'est la figure de Béatrice. L'idéal féminin de Dante est particulièrement cher et familier à Ozanam. Il était préparé à le comprendre par les leçons et les exemples de sa propre vie ; il avait reçu cette grâce du ciel de voir son enfance entourée des soins de femmes pures et tendres, au cœur haut, à l'esprit ennobli de foi. Sa vie d'homme rencontra la même grâce. Cette mère, à laquelle on a vu qu'il aimait tant obéir, une sœur aînée, perdue trop tôt, et qui avait été la patronne de ses premiers ans, — puis plus tard dans la vie sa fiancée, sa femme bien-aimée, la si chère petite fille quia égayé ses derniers jours, — ces figures ont éclairé sa vie. lia, à toute heure, ressenti la suavité de l'amour féminin, fait de grâce, de générosité et de vertu. Un ami qui l'avait bien connu a noté : « Il garda toute sa vie envers les femmes une sorte de sentiment chevaleresque et attendri. »
Aussi il a parlé mieux que personne de l'idéal de la femme chrétienne et de son action sur la société. Cette action est d'autant plus forte qu'elle est modeste et discrète ; ce n'est qu'en des circonstances d'exception qu'elle devient publique. Le rôle de la femme, dans une société chrétienne, est comparable à celui des Anges gardiens. Comme eux « elles peuvent conduire le monde, mais en restant invisibles comme eux» ! — Une fois, par destination spéciale de la Providence il arrive qu'un ange devienne visible, comme auprèsdujeune Tobie. De même,
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pour le salut des peuples, à de certains jours paraîtra aux yeux de tous une Blanche deCastille, ou bien une Jeanne d'Arc.
Le respect de la femme, l'exaltation de la femme, inspiratrice de vertu, de science, de vaillance, origine de toute chevalerie — sont des dons du christianisme. Ces sentiments sont nés avec le Christ lui-même — quand l'ange de lumière a salué la femme pleine de grâce et bénie entre les femmes. La vocation de Marie est la vocation de toutes les femmes. C'est ce que saint Ambroise a exprimé en ces termes exquis : « Approchez, Eve, qui maintenant vous appelez Marie, — qui nous donnez un Dieu. Ce Dieu n'en a visité qu'une. Celle-là les appelle toutes,»
Et saint Paulin de Noie est ravi de penser qu'à Cana, le Christ a voulu sanctifier les joies des noces des hommes, puisqu'il a symboliquement changé pour eux l'eau en vin : « A ces noces-là, a pris fin la servitude d'Eve. »
Cette conception nouvelle demeure dans le peuple chrétien et se développe de génération en génération : la femme ne représente plus la tentatrice, qui ravit l'âme de l'homme vers le désir du péché. Elle est au contraire la source de la vertu. Sa pureté est telle, qu'auprès d'elle rien d'impur ne peut subsister. — « Pieuse dame, dit le poète Prudence, toute chose devient pure que tu daignes regarder de tes yeux, ou bien toucher de ton pied blanc. »
C'est déjà la dame de la Vita Nova :
Dans les yeux, ma Dame porte Amour, Par quoi se fait gentil cela qu'elle regarde.
Ozanam voit d'avance la dame idéale de Dante. Il la découvre surtout dans le Pasteur d'Hermas, cet étonnant récit mystique des âges apostoliques. Il reconnaît dans l'amie pieuse d'Hermas « la sœur aînée de Béatrice et de Laura, de toutes ces femmes illustres, destinées à susciter les plus beaux génies de la poésie moderne ». Le dialogue d'Hermas et de sa dame nous fait vraiment son-
ger à Béatrice penchée au bord de son char vers son ami coupable, dans la prairie diaprée du Purgatoire : — « Ma Dame, dit Hermas, que faites-vous là? — J'ai été appelée pour t'accuser devant Dieu... »
Certes Ozanam ne poussait pas trop loin les conséquences et ne Taisait pas dériver du Pasteur la Divine Comédie. Il se plaisait à noter les antécédents des dames sanctifiantes à travers la littérature chrétienne. Béatrice est l'héritière de toutes les dames chrétiennes de la chevalerie et de la .poésie. Mais Ozanam n'a pas hésité, comme l'on fait tant d'autres, sur cette question fameuse : Béatrice est-elle une allégorie, ou bien une personne véritable?— Il répond: « Elle est une représentation symbolique en même temps qu'une réalité. » L'on ne peut pas mieux dire : elle est ce symbole de perfection que peut produire en une femme la réunion de la beauté et de la vertu. « Le seul sourire de cette jeune fille qui passait suffisait pour inonder de joie le cœur, pour donner la paix, pour humilier l'orgueil, pour effacer les offenses et pour porter à bien faire. » Et cependant, c'était le sourire d'une jeune fille, d'une réelle et vivante jeune fille, faite de chair et d'os tout autant que ces pauvres et humbles pécheurs qu'elle ravissait en extase d'admiration.
Mais plus tard, quand l'âme de lumière de cette même jeune fille a laissé le beau voile charnel qui, pour un temps, la recouvrait, lorsque vers lui, parmi ses anges, le Dieu du ciel l'a appelée, alors l'amour sacré du poète transforme le souvenir de cette « très gentille» en l'image d'une si haute chose — que nous hésitons. Nous ue savons plus vraiment si un jour, si jamais, elle a été, comme vous, comme moi, comme ce passant qui passe là par la rue, une créature terrestre. Car cette simple jeune fille, dont la beauté et la bonté faisaient bienheureux ceux qui, par les rues de Florence, la voyaient marcher, celle-là même est devenue la Béalrix, la faiseuse de béatitude , — celle qui fait bienheureux les élus même du ciel.
Dire cela, c'est ce que Dante a défini : « Dire d'elle ce
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qui jamais ne fut dit d'aucune ! » Mais c'est bien d'une femme, notre sœur, qu'il Ta dit. Ozanam a été un des premiers à nous figurer avec justesse les lignes générales de cette prodigieuse histoire. Ila,probablementle mieux qu'il fût possible, compris l'inspiration du grand esprit douloureux, passionné, méditatif et bon : «Au seuil, dit-il, de sa carrière, le cœur un moment lui manqua. Mais trois femmes bénies veillaient sur lui de la cour du ciel : la vierge Marie, sainte Lucie la lumière éternelle, et Béatrice. »
On peut dire aussi que nul n'a goûté mieux qu'Ozanam la poésie de Dante et la qualité de son art. Tout d'abord il est visible que la réalité sensible que Dante a peinte lui était chère entre toutes. Il vivait avec délices la vie du peuple toscan du xme siècle, peuple simple, économe, proche de la nature, resté longtemps tout semblable, et presque jusqu'à nos jours. C'est un peuple en effet chez qui l'extrême raffinement du goût a pu souvent s'unir à une extrême modestie de vie. Quelle ne fut pas cette modestie dans l'antique Florence? « Le mari et la femme soupaient sur la même assiette, buvaient au même verre; s'il était nuit, un serviteur tenait devant eux une torche de résine. »
C'est dans ces familles-là que Dante entendait s'élever les nobles et solennels discours delà grand'mère,au soir, qui filait la laine parmi les enfants et les servantes, et leur parlait « des Troyens, de Fiesole et de Rome ». Des lèvres de ce peuple naissait le simple et ferme parler toscan tout prêt à être façonné par Dante pour devenir une langue immortelle.
Sur la langue de Dante, Ozanam est excellent. Nous n'avons plus affaire ici seulement au philologue ; voici le Toscan lui-même. Il a tout compris. La langue de Dante est une de ses œuvres les plus hautes, aussi bien comme penseur que comme poète, surtout comme maître de l'esprit humain. Ce génie unique, ayant condensé en lui
la pensée de toute une civilisation, a compris que pour la répandre, il lui fallait non une langue savante et réservée, mais la langue de tous, la langue vulgaire de son temps et de son pays. Il n'a pas inventé cette langue; il l'a prise où elle était et il Fa accommodée à ses besoins.
Dante, dit Ozanam, va chercher le langage poétique à sa vraie source, dans le peuple. Il ramasse les fortes expressions, les rudes métaphores que le moissonneur a laissé tomber sur le sillon et le pèlerin sur le bord de la route. Il n'employait pas une expression où quelqu'un n'eut laissé un souvenir, un sourire, une larme.
Poète lui aussi, Ozanam, pour définir cette œuvre d'invention poétique, trouve un trésor de ravissantes images. Celle-ci lui vient de l'antiquité : « Mercure enfant, jouant au bord de la mer, ramassa dans le sable une écaille de tortue, dont il fit la première lyre. Ainsi le génie italien prit à ses pieds, dans la poussière, l'humble idiome dont il fit un instrument immortel. »
Et voici une autre image qu'il a prise aux légendes évangéliques sur l'enfant Jésus avec ses petits compagnons : « Le divin enfant pétrit comme eux des oiseaux d'argile, — souffle dessus et les oiseaux s'envolent. Ainsi le poète pétrit delà même argile que ses contemporains; il remue les mêmes idées; mais il souffle dessus, et voyez comme elles planent. »
Aimant ainsi la langue de Dante, il était naturel qu'Ozanam songeât à la reproduire en français. Pour le Purgatoire au moins, le travail se trouvait à moitié fait par la collection des morceaux très nombreux qu'il avait traduits pour ses cours. De là cette traduction publiée après sa mort, et qui reste une des meilleures traductions que nous ayons, avec celle de Lamennais, faite à la même époque.
Traduire est toujours chose ingrate:
Car à tourner J'une langue étrangère La peine est grande et la gloire légère 1 1
i. La Boëtie. cité par Farinelli.
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Traduire un poète est pire encore. Traduire Dante est particulièrement impossible ; car son expression, mélange incroyable de verve plébéienne et de raffinement savant, est la plus personnelle qui soit. Et notre langue est aussi personnelle et de plus ne se prête pas aux inversions. Aussi quand on compare la traduction d'Ozanam et celle de Lamennais, on ne peut qu'admirer l'amoureuse industrie de chacun des travailleurs, et tour à tour on hésite sur le prix à décerner. Lamartine donnait le prix à Ozanam mais il ne le lui donnait que par hypothèse, car, chose curieuse, il ignorait que sa traduction existât. « Ozanam, dit-il, était le traducteur qu'il fallait au poète mystique de la philosophie des trois mondes. M. de Lamennais, plus consommé dans le maniement de la langue, avait, en partie, l'énergique âpreté de Dante ; Ozanam en avait l'onction.
Il avait raison. Ce qu'on aime de la traduction d'Ozanam c'est l'harmonie dantesque. Nous concevrions peut-être aujourd'hui une traduction plus littérale; nous ne croirions pas devoir dissimuler par des périphrases telle assonance ou telle répétition que Dante lui-même ne songeait pas à éviter; quand le mot français parallèle au mot italien signifie la même chose, nous ne le troquerions pas pour un autre plus sonore ou plus usuel. Mais alors les audaces étaient prohibées, et on exigeait encore que la traduction fût en « style soutenu », comme Voltaire l'exigeait de Rivarol.
Il n'en reste pas moins que la traduction d'Ozanam est une lecture très satisfaisante et concordante à la musique dantesque. Jusqu'en ces détails, il a servi la gloire du grand Toscan.
Ozanam n'avait pas en vain ouvert les yeux sur les splendeurs de l'Italie catholique et goûté le miel sauvage de la langue toscane primitive. Il allait trouver, dans les
alentours de ses études dantesques, l'occasion d'autres études, celles peut-être qui, aux yeux des savants, restent les plus originales, aux yeux des lettrés les plus charmantes, et qui furent la joie des dernières années de sa vie.
Dans le plan de travail qu'il s'était proposé dès ses dixhuit ans, Dante était le but final de sa route. Après avoir marqué le terme par un solide monument, il se laissa tenter à revenir un peu sur ses pas, vers des contrées moins frayées, qu'il avait aperçues chemin faisant. Ici nous allons le voir aborder une entreprise vraiment extraordinaire pour l'époque. S'il pouvait paraître hardi que l'on se risquât à l'étude de Dante en France entre 1830 et 1840, que dire de l'homme qui se lançait dans l'inconnu de la poésie populaire du moyen âge ? Seul Fauriel, comme en bien des choses, lui avait en cela donné l'exemple. Mais Ozanam avait, pour l'entraîner, d'autres attraits que n'avait eu Fauriel : il soupçonnait de nouvelles sphères presque inconnues de beauté chrétienne.
La partie la plus variée de sa vie d'écrivain est celle qui l'a mené aux collecteurs de légendes, aux naïfs chanteurs de laudi dans ce voyage en Italie d'où il rapporta les premiers chapitres de ses Poètes franciscains. Jean- Jacques Ampère, qui qualifie le livre « chef-d'œuvre, plein de savoir et de grâce », s'étonne que le bon travailleur ait pu faire d'une pierre deux coups : « Il est vraiment incroyable, dit-il, que le même homme ait pu, en même temps, se livrer aux recherches consignées dans son Rapport sur unemission en Italie, et écrire ce délicieux volume î » C'est en effet dans ce même voyage qu'il a poursuivi ses heureuses recherches, les plus durables de sa carrière d'érudit, dans les bibliothèques d'Italie; elles eurent pour résultat ce volume de Documents pour l'Histoire littéraire d'Italie au moyen âge, qui fut une révélation pour tous les savants de l'Europe *.
1. Novati attire mon attention sur l'importance qu'eut alors cette publication où Ozanam avait réuni des textes inédits et d'un intérêt exceptionnel pour
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Ozanam s'en explique dans cette jolie phrase : « Avec ces rares épis glanés dans le champ où Muratori et ses successeurs ontsi bien moissonné, j'avais cueilli quelques fleurs de poésie, comme le liseron mêlé au blé mûr. »
C'étaient des fleurs perdues dans des vallons ignorés. Les cueillir, en composer un beau bouquet pour en parfumer des âmes de saints et d'artistes, quelle bonne entreprise! C'était faire ce qu'avaient fait Montalembert et Rio quand ils allaient en quête des tableaux oubliés et des fresques. L'inspiration des poètes populaires de Toscane et d'Ombrie au moyen âge est tout à fait la même que celle des peintres et des sculpteurs. C'est Tonde de foi, d'amour, de pénitence et de pardon, qui a coulé, pour ces siècles agités, de la grande source de sainteté ouverte sur les monts d'Italie par les Frères des ordres mendiants. La source de sainteté s'est trouvée être une source de poésie.
Ozanam a surtout suivi le fil et les merveilleux détours de la source franciscaine.
Saint François était tout poésie. Quand, par renoncement, il se refusait le plaisir de la musique, on raconte que les anges du ciel, malgré lui, venaient lui jouer du luth. La beauté de son âme se répand sur la nature entière et sur tous les hommes, surtout les plus pauvres et les plus misérables. C'est le culte de sainte Pauvreté. On devine avec quelle ferveur s'y adonne Ozanam, ami des pauvres, et comme il en goûte les images :
Quand saint Louis, dit-il, en habit de pèlerin, va visiter frère Gilles de Pérouse, et que les deux saints, après s'être longuement embrassés, se séparent sans dire une parole, parce que leurs deux cœurs se sont révélés l'un à l'autre — je reconnais le type de cette société chrétienne
l'histoire de la pensée et de la civilisation italiennes. — C'étaient notamment la précieuse description de Rome au xe siècle : Graphia aune urbis Romœ — les poésies d'Alphonse du Mont-Cassin — et de ce précurseur de Dante, Giacomino de Vérone. Ces textes, dix fois réédités et commentés depuis, voyaient alors le jour pour la première fois.
qui ne met plus de barrière entre l'âme d'un roi et celle d'un mendiant.
Cet aspect populaire de la dévotion de saint François, Chateaubriand l'avait bien vu, car que n'a-t-il pas vu? — « Mon patron, dit-il, acheva d'introduire le peuple dans la religion ; en revêtant le pauvre d'une robe de moine, il força le monde à la charité... il établi le modèle de cette fraternité des hommes que Jésus avait prêchée. » — Mais ce qu'il ne semble pas avoir aperçu c'est la beauté poétique qui ressort de la conception franciscaine de pauvreté. Rien n'est plus simple, beau, filial et audacieux à la fois que ce poème unique, la prière de saint François à Jésus- Christ en faveur de sainte Pauvreté : « Seigneur, vous êtes venu du séjour des anges afin de la prendre pour épouse... C'est elle, Seigneur, qui vous a reçu dans l'étable et dans la crèche !.. . »
Ces accents-là sont chose unique au monde. Ils se sont prolongés autour du poverello, toute sa vie : ils ont retenti à Assise dans ce chapitre général de 1219 qui fut « le camp de Dieu et le rendez- vous de ses chevaliers ». Le soir où François rendit à Dieu son âme, les alouettes et les autres oiseaux de l'aurore chantaient perchés sur le toit de la maison, encore que le soir fût venu. Car ce soir était une aurore, celle que Dante a saluée : « Ne dites pas Assise, car le mot serait faible, mais dites Orient! »
C'est l'aurore qui a brillé sur les fils du Pauvre, ses disciples, ses interprètes, tous poètes de langue et de pensée : frère Pacifique « le roi du vers » — saint Bonaventure, « le trouvère pieux, qui porte le souffle lyrique sous la robe de l'école ». Elle a illuminé le cœur de Giotto, et après lui les cœurs de tous les humbles artisans qui, chacun suivant son métier, célébraient, le luth à la main ou le pinceau, les symboles de la miraculeuse histoire franciscaine.
Surtout ses rayons, comme le charbon du prophète, ont brûlé les lèvres de ce poète extraordinaire, type complet d'un siècle de violence et d'amour, Jacopo de Benedetti,
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que nous connaissons sous le nom de Frà Jacopone. C'est un amant, un époux, un veuf désolé, réfugié dans le sein du Dieu de miséricorde, un ascète et un poète, un moine pieux et un révolté, — mais par dessus tout un pénitent, un pauvre pénitent, dans l'austère et lumineuse religion du Pauvre d'Assise. Frà Jacopone a toute la prédilection d'Ozanam, poète religieux comme lui et comme lui « brûlé d'amour ». Ozanam va le chercher dans sa petite ville ombrienne de Todi, qui n'a guère changé depuis ces jours, « avec sa cathédrale, sa place carrée, ses trois enceintes, dont la première de blocs cyclopéens ».
Une fois qu'il l'a rencontré, il ne le quitte plus. Il trouve à ses accents quelque chose de ceux de sainte Thérèse et de saint Jean de la Croix, mais avec, en plus, un parfum de poésie populaire. C'est dans les larmes qu'il lit l'œuvre principale de Jacopone, qui lui paraît la plus poignante du monde, une sorte de mystère, un dialogue palpitant entre Marie, mère de miséricorde, et le Messager humain qui lui apporte les désolantes nouvelles du monde d'icibas.
Les vers de Jacopone, comme sa vie, le désolent et l'enchantent à la fois. Sa douceur enfantine, les délices de son paradis, où dansent les anges comme dans un tableau de l'Angelico, lui caressent le cœur. Mais il voit les horreurs du siècle où le poète a vécu, « un temps difficile, l'Eglise en feu, le trouble des consciences », et ces divisions atroces qui cent ans après vont aboutir aux terreurs du grand schisme, où les saints mêmes ne sauront plus distinguer le nom du vicaire de Jésus-Christ, — jours d'abomination où les âmes pieuses, ne pouvant concevoir plus de mal sur la terre, ont cru déjà pressentir l'Antéchrist et entendre les trompettes du jugement.
Ozanam aborde avec franchise, mais douleur, ces tableaux du mal, les guerres, les massacres, les violences. Il voit les passions et la confusion des événements conduire les meilleurs jusqu'aux révoltes. Il gémit de trou-
ver son beau poète Jacopone marchant avec les Golonna insurgés et Philippe le Bel contre Boniface VIII. Sa pensée n'a pas manqué de se reporter vers son propre siècle, et ses souvenirs si récents de révolutions, de meurtres, de guerres, èe schismes. Mais plus que jamais il a senti son âme recourir à la foi de l'Evangile comme au refuge de pardon, de consolation et de paix.
Il s'est aperçu de ceci, qui est un des plus étranges contrastes de l'histoire : entre le xmc siècle italien et les premières années du xive, s'accumulent les événements les plus hideux; supposez une terreur jacobine, une commune de 1871 qui durerait cent ans. Les haines de l'humanité n'ont jamais brûlé d'une flamme plus dévorante.— C'est aussi le temps de la plus délicieuse poésie, ïa plus pieuse, la plus humaine ; c'est le temps d'un art de paix et d'amour. Et aujourd'hui, après les siècles écoulés, — lisant la Vita Nova, les Laudes paradisiaques de Jacopone, contemplant les fresques de Giotto à Assise, — il nous semble que ce temps de tourment fut un temps de délices, que cet enfer fut un paradis.
C'est cette correspondance du crime et du pardon par la pénitence, et par le Christ, qui inspirait l'âme d'Ozanam. Jacopone le vieux révolté est mort à la Noël, et les derniers accents que son oreille ait entendus, c'est le Gloria des anges à la messe de minuit. Malgré tout ce que les passions avaient pu mettre dans les mots et les pensées de sa poésie, ce qui y retentit plus haut que tout, c'est la voix du pardon et de la paix. Ce fils des jours de haine est celui sans doute qui a prononcé les plus merveilleuses paroles d'amour. Ah! comme elles convenaient à Ozanam, et comme il s'efforçait à les faire comprendre, et à en pénétrer les cœurs chrétiens, qu'il conviait, lui aussi, à la loi d'amour. Est-ce bien Frà Jacopone qui a dit : « Je connais que j'aime vraiment mon frère, s'il m'offense et que je ne l'aime pas moins. »
Ne serait-ce pas plutôt Frédéric Ozanam au lendemain des journées de juin? — C'est bien Jacopone, cependant;
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car, comme dit Ozanam : « La Providence met des poètes dans les sociétés qui tombent, comme elle met des nids d'oiseaux dans des ruines. »
Elle met aussi des fleurs. Le meilleur des livres d'Ozanam est consacré à ce précieux recueil que l'on appelle Les Petites Fleurs de saint François. C'est à lui, on peut le dire, que nous devons de le connaître.
Son livre sur les Poètes franciscains n'est pas un livre d'érudition, et n'en a pas la prétention. S'il avait voulu faire une histoire des origines de la littérature en langue vulgaire, on ne manquerait pas de trouver le tableau un peu sommaire. Il connaissait assez les bons historiens de l'école italienne, et surtout l'incomparable Tiraboschi, pour s'en aviser lui-même. Il fait en somme un livre de poésie, fondé sur l'histoire littéraire. C'est pourquoi il ne se prive pas d'entourer ses amis, les pieux chanteurs, de beaux paysages que lui fournissaient ses souvenirs de voyages.
Mais on peut dire cependant que ce livre a ouvert l'esprit des générations à des horizons de beauté qui, auparavant, n'avaient été aperçus de personne. Il a découvert au inonde la poésie franciscaine. Aujourd'hui elle a rempli les esprits et les livres, et non seulement des catholiqu.es, mais de tout ce qui pense et sent la poésie. Saint François apparaît si beau, que plus d'un aujourd'hui s'efforce de le prendre à l'Eglise catholique sa mère. Tout le monde voudrait l'avoir, du côté de Calvin, comme du côté de Renan. On se dispute le Cantique des Créatures et chacun le garderait volontiers pour soi. Nous savons qu'il nous appartient. Comme Giotto l'a représenté, nous voyons saint François semblable à une colonne soutenant l'Eglise romaine, dans la force du dogme. C'est nous, catholiques, qui avons le droit d'être fiers de sa gloire, dans l'art et dans la poésie. Sans Ozanam, qui est bien à nous, jusqu'à quand encore allait-elle sommeiller?
Dès qu'Ozanam est en Ombrie, — dans ces petites villes où tout se passe en plein air, ou bien sur la route des villages, des villas, des couvents, parmi les cyprès et les oliviers, et puis dans le cloître simple et nu, sous le toit de tuiles, dans le réfectoire peint de fresques, dans une cellule, une salle capitulaire — il se meut, libre etheureux, avec un sourire, avec le ciel dans les yeux.
Et il cueille là « ces fleurs qui ne publient pas le nom de leur jardinier, mais qui annoncent leur saison ». 11 les lie d'un beau ruban de poésie moderne; il les tend bravement aux hommes de notre temps : ils en ont fait leurs délices. C'étaient d'humbles, de simples historiettes, vraies quelques-unes, d'autres légendaires, ou symboliques, venues toutes des souvenirs, des propos, des chroniques qli'ont laissés les premiers successeurs de saint François1. Aujourd'hui elles sont si connues, si vantées, que nul ne peut même sembler les ignorer, parmi ceux, hommes ou femmes, qui prétendent savoir quelque chose de l'Italie et de l'Art. Parmi ceux qui en parlent, combien les ont méditées ? Peu sans doute : mais c'est le sort de tant de belles choses! Cependant où donc ne voit-on pas les Fioretti? En Italie, il n'est guère de libraire qui ne les offre, sous un joli vêtement de vélin à l'antique, au peuple avide des touristes. Le grand art s'y prend aussi. Une ingénieuse traduction archaïque, due à un délicat lettré, s'unit aux peintures d'un de nos plus nobles peintres, pour former une édition dont, avant sa naissance, on s'arrache les exemplaires*.
Nous avons donc quelque peine à nous figurer qu'au jour où travaillait Ozanam, il fallait quelque audace pour oser ressusciter ce vieux petit livre de piété de moines. Je dis ressusciter — et je le maintiens. Je ne veux pas dire que les Fioretti fussent inconnus, ou inédits. La poussière
1. Les Fioretti sont pour une grande partie la traduction d'une chronique intitulée Floretum, composée par un Frà Ugolino de Monte Santa Maria, dans la première moitié du xiv* siècle.
2. Je fais allusion à la traduction d'André Pératé, illustrée par Maurice Denis.
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d'où il fallait les déterrer, c'était celle du dédain. Ce n'était pour personne une œuvre d'art. Les historiens des Lettres n'en font aucune mention ; ils connaissent bien les auteurs de laudi ; Frà Jacopone figure dans Crescimbene, dans Quadrio; Tiraboschi lui consacre un beau chapitre, non loin de Dante. Ils n'ont pas un seul mot sur les humbles fleurettes.
Dans l'ordre franciscain même on leur attribuait peu de valeur. On s'en aperçoit par le nombre d'éditions, bien inférieur à celui de tel ou tel livre de piété ou d'ascétique. Le xve siècle en compte quelques-unes. Après cela elles s'espacent. Le xvie en a peu. Dans ce temps-là, si l'on parle des petites fleurs, c'est pour s'en gausser. Pier-Paolo Vergerio y glanait des anecdotes naïves pour faire rire de la foi des simples. Le xvne siècle en sait peu de chose, le xvme rien. — Ampère s'écrie en souriant : « Qu'en aurait dit Voltaire ? »
Il n'y a pas à aller chercher Voltaire. Nous avons un religieux fransciscain, général de son ordre et l'un dé ses historiens, qui ne sait pas, pour en parler, trouver d'images assez méprisantes. Le P. Niccolà Papini tient les Fioretti pour un pur radotage, ce que les Florentins appelaient, par comparaison avec le bavardage des cigales, cicalata. Mais pour lui, ce bavardage-là est à vomir, nauseante.
Au xixe siècle Gamba, pour qualifier les naïves histoires, n'emprunte pas ses métaphores aux insectes mais aux légumes. Les récits des Fioretti, dit-il, sont pleins de mellonaggini, une expression que nous ne saurions traduire en français que par le nom d'un autre cucurbitacé qui joue chez nous le même rôle qu'en Italie le melon : des cornichonneries.
Voulez-vous vous souvenir que le bibliophile italien parlait ainsi en 1839, douze ans seulement avant le jour ou Ozanam lia sa gerbe de fleurs ? Je veux bien accorder que ce moment rapide fut celui justement où se restaurait dans les âmes, par l'action des poètes et des archéologues,
des écrivains catholiques et des grands prédicateurs, le sentiment de la noblesse des siècles oubliés. Chaque année alors, presque chaque jour marquait dans ce sens un progrès. Il serait bien vain cependant de nier le mérite personnel et particulier d'Ozanam pour la découverte des Fioretti. Il ne veut pas, d'ailleurs, exagérer le mérite de sa conquête. Il n'irait pas jusqu'à comparer le petit livre aux splendeurs de la Divine Comédie : « Je ne confonds pas, dit-il, les gouttes de rosée avec les feux de l'aurore. »
Mais il s'est enivré de cette rosée, et nous enivre. Il ne craint pas de dire que les Petites Fleurs de saint François sont une « petite épopée ».
Et c'en était bien une !
Voilà son œuvre, dans cette courte vie. Voilà du moins, — et il nous aurait approuvé de dire ainsi, — voilà son œuvre d'homme de lettres.
Ce nom est banal : il est souvent mal porté ; il a beaucoup couru, et traîné partout. On est homme de lettres pour un mauvais roman feuilleton ou quelques articles de journal, aussi bien que pour les Méditations. Ce mot désigne la chose la plus haute du monde, s'il est conçu par une âme qui elle-même soit haute, et qui possède une foi.
Quant à lui, Ozanam ne connaissait pas d'idéal humain plus beau que les lettres. On a vu comme elles avaient été pour lui une vocation, une de ces vraies vocations dont les premiers appels se notent dès les années d'enfance. Il poursuivit cette vocation avec une douce et persistante obstination, à travers les travaux les plus divers. Il s'appliquait à tous ses devoirs avec la même obéissante soumission. Toujours dévoué, toujours patient au travail, sans jamais de révolte ni même de mauvaise humeur, il maintint pourtant son idéal, et marcha toujours vers son but. Il y atteignit, et Dieu lui accorda, dans sa mort pré-
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maturée, cette consolation qui en ce monde est au dessus de tout, d'avoir accompli sa destinée.
« C'est le modèle de l'homme de lettres chrétien. » Le mot est de Guizot, auquel on ne peut refuser d'avoir été un des meilleurs juges d'hommes. Et Ozanam lui-même nous a dit, comment il entendait, lui chrétien, le métier d'homme de lettres. Il faut lire ce beau morceau d'éloquence qu'il a prononcé en 1843 au Cercle catholique de Paris, le Discours sur les devoirs littéraires des Chrétiens.
Il débute avec quelque solennité : « Je ne viens pas décrire un passe-temps de rêveur, mais un emploi déjà vieux dans le monde, ce qu'on appelait autrefois le métier des lettres. » Puis il commence, comme il convient à un maître de la jeunesse, par expliquer le rôle primordial des Lettres comme instrument d'éducation et d'instruction. Il s'indigne qu'on ait voulu leur contester ce privilège. Elles restent et doivent rester « maîtresses » pour la formation des esprits. « L'erreur est de se méprendre sur les études où l'on a coutume d'appliquer la jeunesse. Le but prochain qu'on s'y propose n'est point nécessairement le savoir, mais l'exercice. Il ne s'agit pas tant de littérature, d'histoire, de philosophie, choses qui s'oublieront peut-être, que d'affermir l'imagination, la mémoire, le jugement, choses qui demeureront. » — Les instruments par excellence de cet « exercice » des esprits, ce sont les langues anciennes, « les plus admirables formes qu'ait revêtues la parole humaine ».
Il résume ainsi : « Les lettres sont restées chargées de l'apprentissage de la vie. »
Elles ont une autre mission : elles sont chargées de la transmission de la pensée des hommes. Cette fonction entraîne des devoirs très rigoureux. L'écrivain doit d'abord assurer sa pensée et la construire par le travail ; puis pour la produire au dehors il doit la revêtir de beauté. Voici donc la formule définitive de son œuvre :
« Il faut produire par l'art après avoir possédé par la science. »
Vous entendez bien: l'art est un devoir pour l'écrivain, tout aussi bien que l'est la science. Car la science lui donne la vérité, et l'art lui permet de la transmettre aux autres hommes. L'art est une charité.
La vérité connue ne se contient pas. Elle remplit le cœur d'un amour qui a besoin de se communiquer. Il la veut lumineuse et telle qu'elle ravisse l'admiration de l'univers ; il n'a pas de cesse qu'il n'y ait épuisé ses derniers efforts.
Laconscience chrétienne n'est pas indulgente pour les œuvres de l'esprit. Elle y veut la perfection. Je trouve là le principe légitime de l'art. L'art reçoit la vérité au sortir de la scienee et la reproduit avec l'éclat du beau, afin de la propager d'abord et de la conserver ensuite. Car si les ouvrages excellents commencent par la pensée, c'est par la forme qu'ils durent.
Voilà donc le sublime et redoutable pouvoir de l'écrivain. Par le charme de son art il va s'emparer de l'empire des esprits, et le garder. Il est le modeleur de l'esprit des hommes pour sa génération et les générations qui vont suivre. Telle est son œuvre; elle ne peut être bonne que s'il la fonde sur une conscience religieuse.
« Gomme le prêtre, l'homme de lettres est consacré. » — Une pareille pensée aujourd'hui nous surprend. Aux environs de 1830, beaucoup la professaient, mais avec plus ou moins de sincérité. Ozanam, quant à lui, entendait les choses avec précision. Il ne se croyait pas, comme tel ou tel, un prophète ou un Dieu; il se tenait pour un humble serviteur de la vérité. II est fort sincère quand il dit : « Mon obscure et laborieuse destinée. » — Il ne l'a pas conçue autrement. Mais il ne croit pas sortir de l'humilité, en voulant être un artiste, car c'est la seule manière d'être un bon serviteur :
« Pour l'artiste chrétien, l'inspiration a un nom sacré: c'est la grâce. »
En éclairant l'ensemble des œuvres d'Ozanam à la lueur de ces pensées, on y aperçoit une œuvre de grâce, une sorte de grand poème sacré. Il a voulu écrire l'histoire des Lettres, parce que c'est l'histoire de la civilisation, et pour lui l'histoire de la civilisation c'est l'histoire du Christianisme. Les deuxjalons, les deux bornes de cette carrière historique, c'est Dante, d'un côté, et de Fautre, ce sont les Germains, ceuxqu'il nomme tendrement « mes barbares». Son dessein est de les ramener à la lumière et à la vérité; il veut dissiper les ténèbres où des jugements sommaires, depuis les temps de la Renaissance, ont enveloppé tant de générations humaines entre l'âge des Germains et l'âge de Dante. Il découvre qu'il y a, dans les siècles les plus oubliés, un art, des Lettres, une beauté chrétienne. Et Lacordaire, résumant l'œuvre d'Ozanam, s'écrie : « Les temps nouveaux ont réparti la puissance et la fécondité des lettres à tous les peuples issus de Jésus-Christ. Ce qu'avait dit saint Paul s'est accompli dans les arts de l'esprit, aussi bien que dans Tordre des mœurs : II n'y a plus de barbares ! »
Plus de barbares au Rhin et au Danube ! plus de barbares dans nos rues et nos faubourgs î La loi du Christ partout proclamée, partout bienfaisante, partout éclatante de gloire, servie partout par des artistes, des poètes, des écrivains illuminés de grâce! Tel est le Parnasse de ee poète, le Monsaivat de ce pieux chevalier.
Quand on pense aux noblesses splendides de cette âme, on ne peut que vénérer les débris épars de son œuvre immense, poursuivie d'un travail acharné jusqu'à la mort. Que nous en reste-t-il pourtant et quelle valeur de beauté ont ces émouvantes ruines ? — Ceux qui les ont réunies pieusement après la mort d'Ozanam méritent nos remerciements ; car il y a encore là de quoi nous ravir.
Tout ce qui forme les deux éditions des œuvres complètes (1855 et 1862), a été revu par les esprits amis de
Montalembert, de Mignet, des abbés Noirot et Maret. Mais ce fut Jean-Jacques Ampère qui dirigea l'ensemble du travail, avec une suite, une volonté d'aboutir, qui lui font honneur. Où est le nerveux, l'impatient, le vagabond Ampère ? Je ne retrouve ici que le modèle des amis. On ne peut que l'aimer, quand on lit la préface qu'il a mise en tête de l'édition des œuvres. C'est bien le fils du grand et bon André-Marie. Il travaille des jours et des mois avec la veuve de son cher compagnon, et il écrit à Alexis de Tocqueville : « Le travail minutieux est très difficile précisément par la conscience qu'on apporte à n'y rien mettre du sien. » Ce qui le préoccupe c'est de ne rien atténuer, par quelque scrupule de goût personnel, de ce qui peut être énergique et spontané. Il se rappelle les méfaits des premiers éditeurs de Pascal. Et pourtant, il ne veut pas, par excès de respect, faire tort à son ami mort, faute de quelque discrète retouche : « Il est plus facile, dit-il, d'ôter une fleur vivante d'une corbeille, et de la remplacer par une fleur artificielle, que d'enlever sur les pétales épanouis un peu de poussière, sans les faner en les effleurant. »
Et puis, sans cesse, l'émotion l'arrête : « Tout ce qui est sorti de cette plume fait aimer celui qui a écrit. » — Ce qui le soutient dans sa chère et douloureuse besogne, c'est la joie de l'admiration : La vigueur de l'expression... des traits ardents qui illuminent et colorent un ferme langage. »
Ce qu'il a devant lui c'est une œuvre d'orateur. Et voilà bien la misère ! Recueillir morte une parole qui fut vivante, c'est toujours une difficile entreprise : on devine la beauté plus qu'on ne la voit; c'est l'action de la voix et du geste qui la donnait au complet, Ampère a voulu du moins laisser la liberté du langage parlé, au prix même de quelques surabondances et de quelques inexactitudes de langue. Les pages qui lui semblent les plus belles se trouvent souvent être celles que l'auteur n'avait pas eu le temps de corriger sur la sténographie.
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Ozanam se rendait bien compte qu'il était plus orateur qu'écrivain '.
Il avait, dès le début de sa vie, la parole abondante et chaleureuse. C'est ce qui l'aurait attaché, au barreau, où « les émotions de la plaidoirie » ne lui semblaient pas sans charme. Mais « l'atmosphère de la chicane » n'était pas son affaire ; « toutes les figures de rhétorique y sont réduites en action ». Il fut heureux de renoncer « à de fâcheuses habitudes de réticence et d'hyperbole » pour trouver dans sa chaire de professeur toute la liberté d'un langage sincère. Un professeur éloquent est plutôt une rareté : « Il n'est pas ordinaire, dit Lacordaire, qu'un homme érudit soit un homme éloquent. » Cependant il en est quelques exemples : Ozanam en fut un des plus remarquables. Nous en avons de beaux et nombreux témoignages. Mais lequel pourrait valoir celui du Père Lacordaire ?
Rien n'est plus saisissant que ces lignes émues où un orateur a voulu faire revivre l'éloquence d'un autre orateur.
Ozanam avait ceci de commun avec plusieurs grands orateurs qu'il ne se révélait que dans l'action. L'aspect de la personne annonçait peu. Il avait dans la conversation la voix terne et un peu monotone. « Pâle comme un Lyonnais, il était d'une taille médiocre et sans élégance. » Le front était beau et noble, l'expression gracieuse et un peu embarrassée, les yeux étaient « honnêtes et doux », mais ils jetaient par moment des éclairs. « Cela lui donnait sa physionomie, mélange de solidité et d'enthousiasme jeune et ardent. » — Jeune! je le pense bien : lorsque d'abord il monta dans la chaire de Fauriel, il avait, songez-y ,, vingt-sept ans. Quand il allaita la Sorbonne, en lisant un livre par les rues, on l'eût pris pour quelque étudiant studieux.
Mais le voilà dans sa chaire. Ecoutons Lacordaire :
«Ceux-là seuls qui ont dit leur âme devant un auditoire
i. A. Foisset : « Cette chaleur que je trouve parfois dans la chaire, m'abandonne trop souvent dans le cabinet. »
savent les tourments de la parole publique... Ozanam était plus qu'un autre sujet au mal de l'éloquence, parce que ses organes trop faibles ne répondaient qu'imparfaitement aux secousses de son inspiration... Défiant de lui-même, il se préparait à chacune de ses leçons avec une fatigue religieuse, amassait des matériaux sans nombre autour de sa pensée, les fécondant par ce regard prolongé de l'intelligence, qui les met en ordre, et enfin leur donnant la vie dans ce colloque mystérieux de l'orateur, qui se dit à luimême ce qu'il dira demain, ce soir, tout à l'heure, à l'auditoire qui l'attend. Ainsi armé, tout pâle cependant et défait, Ozanam montait en chaire. Il n'y avait rien de bien ferme ni de bien accentué dans son début; sa phrase était laborieuse, son geste embarrassé, son regard mal sûr et craignant d'en regarder un autre ; mais peu à peu, par l'entraînement que la parole se communique à elle-même, on voyait de moment en moment la victoire grandir et, lorsque l'auditoire lui-même était une fois sorti de ce premier morne silence si accablant pour l'homme qui doit le soulever, — alors l'abîme rompait ses digues, et l'éloquence tombait à flots sur une terre émue et fécondée... L'orateur tout palpitant d'un bonheur acheté par huit jours de travail et par une heure de verve, retournait chez lui retrouver sa peine, — qui est la condition de tout service et l'instrument de toute gloire. »
Un auditoire enflammé a suivi Ozanam partout et toujours. Les jeunes gens surtout l'adoraient. Le matin, le soir, avant et après les cours, il les recevait, causait avec eux, gai, aimable, rieur souvent, sévère à l'occasion, exerçant sur eux un empire incroyable1. Aussi ils ne pouvaient le quitter. Chaque jour quelques-uns allaient le
1. Armand de Pontmartin, dans ses souvenirs de jeunesse, raconte qu'un camarade lui dit : « Vous avez la lièvre... des idées dangereuses... Je ne vois qu'un remède ; aller voir Frédéric Ozanam. » Parmi ceux qui ont témoigné à Ozanam un souvenir d'admiration, on peut citer des esprits aussi différents que Prévost-Paradol, Sarcey « qui le préférait à Jules Simon », Renan qui a dit : « Comme nous l'aimions ! »
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chercher chez lui avant le cours, et lui faisaient cortège à travers le Luxembourg.
En possession de cet auditoire, qu'il était toujours sûr d'entraîner, il put parler selon son âme, il put tout dire, mettre au jour le fond de sa foi. Lacordaire s'émerveille qu'il ait, douze ans de suite, donné à son enseignement la conclusion d'une apologie chrétienne absolue, sans perdre sa chaire et en voyant chaque jour croître sa popularité. Il dit : « L'orateur est jeune, il est sincère, ardent, instruit : Athènes l'écoute comme elle eût écouté Grégoire ou Basile. »
Il y avait autre chose encore. Il donnait son sang et sa vie. Il effrayait parfois parle feu qu'il mettait à ses leçons. Son bon doyen, Victor Leclercq, l'engageait à se modérer et à réserver l'avenir. Mais on aurait dit qu'il savait n'avoir aucun avenir à réserver. La parole qu'il prononçait lui paraissait toujours la dernière, et les auditeurs qu'il avait devant lui, les derniers à qui il lui était permis de communiquer la vérité.
Il leur livra jusqu'à son dernier souffle. C'est un héros, et un martyr presque, ce maître, qui sortit de son lit et se traîna à la Sorbonne, au printemps de 1852. Il avait entendu dire que son auditoire le réclamait et s'étonnerait de ne pas le voir; il lui montra un visage d'agonisant, et dit : « Je veux honorer ma profession. Notre vie vous appartient : nous vous la devons jusqu'au dernier soupir. Quant à moi, messieurs, si je meurs, ce sera à votre service. »
Personne jamais n'a porté plus haut l'idéal et la conscience du maître. Il disait : « Ce n'est pas une facile entreprise que d'instruire les hommes. Les plus fermes esprits ne s'y essaient qu'en hésitant. Descartes, agité dans ses méditations solitaires de cette idée qui doit changer toute la philosophie, se rend en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse, afin d'obtenir la grâce de ne pas tromper le genre humain. »
Tout le but de l'enseignement est de convaincre de la
vérité. C'est vers ce butqu'Ozanam avait tendu tout l'effort de sa vie. Il ne connaissait d'autre arme dans le combat que la science et l'amour. Bien rarement on l'a vu entrer dans une discussion passionnée, et jamais une parole de haine n'est venue à ses lèvres. Il n'avait que respect pour la pensée d'autrui. Il ne s'est jamais mis en colère que je sache. Une seule fois je l'entendis dire un mot un peu vif sur des frères dans la foi dont les attaques acerbes avaient été l'inquiéter jusque dans son incomparable œuvre de Saint-Vincent de Paul. Encore la satire paraît-elle gaie et bien inoffensive, quand on sait de quelles injustices il avait eu à souffrir. Jamais il n'a rendu coup pour coup. Lacordaire lui disait, pensant lui adresser la plus belle des louanges: « Vous n'avez laissé de blessure à personne. »
Cette louange lui a été donnée un jour d'une façon qui dut lui aller au cœur. Ce fut le jour où il avait prononcé ce beau discours dont j'ai parlé sur les devoirs littéraires des chrétiens. Quand il eut fermé la bouche sur ses dernières paroles, l'archevêque de Paris se leva, le remercia et le félicita en peu de mots. Il prit texte, pour le louer, de ce chapitre de l'Imitation de Jésus-Christ, qui a pour titre : De bono homine pacifico. — Et, avec un sourire paternel, traduisant dans la forme que le parler populaire a donnée aux mots latins, il conclut : « Messieurs, je souhaite que nous soyons tous des bonshommes de cette espèce ! »
Ozanam dut sourire avec joie. Et nous, à soixante ans de distance, saurons-nous jamais assez honorer les acteurs de cette gracieuse scène, l'archevêque et l'orateur, dans leur adorable bonté ? — Car nous connaissons la suite de la vie de ces bonshommes pacifiques. Cinq ans plus tard, en 1848, l'homme de lettres chrétien allait chercher l'archevêque, pour le mener sur les barricades de juin, y verser un sang pur qu,i fut « le dernier versé ».
Cet archevêque était Mgr Affre.
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Cette scène est la conclusion du Discours sur les devoirs littéraires. Elle l'éclairé singulièrement. Voilà donc comme Ozanam aimait les lettres, pour la foi, pour l'amour de ses frères. Mais cela n'empêche qu'il les aimait en elles-mêmes et croyait à leur vertu.
Il y a un soin de la couleur et de la forme dans tous les fragments qui nous restent de lui. Il sait bien que ces ornements sont les attraits qui groupent autour de lui auditeurs et lecteurs. Il ne néglige rien pour parer ses cours, et spécialement il tient aux paysages historiques. Pris à l'improviste pour faire des leçons sur les légendes du Rhin, il court au moins pendant quelques jours se rafraîchir la vue sur l'illustre vallée : « Absolument, dit-il, comme, quand j'étais petit, je trempais le bout des doigts dans l'eau, afin de pouvoir répondre à maman sans mentir : « Je me suis lavé. »
Ses voyages et les souvenirs qu'il en rapportait étaient un des charmes de son enseignement. Le centre même de sa vie de poète historien, c'est l'année 1847, et la joie de son voyage de noces, qui le ramène en Italie, « devant les beaux lieux peuplés de grands hommes et de grandes choses ». Lacordaire dit : « Au retour de cette course rapide, qui était une halte entre sa jeunesse finie et son âge mûr déjà avancé, Ozanam parut dans sa chaire, qui ne le connaissait encore qu'à demi. »
Au pointde vuede l'art pur, ce que l'on aimera toujours le plus dans Ozanam, c'est le voyageur. Il égale les plus grands. Son esprit est préparé par l'information, son cœur par la sympathie. Mais ce n'est pas tout : l'œil est bon et voit juste. L'écrivain décrit bien, vite, dans une familiarité de conversation, mais avec une touche de peintre. « Il courait à un lac, à une vallée, dit Lacordaire, et quand les ombres de l'histoire descendaient avec celles delà nature sur un champ ou sur une ruine, il s'y sentait
attiré par une invincible sympathie. » — C'est alors que la joie éclatait en lui. La gaîté, la bonhomie éclairaient tout, pour lui et pour ses compagnons de route, et c'est encore là la poésie du voyage. Le Père Lacordaire remarque, avec un sourire d'ascète bienveillant : « Ce n'était pas, à vrai dire, une âme austère. »
La poésie, la musique du cœur, était pour lui jusque dans les moindres actions de sa vie. N'est-il pas charmant de voir le Père Lacordaire noter qu'il aimait sa maison, sa table même, toute simple, mais qu'il voulait voir servie avec soin quand elle étaitentourée d'amis. Il dit un jour au poète boulanger Reboul : «Le pâté, c'est la poésie du pain. » Il savait rire, et faire rire mieux que personne.
On pense comme cette gaîté familière se développait dans le voyage. Je le suis dans le fameux voyage de noces, au coin des sentiers de Sicile, près des jardins en fleurs, promenant son bonheur parfait, visitant les ruines, les églises, les cloîtres ensoleillés. Un soir un très vieux moine, prenant congé des deux époux, offrit avec courtoisie à la jeune femme une rose.
C'était leur dernier voyage de joie.
Tous ses voyages ne furent plus que voyages de repos, de maladie, de mort. Tel son voyage de Gascogne et d'Espagne, de Bretagne, ses deux derniers voyages d'Italie.
Il n'a pas quarante ans. Déjà l'orateur est mort; la grande voix est éteinte, qui a fait vibrer tant de cœurs. Est-ce à dire que tout est perdu pour l'art et la beauté? D'Ozanam déclinant il reste l'artiste, plus grand que jamais ; il reste le chrétien, en lequel, tant qu'un souffle dure, persiste la volonté de parler et de convaincre. Ses plus beaux morceaux sont peut-être ceux de la fin de sa vie.
Sa santé lui permit encore de travailler, en quelques intervalles de mieux et d'espérance. Il eut encore quelques joies de voyageur. C'est alors qu'il reçoit en Bretagne l'hospitalité de M. de la Yillemarqué, le dernier des
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Bardes, compagnon d'Arthur et de Merlin, et Sylvain de la forêt de Brocélyande. Il va visiter l'île d'Arz, qu'il appelle l'île de M. Rio, où le vieil ami de Montalembert lui fait voir un Pardon et le mêle aux foules joyeuses des paysans. A Saint-Gildas il rêve à la mer, aux histoires passées, aux agitations des hommes, à la paix que Dieu donne :
« Abélard y pleurait son exil, il acccusait la rigueur du ciel, l'âpreté de la terre, la barbarie des habitants, l'indiscipline des moines, moins prompts à chanter matines qu'à poursuivre le cerf et le sanglier dans la forêt prochaine. Cependant quel lieu plus beau, plus inspirateur, plus philosophe, que cet écueil éternellement battu par les flots. Souvent devant ce spectacle, nos controverses me semblent comme l'écume des vagues que je vois aller jusqu'au-dessus des rochers. On dirait qu'elles vont tout submerger : une heure après la marée a descendu. »
C'est aussi de ses dernières années que date ce Pèlerinage au Pays du Cidy qui contient, parmi tant de belles strophes sur l'Espagne du passé, ce magnifique chant d'amour en l'honneur des cathédrales et de la Vierge leur patronne :
« 0 Notre-Dame de Burgos, qui êtes aussi Notre-Dame de Piseetde Milan, et Notre-Dame de Cologne et de Paris, d'Amiens et de Chartres, reine de toutes ces grandes cités catholiques! oui vraiment, vous êtes belle et gracieuse, pulchra es et décora, puisque votre seule pensée a fait descendre la grâce et la beauté dans ces œuvres des hommes... Vous les avez rendus si doux qu'ils ont courbé la tête sous les pierres, qu'ils se sont attachés à des chariots pesamment chargés, qu'ils ont obéi à des maîtres pour vous bâtir des églises. Vous les avez rendus si patients qu'ils n'ont pas compté les siècles pour vous ciseler des portails superbes, des galeries et des flèches. Vouslesavezrendussi hardis que la hauteur de leurs basiliques a laissé bien loin les plus ambitieux édifices des Romains, et en même temps si chastes que ces grandes
créations architecturales, avec leur peuple de statues, ne respirent que la pureté et l'immatériel amour.
« O Notre-Dame ! Que Dieu a bien récompensé l'humilité de sa servante ! Et en retour de cette pauvre maison de Nazareth où vous aviez logé son Fils, que de riches demeures il vous a données ! »
Dans cette extase de piété pour la demeure de la Vierge immortelle, le poète ne peut pasoublier que cette demeure est mortelle, et bâtie par la main des mortels. Et il se demande avec angoisse : les cathédrales aussi doiventelles donc mourir?
« Le feu qui doit purifier la terre foudroiera-t-il ces tours qui montaient pour le conjurer, ces chevets d'églises gardés par les anges, ces madones si pures, et ces saints humblement prosternés devant elles ? Celui qui se fait gloire de s'appeler le souverain artiste aura-t-il le courage de détruire tant de mosaïques et de fresques où rayonne l'éternelle beauté. Pourquoi ces monuments n'auraient-ils pas aussi leur immortalité et leurs résurrections? »
Et il rêve à cela. — « Qui sait? » dit-il. — Dans la Jérusalem céleste promise à nos âmes ressuscitées, il bâtit par la pensée des demeures, selon pes formes vraiment surnaturelles, que la grâce de Dieu descendue a dictées sur cette terre aux artistes inspirés. — Incomparable élan de poésie chrétienne que le poète se préparait si tôt à achever au sein même de la Jérusalem éternelle !
Enfin ce fut le dernier voyage en Italie. Jamais l'Italie ne l'a autant ému. Elle commença par se montrer sévère. Il arrive que son ciel boude :
« Lorsque Dante, au troisième cercle de son Enfer, décrit la pluie éternelle, maudite, froide et lourde,
Eterna, maledetta, fredda e grève,
certainement, dit Ozanam, il en trouve l'image sur les bords de l'Arno, où moi, indigne commentateur, pour l'éclaircissement de ce seul vers, j'ai vu pleuvoir cinquante jours. »
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Mais le soleil enfin reparaît. Et le malade a encore des jours de force. Gomme il en jouit! Toutes les délices de sa jeunesse se renouvellent. Il retrouve ces ineffables joies du voyageur en Toscane, les découvertes que ce divin pays est assez riche en merveilles pour nous réserver encore et toujours. Ah ! ces recherches, ces trouvailles, ces petites églises de campagne sous leur rideau de cyprès, ces fresques radieuses qui tout à coup sortent de l'ombre ! Il semble que le pauvre mourant ressuscite. Il vivait aussi pour la charité ; c'est dans ce dernier voyage qu'il visite à Livourne ses confrères de Saint-Vincent de Paul, et leur adresse, en italien, la langue de son enfance, le dernier discours qu'il ait prononcé sur cette terre.
Car l'orateur était toujours là, toujours inspiré, toujours éloquent. Il l'était dans chaque lettre, dans chaque conversation. Rien ne restait plus de vivant en lui que le père, l'époux, l'ami, mais pour les chers compagnons de ces jours derniers il gardait pourtant la beauté et la grâce de sa parole. Le P. Lacordaire nous a dit encore ce que furent ses derniers accents :
« Courtes années des orateurs,, assemblées éphémères qui se forment aux quatre vents du ciel autour de la parole d'un homme et qui se dispersent ensuite pour ne plus se réunir ! Ozanam avait reçu le don de les émouvoir, le grand don de l'éloquence : maintenant encore la source n'en était pas tarie, mais l'instrument extérieur et terrestre était brisé. Il ne restait plus à l inspiration que le faible souffle qui suffit au foyer domestique, aux confidences de l'amitié, à ce chant du cygne que la poésie célèbre, mais que le monde n'a jamais entendu, parce qu'il se chante tout bas entre une ou deux âmes aimées. »
Oui, il chante tout bas. Mais, jusqu'au dernier moment il chante. Sa voix n'a jamais été plus douce, son cœur plus tendre, plus animé de gaîté charmante. C'est une merveille de bienveillance et de courtoisie. Et jusqu'à l'heure finale l'art et la nature le réjouissent. On l'a conduit pour respirer, le dernier été, sur une petite plage de la mer Tyr-
rhénienne, qui lui plaisait. Antignano est un village surmonté d'une forteresse, non loin de Livourne.
« Dans le lointain ou découvre la Gorgone, Capraia, l'île d'Elbe. Ce beau tableau s'encadre entre les montagnes de la Spezia, que nous voyons couronnées de neige à notre droite, et à gauche le Montenero avec sa Madone, où pendant le mois de mai chaque village va en pèlerinage. »
Là il mène la vie d'un malade. Son âme est à Dieu et son sacrifice accompli. Toute sa pensée est de ne pas faire souffrir plus qu'il ne faut ceux qui l'aiment. Il les tient en pleine poésie : « Ma femme adore ce pays. Elle a fait ce vœu que si je guérissais, nous vendrions nos livres pour acheter un bateau et nous en aller en chantant, comme les Italiens, pêcher le corail sur les côtes de Sardaigne. »
Les fleurs sont toujours son amour. Lacordaire nous l'a dit, car il a tout dit: « Il attachait du prix à un bouquet de fleurs. » Il écrit à un ami qui venait le voir: « Viens avec les fleurs, poète! » Répondant à un autre qui lui annonçait les fiançailles de sa tille, il finit ainsi sa lettre :
« J'ai sur ma table d'admirables branches de myrte, cueillies sur les buissons qui décorent ces bords heureux. Ces rameaux sont tout blancs d'une neige de fleurs^ et je ne me lasse pas d'en admirer la délicatesse et d'en respirer le parfum. Nous voudrions pouvoir envoyer une de ces branches à la jeune épousée. »
Chaque 23 du mois, en souvenir du jour de son mariage, il offrait des fleurs à sa femme. Le 23 août 1853, c'est une de ces branches de myrte du jardin d'Antignano qu'il lui présenta, en souvenir de leur union bénie, qui allait bientôt finir ici-bas2.