Lettres, II, p
C'est à dire au contraire qu'il y en a un beaucoup plus grand que ceux du passé. Derrière la révolution politique il y a une révolution sociale. Derrière la question de la République, qui n'intéresse guère que les gens lettrés, il y a les questions qui intéressent le peuple, pour lesquelles il s'est armé, les questions de l'organisation du travail, du repos, du salaire. Il ne faut pas croire qu'on puisse échapper à ces problèmes. Si l'on pense que l'on satisfera le peuple en lui donnant des assemblées primaires, des conseils législatifs, des magistrats nouveaux, des consuls, un président, on se trompe fort : et dans dix ans d'ici, et plus tôt peut-être, ce sera à recommencer. D'un autre côté, on ne peut toucher à ces problèmes sans ébranler tout le crédit financier, tout le commerce, toute l'industrie. Si l'Etat intervient entre le maître et les ouvriers pour fixer le salaire, la liberté dont le commerce a vécu jusqu'ici cesse d'exister et, en attendant qu'il puisse se reconstituer sous de nouvelles lois, Dieu sait que de temps, de difficultés et de souffrances nous traverserons ! Le malheur est qu'il y a dix-sept ans, en 1831, quand les ouvriers de Lyon posèrent ces questions à coups de fusil, le Gouvernement n'ait pas voulu s'en occuper ; alors on les eût étudiées à loisir, on eût essayé différentes solutions, on se serait désabusé des chimères. Aujourd'hui, il faut se précipiter dans les hasards, sans étude, sans préparation, au risque de ruiner l'Etat, les fortunes privées et le travail lui-même, qui diminue aussitôt que la confiance se retire... » Mais voici qu'éclatent les sanglantes journées de juin. L'ordre renaît ensuite dans la rue. Faut-il se rassurer et croire que tout est fini? Non pas. Ozanam tire la leçon des faits dans un article de YÈre nouvelle adressé aux gens de bien :
« Le danger que vous vous félicitez de ne plus voir dans « les rues s'est caché dans les greniers des maisons qui « les bordent. Vous avez écrasé la révolte ; il vous
(( reste un ennemi que vous ne connaissez pas assez : la « misère '. » Ozanam conjure toutes les autorités sociales de s'employer activement à la défense des intérêts populaires.
Il ne voit dans les événements que de nouveaux motifs pour un chrétien de se dépenser au service du prochain. Il redouble lui-même d'activité. A quarante ans, épuisé par le travail, il doit s'arracher, au prix des plus généreux sacrifices, à sa chaire, à sa popularité grandissante, à ses relations intellectuelles, à son ministère charitable, pour soigner sa santé compromise. Il va demander au pays du Gid, à celui des pèlerinages franciscains, une nouvelle vie. Elle lui est refusée. lia le courage de répéter le cantique d'Ezéchiel : « J'ai dit au milieu de mes jours : j irai aux portes delà mort2. » Et, dans son testament, il écrit:
« Je meurs au sein de l'Eglise catholique, apostolique « et romaine. J'ai connu les doutes du siècle présent, mais « toute ma vie m'a convaincu qu'il n'y a de repos pour « l'esprit et le cœur que dans l'Eglise et sous son autorité. « Si j'attache quelque prix à mes longues études, c'est « qu'elles me donnent le droit de supplier tous ceux que « j'aime de rester fidèles à une religion où j'ai trouvé la « lumière et la paix3. »
Ses dernières paroles publiques, c'est à ses confrères de Saint-Vincent de Paul qu'il les adresse. L'institution qui avait été l'honneur et la joie de sa jeunesse devait être la consolation et la suprême espérance du soir de sa vie : car il voyait dans l'éducation de la charité la voie préparatoire qui conduirait un jour les croyants vers la solution pratique des questions que les réformateurs de 1848 avaient posées, mais qu'ils n'avaient pas pu résoudre.
Le comte Albert de Mun, dans le beau livre où ilraconte