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Soirées de Saint-Pétersbourg , onzième entretien

l'apologiste 393

bres que Louis XIV eût oublié derrière lui, lorsqu'il jeta sur son règne ce regard suprême dont a parlé M. de Chateaubriand pour s'assurer qu'il emportait le reste des splendeurs de la monarchie. Massillon fut laissé par lui au siècle incrédule qui allait s'ouvrir comme un reproche doux et ingénieux, afin qu'il fût dit un jour que les derniers sons éloquents de l'ancienne Eglise de France étaient sortis d'une bouche qui avait annoncé la parole de Dieu à Louis XIV. Après que la mort eut fait taire cette bouche harmonieuse, l'Eglise de France eut encore des hommes distingués, des savants, des controversistes, des prédicateurs; elle n'eut plus de ces noms qui vont loin dans la postérité. Au moment même de sa ruine, l'abbé Maury manqua une gloire élevée parce qu'il n'avait qu'infiniment d'esprit, et que la gloire vient du cœur comme les grandes pensées. Il y avait donc soixante-seize ans qu'aucun prêtre catholique n'avait obtenu en France le renom d'écrivain et d'homme supérieur, lorsque apparut M. de Lamennais, avec d'autant plus d'à-propos que le xvine siècle avait tout récemment repris les armes. Son livre destiné à le combattre était une résurrection admirable des raisonnements antiques et éternels qui prouvent aux hommes la nécessité de la foi, raisonnements rendus nouveaux par leur application à des erreurs plus vastes qu'elles n'avaient été dans les siècles antérieurs. Sauf quelques phrases où le luxe de l'imagination annonçait une sorte de jeunesse qui rehaussait encore la profondeur de l'ouvrage, tout était simple, vrai, énergique, entraînant; c'était de la vieille éloquence chrétienne, un peu dure quelquefois. Mais Terreur avait fait tant de mal, elle se reproduisait de nouveau avec tant d'insolence, malgré ses crimes et sa nullité, qu'on prenait plaisir à la voir châtiée par une logique de fer. L'enthousiasme et la reconnaissance n'eurent pas de bornes; il y avait si longtemps que la vérité attendait un vengeur! En un seul jour M. de Lamennais se trouva investi de la puissance de Bossuet. »

Non content d'affirmer que l'autorité du sens commun

est le seul critérium que nous ayons pour distinguer la vérité de l'erreur, Lamennais se sert de ce critérium pour découvrir la ligne de démarcation entre la vraie religion et les fausses. Mais auparavant il établit qu'il n'y a qu'une seule religion vraie et qu'elle est indispensable pour le salut. Cette véritable et nécessaire religion, l'homme ne peut la reconnaître que par voie d'autorité : avant Jésus- Christ, cette autorité, c'était celle du genre humain ; depuis Jésus-Christ, c'est l'Eglise catholique, héritière de toutes les traditions. Le christianisme, qui s'appuie sur cette double autorité, a toujours existé, sous toutes les autres formes religieuses, depuis le commencement du monde; les vérités fondamentales qu'il enseigne sont le patrimoine commun de notre espèce, vérités que les idolâtres eux-mêmes n'ont pas ignorées. A l'appui de cette thèse, l'auteur de V Essai sur l'indifférence apporte un grand nombre de preuves qu'il emprunte assez confusément et, il faut l'avouer, sans beaucoup de critique, aux annales des anciens peuples; chez tous, il prétend retrouver la trace des mystères chrétiens; et cette universalité, selon lui, établit leur vérité.

Ainsi, ces recherches de l'histoire des religions que le xvmc siècle avait tournées contre le christianisme, Lamennais les fait servir à son profit; comme tous les grands apologistes — c'est leur mérite, mais aussi généralement la cause de leurs erreurs, parce qu'ils excèdent — il s'attache à « enrichir Israël des vases des Egyptiens ».

Ainsi, par cette conception plus grandiose qu'incontestable, il prétend répondre à l'objection que font les philosophes aux théologiens catholiques accusés de se montrer sans respect pour la sagesse et la bonté d'un Dieu qui aurait laissé, pendant des milliers d'années, l'immense majorité des hommes totalement plongés dans les ténèbres de la mort.

Ainsi il fait concorder l'histoire de la révélation avec le progrès normal et naturel de l'humanité.

Ainsi, il pénètre plus avant dans la voie qu'avaient

frayée ses prédécesseurs et tire les conséquences de leurs principes. Avant lui, Chateaubriand avait montré la Trinité confusément connue de tous les peuples du monde ancien*. Avant lui, J. de Maistre avait écrit que les traditions antiques sont toutes vraies, qu'il n'y a pas de religion entièrement fausse, que le paganisme ne s'est trompé complètement dans aucun de ses dogmes, qu'il n'est tout entier qu'un système de vérités corrompues et déplacées2. Mais lui s'est emparé de cette idée pour renouveler toute l'apologétique et montrer la religion elle-même sous un jour nouveau: « Tout ce qu'il va d'universel dans l'idolâtrie, dit-il à son tour, est vrai; il n'y a de faux que ce qui est divers ; le symbole de l'humanité, aussi vieux qu'elle, ne diffère pas du symbole chrétien; celui-ci n'en est que le développement. »

Ce n'est pas ici le lieu de faire voir que, si cette théorie est par un côté très séduisante, elle est aussi très dangereuse; rien de plus facile en effet que de la transformer en un système d'évolution purement naturelle du sentiment religieux, sous l'action de la science et de la philosophie, de telle sorte que le christianisme lui-même ne serait qu'une forme et qu'une phase de la religion universelle. Lamennais croyait déjà, comme J. de Maistre, qu'une évolution du christianisme était dans l'air et ne tarderait pas à se produire; à la fin de sa vie, hélas ! il devait, sorti de FEglise catholique, descendre aux conséquences extrêmes que, dès l'apparition de YEssai, les plus logiques de ses contradicteurs avaient entrevues comme possibles et à redouter3.

Chateaubriand, Ballanche et Lamennais, voilà donc les sources dont ont découlé toutes les idées directrices de

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