Où siégeait la Chambre des Pairs
notre pays de France, montrera dans Frédéric Ozanam le professeur et le savant qui, par l'érudition, la critique, l'histoire, fut, à l'égal de l'orateur parlementaire et du conférencier de Notre-Dame, le sincère et glorieux champion du christianisme civilisateur *.
Pourtant une question se pose : comment, chargé d'enseiguer les littératures étrangères, le nouveau professeur de Sorbonne allait-il tenir en main le moyen de répondre à l'impérieuse vocation d'apologiste que, depuis l'adolescence, il portait en lui ? Par l'idée même qu'il se faisait de l'histoire littéraire et de ses rapports avec l'histoire générale de la civilisation. Remonter jusqu'aux origines des littératures modernes, c'est-à-dire jusqu'à l'époque où s'était rencontrées Rome et la barbarie, voir dans les lettres l'expression même de la pensée d'un temps, féconder cette étude par celle des institutions et des mœurs, ce serait retracer l'histoire de la civilisation chrétienne, de ses victoires sur les turpitudes de la décadence antique, sur les violences et la brutalité des envahisseurs de l'Empire, et donc l'histoire des bienfaits du christianisme : telle fut en effet la résolution à laquelle il s'arrêta ; et elle était d'autant plus acceptable que nul alors ne demandait aux cours de Sorbonne de se consacrer à de minutieux problèmes, mais uniquement de jeter dans la circulation autant d'idées que possible, pourvu qu'elles fussent solidement fondées et agréablement présentées : « On s'y abreuvait comme à une source publique », dit Octave Gréard, dans son aimable livre : Nos adieux à la vieille Sorbonne.
« Je me propose, déclare donc Ozanam, dans le si personnel et si pénétrant Avant-propos de son grand ouvrage
1. Ollé-Laprune a consacré dix belles pages à exposer, en la comparant, l'oeu- Tre de ces trois apologistes (La France chrétienne dans l'histoire, éd. in-12, p. 524-534).
l'apologiste 425
sur la Civilisation chrétienne au Ve siècle', je me propose d'écrire l'histoire littéraire du moyen âge, depuis le ve siècle jusqu'au xne et jusqu'à Dante à qui je m'arrête, comme au plus digue de représenter cette grande époque. Mais dans l'histoire des lettres, /étudie surtout la civilisation dont elles sont la fleur, et dans la civilisation f aperçois principalement V ouvrage du christianisme. Toute la pensée de mon livre est donc de montrer comment le christianisme sut tirer des ruines romaines et des tribus campées sur ces ruines, une société nouvelle capable de posséder le vrai, de faire le bien et de trouver le beau. L'apologiste cependant ne se laissera-t-il pas entraîner à peindre une société plus idéale que réelle? Et son Europe au moyen âge ne sera-t-elle pas une sorte de Germanie de Tacite, c'est-à-dire au fond un roman historique et édifiant, mais tout de même un roman? Point du tout. Ozanam, comme Montalembert, et même plus que Montalembert, ne se fait nulle illusion sur les vices et les crimes dont l'histoire du moyen âge est pleine, autant que d'héroïques vertus et de traits sublimes. Il sait bien qu'étant donnée la nature de l'homme aucune époque ne peut être parfaite et que, dans toute société, il y a beaucoup d'ombres. Il reconnaît même que l'excès d'admiration qui, depuis quelques années, s'attachait au moyen âge, avait ses dangers, dangers même et surtout au point de vue apologétique; car comme il est avéré, et toute histoire sérieuse le démontre, que cet âge a eu ses torts, si on l'identifie pleinement avec le christianisme, si, de cette société, on fait la société chrétienne par excellence, on sera donc réduit à rendre le christianisme lui-même responsable du mal qui s'y trouve. « Il faut savoir louer la majesté des cathédrales et l'héroïsme des croisades, sans absoudre les horreurs d'une guerre éternelle, la dureté des institutions féodales, le scandale de ces rois toujours en lutte avec le Saint-Siège pour leurs divorces et leurs