Date du Vendredi Saint, 18 avril
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simonies. Il faut voir le mal, le voir tel qu'il fut, c'està-dire formidable, précisément afin de mieux connaître les services de l'Eglise dont la gloire dans ces siècles mal étudiés, n'est pas d'avoir régné, mais d'avoir combattu. »
Et nous touchons ici à ce qui est l'idée maîtresse, l'idée vraiment originale de Frédéric Ozanam, et celle qui met à Taise l'apologiste en présence de tout le mauvais qu'il rencontre dans cette époque qui apparaît aux yeux des croyants comme privilégiée. L'histoire de l'humanité, depuis que Jésus-Christ a paru sur la terre, est l'histoire de la conquête du monde par le christianisme, conquête matérielle, mais surtout conquête morale. Le point de départ dans notre monde occidental, c'est le paganisme gréco-romain ou le paganisme barbare, c'est la décadence morale la plus raffinée ou la grossièreté morale la plus brutale; ces forces initiales persistent à travers les âges, même après la victoire officielle du christianisme au ive siècle. L'histoire du moyen âge montrera l'entrée successive des peuples dans la communauté chrétienne et l'accession plus lente encore des âmes à la vie chrétienne. Mais plus sera considérable la force de résistance du paganisme et de la barbarie, mieux sera démontrée la puissance civilisatrice du christianisme.
« L'historien Gibbon avait visité Rome dans sa jeunesse: un jour que, plein de souvenirs, il errait au Capitole, tout à coup il entendit des chants d'église ; il vit sortir des portes de la basilique d'Ara Cœli une longue procession de Franciscains essuyant de leurs sandales le parvis traversé par tant de triomphes. C'est alors que l'indignation l'inspira : il forma le dessein de venger l'antiquité outragée par la barbarie chrétienne, il conçut Y Histoire de la décadence de l'Empire romain. Et moi aussi, j'ai vu les religieux d'Ara Cœli fouler les vieux parvis de Jupiter Capitolin; je m'en suis réjoui comme de la victoire de l'amour sur la force, et j'ai résolu d'écrire l'histoire des progrès à cette époque où le philosophe anglais n'aperçut que décadence, l'histoire de la civilisation aux temps
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barbares, l'histoire de la pensée échappant au naufrage de l'empire des lettres, enfin traversant ces flots des invasions, comme les Hébreux passèrent la mer Rouge et sous la même conduite, forti tegente brachio. Je ne connais rien de plus surnaturel, ni qui prouve mieux la divinité du christianisme, que d'avoir sauvé l'esprit humain. »
Telle est l'idée qui revient comme un leit motiv dans toute l'œuvre d'Ozanam, idée qu'il varie avec art et qu'il renouvelle par l'abondance des aperçus, l'heureux choix des exemples et des anecdotes typiques, le charme de la forme, la profondeur des réflexions.
Remarquons en passant que cette façon de concevoir l'action du christianisme permettait à l'apologiste de rester fidèle à la pensée qu'il tenait de Ballanche et qui l'avait naguère si fortement pris ; il n'était pas réduit à enfermer son idéal chrétien dans une période de l'histoire; la lutte se poursuivant au sein de l'humanité, il était libre de croire à des transformations successives, sous l'influence de la même force chrétienne, et même à un progrès constant par le christianisme1 ; il pouvait être l'historien passionné du moyen âge et le citoyen non moins passionné du monde moderne : ainsi se rejoignaient et se combinaient en lui l'érudit, le sociologue et le croyant; et, de là vient la puissante unité de son apologétique.
Ozanam voulait que son œuvre totale, une par l'esprit, et désignée sous ce titre caractéristique, Histoire de la civilisation aux temps barbares, se composât de plusieurs œuvres de forme différente : histoire générale, histoire littéraire, monographies, mémoires, études d'art, toutes reliées par la même inspiration et subordonnées à un plan général.
1. Dans le même Avant-Propos de la Civilisation chrétienne, Ozanam ne manque pas de faire observer « qu'il y a au fond de la nature humaine un paganisme impérissable qui se réveille à tous les siècles, qui n'est pas mort dans le nôtre. » Et il ajoute; « Je crois au progrès des temps chrétiens, je ne m'effraie pas des chutes et des écarts qui l'interrompent :les froides nuits qui remplacent la chaleur des jours n'empêchent pas l'été de suivre son cours et de mûrir ses fruits. »
Ce plan, Ozanam le révéla un jour, cinq ans avant sa mort, dans une lettre du 26 janvier 1848, adressée à Foisset. Il n'est pas sans intérêt de le rapprocher de l'Introduction de Montalembert qu'il dépasse par l'étendue de son cadre :
« Mes deux essais sur Dante et sur les Germains sont pour moi les deux jalons extrêmes d'un travail dont j'ai déjà fait une partie dans mes leçons publiques et que je voudrais reprendre pour le compléter. Ce serait l'histoire littéraire des temps barbares; l'histoire des lettres, et par conséquent de la civilisation, depuis la décadence latine et les premiers commencements du génie chrétien jusqu'à la fin du xme siècle... Le sujet serait admirable, car il s'agit de faire connaître cette longue et laborieuse éducation que l'Eglise donna aux peuples modernes. Je commencerais par un volume d'introduction, où j'essaierais de montrer l'état intellectuel du monde à l'avènement du christianisme ; ce que l'Eglise pouvait recueillir de l'héritage de l'antiquité, comment elle le recueillit, par conséquent les origines de l'art chrétien et de la science chrétienne, dès le temps des catacombes et des premiers Pères... Viendrait ensuite le tableau du monde barbare..., puis leur entrée dans la société catholique et les prodigieux travaux de ces hommes comme Boëce, comme Isidore de Séville, comme Bède, saint Boniface, qui ne permirent pas à la nuit de se faire, qui portèrent la lumière d'un bout à l'autre de l'Empire envahi, la firent pénétrer chez les peuples restés inaccessibles et se passèrent de main en main le flambeau jusqu'à Gharlemagne. J'aurais à étudier l'œuvre réparatrice de ce grand homme et à montrer que les lettres qui n'avaient pas péri avant lui ne s'éteignirent pas après. Je ferais voir tout ce qui se fit de grand en Angleterre au temps d'Alfred, en Allemagne sous les Otton, et j'arriverais enfin à Grégoire VII et aux croisades. Alors j'aurais les trois plus glorieux siècles du moyen âge : des théologiens comme saint Anselme, saint Bernard, Pierre
Lombard, Albert le Grand, saint Thomas, saint Bonaventure; les législateurs de l'Eglise et de l'Etat, Grégoire YII et Alexandre III, Innocent III, Innocent IV; Frédéric II, saint Louis, Alphonse X; toute la querelle du Sacerdoce etdel'Empire, les communes, les républiquesitaliennes; les chroniqueurs et les historiens; les universités et la renaissance du droit ; j'aurais toute cette pensée chevaleresque, patrimoine commun de l'Europe latine, et, audessous, toutes ces traditions épiques, particulières à chaque peuple, et qui sont le commencement des littératures nationales. J'assisterais à la formation des langues modernes etmon travail s'achèverait par la Divine Comédie, le plus grand monument de cette période, qui en est comme l'abrégé et qui en fait la gloire. »
Qu'est-ce que l'apologiste a exécuté de ce plan et comment l'a-t-il exécuté ?Je m'efforcerai de le dire sansm'écarter du point de vue qui m'est imposé et, quoique m'arrêtant aux mêmes œuvres, sans retomber dans la savante et décisive étude de M. Edouard Jordan.
Deux volumes, la Civilisation au Ve siècle, forment l'introduction générale de l'œuvre; deux autres, les Etudes Germaniques, répondent pour une raceet pour une nation à ce qu'Ozanam avait rêvé de faire pour toutes; deux autres encore, les Poètes franciscains, Dante et la philosophie catholique au XIIIesiècle, représentent la dernière partie du travail projeté. Pour tout le reste, il ne subsiste que des fragments sur les Niebelungen et la poésie épique, les Minnesinger et la Littérature allemande au moyen âge, les Sources poétiques de la Divine Comédie, les Ecoles et l'instruction publique en Italie aux temps barbares, le Pèlerinage au pays du Cid.
M. Ampère, fait justement observer Garo, a trouvé une juste et naturelle image pour rendre cette impression
navrante de l'œuvre interrompue. « En parcourant, dit-il, ce vaste ensemble de notes, de leçons, d'écrits, on croit parcourir l'atelier d'un sculpteur qui aurait disparu jeune encore, et qui aurait laissé beaucoup d'ouvrages arrivés à un inégal degré de perfection. Il y a là des statues terminées et polies avec une extrême diligence; il en est qui ne sont qu'ébauchées ou dégrossies à peine; toutes portent l'empreinte de la même âme et la marque de la même main. »
Recherchons cette marque et cette âme, autrement dit cette idée dominante, à travers les écrits d'Ozanam, suivant non pas leur ordre chronologique, mais l'ordre logique où il les voyait lui-même se disposer.
Dans la Civilisation chrétienne au Ve siècle, Ozanam nous montre le christianisme sauvant, du monde antique, tout ce qui mérite d'être conservé, régénérant et purifiant tout ce qui peut être renouvelé, ne créant pas une autre humanité, mais y introduisant des germes nouveaux et féconds. « Au moment où tout semble perdu, tout va être sauvé », telle est l'idée générale que développent admirablement les deux premières leçons, Du progrès dans les siècles de décadence, et que démontrent par le détail les dix-neuf leçons qui suivent, la neuvième, par exemple, Comment les lettres entrèrent dans le christianisme, avec la huitième qui en est inséparable, sur la Tradition littéraire et les transformations de renseignement.
« Pour que la tradition littéraire de l'antiquité arrivât jusqu'au moyen âge, il fallait avant tout qu'elle passât par le christianisme; il fallait que les lettres se fissent chrétiennes, que l'école voulut entrer dans l'Eglise et que l'Eglise voulût ouvrir ses portes à l'école. Et il ne s'agissait pas d'une question facile, mais d'un problème qui devait tourmenter pendant de longs siècles l'esprit humain, qui n'a cessé de le tourmenter; il s'agissait de conclure un traité qui semble n'avoir jamais été définitif, tant il a fallu le recommencer et tant nous le voyons encore se débattre dans les temps où nous sommes : il y avait à
résoudre ces questions immortelles de la science et de la foi, de l'alliance de l'Evangile et de la littérature profane, de la concordance de la religion et de la philosophie. Ces questions qui sont encore posées tous les jours étaient aussi et autant que jamais celles des siècles où nous entrons. »
Dans les lettres comme ailleurs, ce qui restait de paganisme n'était point inoffensif; sans cesse Ozanam se plaît à le redire. Quelle n'était point encore la puissance de séduction des fables antiques en face des austères leçons du christianisme? « Voilà les irrésolutions de ces âmes de poètes, de philosophes, de toutes ces âmes littéraires, dont le mal éternel est une sorte d'incorrigible faiblesse, une mollesse de cœur qui laisse prise aux séductions, une activité d'esprit qui aperçoit, du même coup d'œil, le fort et le faible des choses, et qui se trouve en même temps incapable de se décider, de choisir, par l'excès de savoir ; belles intelligences servies par des volontés faibles ! Que nous en connaissons de ces âmes irrésolues qui n'ont pas le courage de la foi ! »
La quinzième leçon, Comment la langue latine devint chrétienne, est une de celles qui caractérisent le mieux la pensée et la méthode d'Ozanam : « Pour que la civilisation tout entière passât dans l'héritage des modernes, pour que rien ne se perdît de la succession intellectuelle du genre humain, il fallait que ces trois génies fussent conservés, il fallait que ces trois esprits de l'Orient, de la Grèce et de Rome vinssent en quelque sorte former l'âme des nations naissantes. La langue latine offrait au christianisme un instrument merveilleux de législation et de gouvernement pour l'administration dune grande société; mais il fallait que la langue de l'action devînt celle de la spéculation; assouplir, populariser cette langue roide et savante, lui donner les qualités qui lui manquaient pour satisfaire la raison par toute la régularité et l'exactitude de la terminologie grecque, et pour saisir l'imagination par toute la splendeur du symbolisme oriental. »
De là le rôle providentiel du latin biblique et théologique : « Par la Vulgate latine, entre dans la civilisation romaine tout le flot, pour ainsi dire, du génie oriental,... par les constructions hardies que la langue latine s'est appropriées, par ces alliances de mots inattendues, par cette prodigieuse abondance d'images, par ces événements, ces personnages, ces idées que la vieille Rome n'avait pas connus... » — « C'est par la Bible aussi et la théologie que passent dans le latin les richesses philosophiques du grec. Le latin arrive comme le grec à pouvoir créer des mots suivant les besoins. »
Même raison providentielle dans le choix que l'Eglise fit du latin populaire : le Moyen âge était l'enfance commune des nations chrétiennes : il fallait donc que cette enfance commune eût la même langue pour servir à l'éducation , de plus, il fallait que cette langue fut simple, naïve, familière, capable de se prêter à la pauvreté d'esprit de ces Saxons, de ces Goths, de ces Francs, qui formaient la grande multitude de la nation chrétienne. Voilà pourquoi le christianisme avait avec raison préféré l'idiome du peuple à l'idiome des savants... « Le latin qui a ainsi façonné les langues modernes n'est pas le latin de Cicéron, ni même le latin de Virgile, si étudié qu'il eût été au moyen âge : c'est le latin de l'Eglise et de la Bible, le latin religieux et populaire. »
Ozanam suivra ainsi la transformation par le christianisme de tous les genres antiques, l'éloquence, l'histoire la poésie, etc.
« Le christianisme cependant ne pouvait pas laisser périr la parole, lui qui l'honora plus qu'une autre doctrine ne l'avait jamais fait, car le christianisme représentait la parole, c'est-à-dire le Verbe, comme la créatrice du monde; c'était elle qui avait formé l'univers, qui l'avait sauvé, qui devait le juger un jour. C'était bien cette même parole divine qui devait se conserver, se perpétuer dans l'Eglise chrétienne par la prédication ; en telle sorte qu'aucune forme de respect n'était trop grande pour entourer
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la parole sainte. Les anciens avaient donné à la parole humaine le plus magnifique piédestal; ils lui avaient élevé la tribune au milieu de l'Agora et du Forum, d'où elle dominait ces villes intelligentes et passionnées dont la conquête était le prix de la parole victorieuse. Il était difficile de faire à quelque chose d'humain plus d'honneur; le christianisme cependant fit plus : il la plaça non sur la tribune, mais dans le temple, à côté de l'autel. Il lui éleva une chaire, un second autel, pour ainsi dire, auprès du sanctuaire. »
« L'histoire devait renaître par le christianisme, renaître nécessairement, parce que le christianisme était une religion historique opposée à des religions fabuleuses, et il lui importait de rétablir, de reconstituer l'histoire pour trois motifs : pour dissiper les fables dont les peuples entouraient leur berceau, et dont ils étaient encore tout épris; pour répondre au reproche de nouveauté qu'on adressait tous les jours aux chrétiens; car, rattachant le nouveau Testament à l'ancien, il remontait ainsi par Moïse jusqu'aux origines du monde; et, enfin, pour renouer les liens rompus de la société humaine et mettre en lumière les desseins providentiels de Dieu, qui aboutissaient, non plus à la supériorité nécessaire, impérissable d'une seule nation, mais au salut et à la rédemption commune du genre humain. Ainsi, par opposition à l'histoire chez les anciens, qui péchaient en s'attachant à la beauté de préférence, et en se fixant dans les étroites limites de la nationalité, l'histoire que le christianisme a voulue dut être d'abord vraie et ensuite, autant que possible, universelle. »
S'agit-il des institutions et des mœurs, l'apologiste se livrera à un travail analogue et d'une portée peut-être encore plus haute.
« Dans le christianisme naissant, les institutions étaient fortes, mais, à côté des lois, il y a les mœurs. Une société se tient encore moins assise sur ces bases larges, solides et apparentes que l'on appelle le droit que sur ces
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autres fondements cachés, profonds, placés, ce semble, hors de la portée de la science, et qu'on appelle les mœurs. Rome païenne eut aussi des institutions puissantes, seulement le progrès des lois y fut en raison de la décadence des mœurs. Il s'agit de savoir si la société chrétienne au v° siècle présentera le même contraste, ou si le progrès des mœurs y accompagnera le progrès des lois. Je m'arrête à deux points qui font la supériorité des mœurs chrétiennes : la dignité de l'homme et le respect de la femme... Si la barbarie eut ces deux instincts, nous avons trouvé qu'avant elle le christianisme en avait fait deux vertus. »
Et ce parallèle animé, éloquent, entre les esclaves, les ouvriers et les pauvres, sous la loi antique et sous la loi chrétienne :
« A Rome, dira par exemple Ozanam, l'aumône n'était un devoir pour personne, c'était un droit pour tous. Le christianisme fit tout le contraire; dans l'économie chrétienne, l'aumône n'est un droit pour personne et est devoir pour tout le monde. Elle est un devoir sacré, un précepte et non point simplement un conseil. Mais si le christianisme fait de l'aumône un devoir envers le pauvre, c'est envers le pauvre anonyme, universel, envers ce pauvre qui s'appelle le Christ, qui est pauvre en la personne de tous les pauvres. Lui seulement est créancier; lui seulement a un tribunal où il attend le mauvais riche. »
Nous ne résistons pas au désir de citer encore la conclusion de cette leçon sur les mœurs chrétiennes :
« L'antiquité nous a surpassés en élevant des monuments au plaisir; quand je vois nos villes de boue et de fange, nos maisons entassées les unes sur les autres, et la condition misérable faite à ces populations emprisonnées dans les murs d'une cité, jeme dis que, si les anciens revenaient, ils nous trouveraient barbares et, si nous leur montrions nos théâtres, ces petites salles enfumées où nous nous pressons les uns surles autres, ils se retireraient sans doute avec dégoût. Eux, ils entendaient bien mieux l'art de
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jouir; rien ne leur coûtait pour élever leurs colisées, leura théâtres, leurscirques où venaient s'asseoir les spectateurs au nombre de quatre-vingt mille ; ils savaient mieux l'art de jouir, mais nous les écrasons par les monuments élevés à la douleur et à la faiblesse, par ces innombrables Hôtels-Dieu que nos pères ont bâtis en l'honneur de la vieillesse et de la souffrance. Les anciens savaient jouii\. mais nous avons une autre science; ils savaient aussi quelquefois mourir, il faut l'avouer, mais mourir c'est bien court... Nous, nous savons ce qui fait la véritable dignité humaine, ce qui est long, ce qui dure autant que la vie, nous savons souffrir et travailler. »
Le but proprement apologétique d'Ozanam s'affirme encore plus nettement dans la seconde partie de son œuvre, le second de ses grands ouvrages, les Etudes germaniques. L'étude des peuples germains avant leur transformation religieuse et l'étude de cette transformation depuis la première prédication du christianisme jusqu'à Gharlemagne, tel est le double objet que se propose l'auteur. L'histoire littéraire est ici délibérément sacrifiée à l'histoire générale. « Il s'agit, écrit Ozanam à Lallier', de montrer que l'Allemagne est redevable de son génie et de sa civilisation tout entière à l'éducation chrétienne qui lui fut donnée; que sa grandeur fut en proportion de son union avec la chrétienté... » Et c'est donc avec indignation que l'histoire flétrira les prétentions et les fantaisies ultranationales des historiens d'outre-Rhin qui, à force d'exalter la vieille Germanie, en sont venus à maudire l'esprit romain et chrétien, qui, à les en croire, aurait ruiné leur noble et bienfaisante originalité.
« On a vanté, écrit-il, la pureté de la race allemande quand, vierge comme ses forêts, elle ne connaissait pas les vices de l'Europe civilisée. On n'a plus tari sur la supériorité de son génie, sur la haute moralité de ses lois, sur la profondeur philosophique de ses religions, qui pou-