‹ OzanamChapitre 165 sur 171 · Lettres, t. II, p · texte numérisé non relu

Lettres, t. II, p

l'apologiste 451

Je crus désormais d'une foi assurée et, touché d'un bienfait si rare, je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me donnait la paix. »

Même joie d'avoir «entretenu de grands chrétiens, des hommes illustres par l'alliance des sciences et delà foi et d'autres qui, sans avoir la foi, la servent à leur insu par la droiture et la solidité de leur science. » Même préoccupation « de ne point traiter des points de théologie », que Dieu a réservés à l'étude d'autres hommes « destinés par Lui à justifier ses dogmes » ; même souci de l'orthodoxie. Même ardeur à tirer des éléments dupasse le secret de l'avenir, à montrer dans la vérité chrétienne le phare des intelligences et le générateur du progrès.

« Ce spectacle, dira Ozanam, au terme de son cours, doit nous servir d'exemple et de leçon : assurément, l'invasion barbare est la plus grande et la plus formidable révolution qui fut jamais ; cependant nous voyons quel soin infini Dieu prit d'en adoucir, en quelque sorte, le coup et de ménager la chute du vieux monde; croyons donc que notre temps ne sera pas plus malheureux, que pour nous aussi, si le vieux mur doit tomber, des murs nouveaux et solides seront édifiés pour nous couvrir et qu'enfin la civilisation, qui a tant coûté à Dieu et aux hommes, ne périra jamais.

« C'est avec ces pensées d'espérance que je vous quitte . . . Je ne sais si j'achèverai avec vous cette course, ou si, comme à bien d'autres, il me sera refusé d'entrer dans la terre promise de ma pensée. Mais du moins je l'aurai saluée de loin. Et, quelle que soit la durée de mon enseignement, de mes forces, de ma vie, du moins je n'aurai pas perdu mon temps si j'ai contribué à vous faire croire au progrès par le christianisme ; si, dans des temps difficiles où, désespérant de la lumière spirituelle, beaucoup se retournent vers les biens terrestres, j'ai ranimé dans vos jeunes âmes ce sentiment qui est le principe du beau. Il l'est aussi de ce qui est bon; il n'est pas seulement nécessaire aux littérateurs, il est aussi le soutien indis-

pensable de la vie ; il ne nous fait pas produire seulement de belles œuvres, il nous fait aussi accomplir de grands devoirs; car, si l'espérance est nécessaire à l'artiste pour guider ses pinceaux, ou soutenir sa plume dans ses heures de défaillance, elle n'est pas moins nécessaire au jeune père qui fonde une famille, ou au laboureur qui jette son blé dans le sillon sur la parole de Dieu et sur la promesse de celui qui a dit: « Semez M »

De tels développements peuvent sembler un hors-d'œuvre dans un cours d'histoire ; ils sont tout le contraire dans la pensée de Frédéric Ozanam; le reste ne vient que pour cela. C'est mal comprendre son apologétique historique que de la séparer de son œuvre sociale. Rappelonsnous le point de départ : « Je montrerai la colonne du temple comme un phare de délivrance à ceux qui flottent sur la mer de la vie... Peut-être un jour la société se rassemblerait-elle tout entière sous cette ombre protectrice. » Il n'a voulu rechercher les bienfaits du christianisme dans le passé que parce qu'il était persuadé que c'est avec ces éléments du passé qu'on referait l'avenir et que le christianisme avait toujours en lui les mêmes forces. S'il a, dans sa jeunesse, fondé les conférences de Saint-Vincent de Paul, c'est pour répondre à ceux qui lui disaient : « Le christianisme a fait autrefois des prodiges, mais aujourd'hui le christianisme est mort. » Au déclin de sa vie, il salue en Pie IX un autre Grégoire II, unnouvel Alexandre III, qui va se tourner vers le peuple comme jadis Grégoire II vers les maires austrasiens, et réconcilier l'Eglise et la liberté, dont la querelle déchire l'Europe depuis soixante ans, comme Alexandre III scella avec les communes lombardes le pacte de la liberté italienne2.

Lorsqu'il prononce le mot fameux: «Passons aux barbares », qui ne signifie pas, il a soin de l'ajouter, «Passons

Page 1