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Abeille, IV, p

6. Sur l'action qu'exercèrent ces articles d'Eckstein, voir Carné, Souvenir* de ma jeunesse au temps de la Restauration, p. 162-167 (Paris, Didier, 1872).

faux pas. Dans les livres que pêle-mêle il consulte, ce savant de dix-sept ans trouve les éléments de quatre longs chapitres; il les intitule: « De l'histoire sacrée et des croyances historiques ; des dogmes religieux et des mystères ; la morale des diverses religions ; des pratiques religieuses ». Un cinquième chapitre, qui affecte l'allure d'une synthèse, se présente comme une « conclusion ». L'effort de pensée du jeune homme se résume en ces intéressantes formules :

Toutes les religions en général présentent deux éléments bien distincts : l'un unique, primitif, universel, dû à une seule et même cause, et c'est l'élément chrétien ; l'autre multiple, postérieur et spécial, dû à des causes diverses et individuelles, et c'est l'élément mythologique.

Ozanam insiste sur le caractère local et particulariste des diverses mythologies, et puis il continue:

La religion chrétienne est réellement universelle, c'est-à-dire catholique; et en se proclamant telle, elle proclame sa vérité : car la vérité est essentiellement une pour tous les temps et pour tous les lieux. Il est donc non seulement téméraire, mais encore égaré, celui qui prétend que tout culte est également juste et bon ; elle est donc seule véritable, la croyance qui s'annonce catholique ; et comme, pour maintenir cette unité de doctrine, il faut une autorité, un tribunal, il reste hors de doute que la foi de l'Église romaine est la seule véritable *.

De telles études, si imparfaites et fragmentaires fussent-elles, étaient parfaitement appropriées à l'état d'esprit de la jeunesse d'alors. Si nous envisageons, par exemple, comme l'un des types représentatifs de cette jeunesse, le « libéral » Alphonse d'Herbelot, dont M. de Lanzac de Laborie publiait naguère la correspondance ; si nous observons que, fort éloigné d'un voltairianisme vulgaire, il portait volontiers sa curiosité sur les diverses religions, et que, tout en trouvant le catholicisme bien malade2, il l'estimait beaucoup, mais en homme du dehors, nous devrons constater, finalement, que son con-

i. Abeille, VI, p. 292.

2. Lettres d'Alphonse d'Herbelot à Charles de Montalembert et à Léon Cornudet (i828-i83o), p. 170, Paris, Picard, 1908.

tact avec la culture religieuse des diverses époques et des diverses latitudes avait brouillé d'Herbelot avec la notion même d'une vérité absolue et l'avait plutôt acheminé vers l'ignorance de l'au-delà que vers le sanctuaire.

Je crois, écrivait-il, que le christianisme est la foi la plus pure qui ait paru dans le monde, et la meilleure, par conséquent, mais qu'en général toutes les religions sont des dons et des inspirations de Dieu, proportionnées aux différents degrés de civilisation qui les reçoivent, et qu'ainsi chacune a sa vérité, sa convenance, puisqu'elle vient d'en haut. Je croirais assez que la plupart des dogmes ne sont que des symboles de certaines vérités qui se retrouvent dans tous les cultes avec plus ou moins de lumières et de clartés, selon l'état intellectuel des divers croyants *.

Confrontons avec cette conclusion sceptique les certitudes que glorifie Ozanam ; de leurs façons différentes d'interroger l'horizon religieux de l'humanité, Ozanam et d'Herbelot ont déduit des réponses différentes. Les conclusions d'Alphonse d'Herbelot demeuraient emprisonnées dans le secret de ses lettres ; celles d'Ozanam s'en furent trouver tous les lecteurs de Y Abeille et retinrent peut-être quelques-uns d'entre eux sur la pente où glissaient les esprits comme d'Herbelot.

Ozanam concluait en ces termes :

Heureux d'être nés dans le sein de l'Eglise, d'avoir été nourris de ses enseignements, jeunes gens, soyons-lui fidèles, et, éclairés par le flambeau de la philosophie et de la religion, formons une belle génération de vrais Français, de vrais sages, de vrais chrétiens 2.

Il n'avait remué tant de vieux livres, frôlé par son érudition précoce le seuil de tant de sanctuaires, que pour recommander à ses jeunes lecteurs cette bonne résolution. Remarquez-y les deux mots, philosophie et religion, juxtaposés avec une sorte de ferveur; le culte d'Ozanam pour la philosophie était alors si profond, j'allais dire si dévot, qu'il écrivait dans un autre article de Y Abeille : « Ce n'est pas seulement dans l'étude de l'esprit humain que les philosophes se sont couverts de gloire.

i. D'Herbelot, op. cit., p. 169.

a. Abeille, VI, p. 29a.

La littérature, la religion, la morale, ont aussi eu leurs grands hommes, qui n'ont été grands que parce qu'ils avaient puisé leurs connaissances dans la philosophie1. » Phrase curieuse, phrase naïve, par la fougue d'intellectualisme dont elle est l'épanchement : il semblerait, àprendre ces deux lignes au pied de la lettre, que les grands hommes de la religion ne furent grands qu'en raison de leur éducation philosophique et dans la mesure de cette éducation.

La philosophie, en l'espèce, c'était, pour le jeune Ozanam, la doctrine de l'abbé Noirot. Lorsque, plusieurs mois durant, des raisons de santé forcèrent ce prêtre à se faire remplacer par un suppléant qui faisait apprendre par cœur des leçons de Laromiguière, Ozanam écrivait à son ami Fortoul : « Je ne trouverai jamais dans Laromiguière le transport, l'extase, le ravissement intellectuel que j'éprouvais en entendant M. Noirot2 ». Et courant chez l'abbé Noirot, Ozanam lui demandait un plan de lectures. Noirot traçait ce plan. La grande philosophie médiévale n'y tenait malheureusement aucune place; le jugement trop peu nuancé, trop sommaire, qu'Ozanam portera plus tard sur elle3, ne sera que l'écho de l'ignorance un peu dédaigneuse où l'avait, à cet égard, laissé l'abbé Noirot. L'abbé lui conseillait de commencer par le physiologiste Richerand, par Bacon, Locke, Bonnet, Condillac, puis de continuer par Platon, Descartes, Leibnitz. Ozanam tressaillait de joie ' se mieux pénétrer, se mieux approfondir, à la lumière, changeante et diverse, que lui prêteraient ces divers penseurs, cela le rendait gravement heureux.

Philosophie, écrivait-il à Fortoul, c'est pour moi la source des plus doux plaisirs, et, dusses-tu m'accuser d'orgueil, ce n'est pas sans une sorte de pitié que je regarde ceux qui vont chercher le

i. Abeille, III, p. ai5.

a. Lettre inédite d'Ozanam à Fortoul, 22 janvier i83o.

3. Ozanam, Mélanges, I, p. 376-377 ; cf. p. 374, le plaisir que paraît éprouver Ozanam à collectionner les citations des premiers Pères contre cet A ri s to te qu'il appelle ailleurs (p. 43 1} une autorité usurpatrice vieille de 2.000 ans.

plaisir dans le tumulte du monde, tandis qu'il est là au fond du cœur, dans le moi pensant. Christianisme et philosophie! Je n'ai jamais rien vu, ni senti, qui s'associât si bien pour le bonheur de l'homme. C'est désormais ma devise. J'aime à tâcher de toutfaire rentrer dans ce cadre immense, dont le titre serait Philosophie.

Dans un coin de ce cadre, dont l'immensité même séduisait l'avide bonne volonté d'Ozanam, Noirot aménageaitune place pour l'économie politique et sociale1. C'était alors une idée neuve : elle devait réussir et plaire dans cette cité lyonnaise où dès 1819 l'Académie locale s'intéressait au grand problème du paupérisme et de l'aumône et mettait en honneur la science philanthropique du baron de Gerando. L'abbé Noirot, dupe à certains égards du libéralisme économique et de ses arrogants espoirs, s'évadait, cependant, de la tyrannie doctrinale qu'exerçaient alors les économistes d'outre-Manche. Car il partait de ce principe, que les sciences sociales devaient s'appuyer sur la connaissance de l'âme autant que sur les lois qui régissent la production, la consommation ou l'échange 2; et c'en était assez pour qu'il se refusât à considérer les nations comme de simplesateliers de production ; l'homme, comme une simple machine à consommer et à produire. Dès lors qu'on s'adonne à la connaissance de l'âme, on cesse de voir en l'homme un outil : Noirot planait, tout naturellement, au-dessus du matérialisme économique.

Le jeune Ozanam, dans Y Abeille, n'aborde pas encore ces problèmes délicats, vers lesquels en 1848 il devait se porter avec tant d'ardeur3, mais le futur apôtre de la cha-

1. Rougier, L'Économie politique à Lyon, 1730-1890, p. 491 [Société d'Économie politique et d Economie sociale de Lyon : compte rendu analytique des séances de Vannée 1889-1890). Cf. Georges Michel, art. Noirot, dans Léon Say et Chailley, Dictionnaire d'Economie politique, II, p. 393-394; Aynard, Préface au livre de Joseph Bûche, L'abbé Rambaud, de Lyon, sa vie, ses œuvres sociales, p. x-xi. (Lyon, Gamin et Masson, 1907) ; et voir dans Tissandier, op. cit., p. 28Ô-293, la leçon de Noirot sur le droit de propriété.

2. Rougier, op. cit., p. 5 19. En 1849, l'avocat Grandperret, disciple de Noirot, plus tard garde des sceaux et sénateur inamovible, signalera, dans un discours de réception à l'Académie de Lyon, la nécessité d'une réaction contre les économistes anglais (Rougier, op. cit., p. 52o).

3. Falconnet, lui, élève aussi de Noirot, publiait dès i836 un ouvrage : De la moralisation des classes industrielles.

rite lançait déjà quelques cris d'appel dans un article qui s'intitulait « La générosité », et qui réclamait des secours pour les incendiés des Brotteaux. « Heureux serionsnous, terminait l'éloquent quêteur, si par ce peu de lignes nous ouvrions de nouvelles sources aux besoins de l'indigence, heureux, si, dociles à notre faible voix, la dédaigneuse opulence, le lâche et honteux égoïsme n'étaient plus sourds aux cris de l'infortune '. » Ozanam n'avait que seize ans lorsqu'il émigrait un instant des hautes spéculations où l'attirait Noirot, pour se faire en quelques pages l'avocat des pauvres. Quelque attrait qu'il éprouvât pour la philosophie, il ne s'y cantonnait pas en jouisseur. L'exemple de son père et de sa mère visitant les malheureux ; l'exemple d'un de ses professeurs d'humanités, Idt, s'en allant porter au curé de Saint-Nizier, pour le tronc des pauvres, les 25 louis de gratification qu'il avait reçus comme censeur des journaux 2 ; l'exemple, enfin, de l'abbé Noirot lui-même, affermissaient dans cette jeune âme, si prématurément éprise du savoir, les intimations souveraines du christianisme, et lui défendaient de déserter, pour la volupté de la pensée pure, les souffrances des êtres humains, et de se rassasier d'une connaissance qui ne se tournât point à aimer.

Au collège de Lyon, quelque épais qu'ils fussent, les murs avaient des oreilles ; les rumeurs du pays, celles que tolérait la Restauration, celles surtout, peut-être, qu'elle étouffait, étaient guettées par la jeunesse écolière. Nous en avons lapreuve dans les rapports policiers de l'époque : nous y apprenons, par exemple, que le 28 février 1827, le bon abbé Rousseau dut mettre 17 élèves à la porte. Leur crimeétaitune proclamation révolutionnaire, danslaquelle

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