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Serval de Sugny, Revue lyonnaise (i855), X, p

ils murmuraient à l'oreille fiévreuse de leurs camarades : « Silence, liberté ! voilà notre devise ! A demain : le bonheur nous appelle ! le génie de la République nous attend ! » Leur expulsion, sans doute, n'apaisa pas tous les agités; car six semaines plus tard, le 12 avril, le directeur de la police prenait la peine d'écrire au ministre : « Si les élèves nouveaux se disent religieux ou royalistes, on les tourmente jusqu'à ce qu'on ait obtenu une sorte de rétractation et un changement réel dans leurs dispositions !. » Ozanam, grâce à l'externat, ne fut pas en butte, semble-til, à ces vexations gamines qui peut-être, autour de lui, troublèrent et dévièrent des existences.

Rien ne laisse croire que dès le collège il se soit occupé de politique. Mais la révolution de i83o ne pouvait le laisser indifférent; et sa méthode pour la juger, c'était de chercher quelle place elle tenait, soit pour les seconder, soit pour les contrecarrer, dans les mystérieux plans divins. Il discutait là-dessus avec son ami Materne. Il semble que celui-ci ne tempérait d'aucune réserve sa juvénile admiration pour les vainqueurs de Juillet; Ozanam était plus prudent, plus subtil.

Oui, mon ami, écrivait-il à Materne, la religion s'accorde avec la liberté. Vois les Suisses, vois les Polonais, vois les Américains du Sud! La religion et la jeune France devraient se rapprocher, se réunir; mais malheureusement je les vois se séparer, se repousser mutuellement tous les jours par une malveillance réciproque. D'un côté, paroles et actions dangereuses, suspectes, de la part du clergé. Du côté de l'autorité, abnégation du catholicisme comme religion de l'Etat, injures publiées contre la religion sans aucune répression de la part du gouvernement, suppression du traitement des cardinaux contre la stipulation du Concordat, renversement scandaleux des Croix de mission, dénonciation extraordinairement acre de M. Pons de l'Hérault, tout cela contribue à augmenter le mécontentement mutuel. Au lieu d'entrer dans une voie de conciliation et de se faire des concessions réciproques, on se chicane, on se vexe, on se harcèle, on dirait des ennemis en personne, et la cause de cela? le préjugé commun que la religion catholique est la sœur du despotisme, l'ennemie de la liberté.

. Chabot et Charlety, op. cit., p. 99-100.

Avec plus de pétulance que de logique, Materne insinuait que la révolution de i83o, permise par Dieu, était dès lors voulue par Dieu : de là à la qualifier de fait providentiel, il n'y avait qu'un pas; et Materne l'avait franchi. Mais le sage Ozanam remettait les choses au point.

J'adopte parfaitement tes idées providentielles, lui signifiait-il. Mais je fais une distinction. Je regarde comme légitime tout ce qui est providentiel, comme providentiel tout ce qui est durable. Ainsi je regarde comme providentiel 1789, parce qu'il dure encore, parce qu'il continue son action; je regarde comme purement humain 1793, qui n'a duré qu'un an. Je regarde comme providentiel et légitime le règne de Napoléon, et comme humain et illégitime sa domination de cent jours. C'est pour cela encore qu'aujourd'hui que tous les jeunes proclament la glorieuse révolution, je tâche de me faire vieux, et je regarde, j'attends, j'observe; dans dix ans d'ici, je te dirai ce qu'elle a renfermé de légitime et d'illégitime, de providentiel et d'humain * .

Les ardeurs politiques de Materne ne laissaient pas d'effrayer Ozanam ; il craignait que son ami ne pardonnât trop aisément les passions antireligieuses, parfois féroces, auxquelles se laissaient aller les triomphateurs de la veille.

Si je te donne un conseil, lui écrivait-il un autre jour, c'est celui de te défier des hommes de ton parti politique, qui, ne sachant pas comprendre l'accord du catholicisme et de la liberté, réunissent tous leurs efforts pour abattre notre divine religion et mettre le protestantisme ou encore le déisme à sa place. Leur prétendue tolérance consiste à abattre les croix et fusiller les fidèles à genoux aux pieds de leur Dieu. Tout cela, disent-ils, pour exécuter le Concordat, qu'ils violent à chaque instant. Honte à eux! ou plutôt puissent-ils revenir à de meilleurs sentiments2 1

Ozanam sentait chaque jour d'une façon plus nette la difficulté de connaître et de juger les faits politiques dont il percevait l'écho lointain. Et cependant son ami Fortoul, son ami Hippeau, qui vivaient à Paris, qui étaient témoins de ces faits, lui écrivaient pour connaître son opinion; ces deux Parisiens interrogeaient ce Lyonnais.

Suspendus entre un passé qui s'écroule et un avenir qui n'est pas encore, leur répondait Ozanam le i5 janvier 1 83 1, vous vous tournez tantôt vers l'un pour lui adresser un dernier adieu, tantôt vers l'autre pour lui demander: qui es-tu? Et comme il ne répond point, vous vous efforcez de pénétrer ses mystères, votre esprit s'agite en mille sens, se ronge, se dévore, et de là résulte un malaise invincible, inexprimable. Au milieu de ces travaux intellectuels, au milieu de cette agitation profonde qu'éprouve comme vous toute la capitale, vous songez à ce petit Ozanam, anciennement votre camarade de .collège, aujourd'hui pauvre clerc de la basoche, maigre disciple de la philosophie, vous voulez savoir ce qu'il pense, ce qu'on pense autour de lui.

II se confessait singulièrement embarrassé pour satisfaire ses deux amis. Prêtant l'oreille aux conversations des Lyonnais, il y trouvait peu de lumière, et constatant la médiocrité de la vie provinciale, il écrivait tristement: « L'ordre matériel, une liberté modérée, du pain et de l'argent, voilà tout ce qu'on veul. » Lisant les récits souvent trompeurs des journaux, épiant les raisonnements plus absurdes encore des politiques, il désespérait de ces « mauvaises lunettes ». Alors, que faire? Ozanam confiait à ses deux correspondants sa résolution, bien simple et bien modeste, de se réserver, de se préparer.

Prendre patience, leur disait-il, lire les nouvelles simplement pour savoir ce qu'on devient, me tenir autant que possible renfermé dans ma sphère individuelle, me développer à l'écart, étudier beaucoup maintenant en dehors de la société, pour pouvoir y entrer ensuite d'une manière plus avantageuse pour elle et pour moi : voilà le plan que j'ai eu besoin de former, que M. Noirot m'a encouragé à exécuter, et que je vous conseille d'adopter. . . Pendant que la tempête renversera bien des sommités, grandissons dans l'ombre et le silence pour nous trouver hommes faits, pleins de vigueur, quand lesjours de transition seront passés et qu'on aura besoin de nous.

Gomme vous, je sens que le passé tombe, que les bases du vieil édifice sont ébranlées et qu'une secousse terrible a changé la face de la terre. Mais que doit-il sortir de ces ruines? La société doitelle rester ensevelie sous les décombres des trônes renversés, ou bien doit-elle reparaître plus brillante, plus jeune et plus belle ? Verrons-nous novos csélos et novam terramf Voilà la grande question. Moi qui crois à la Providence et qui ne désespère pas de mon pays, comme Charles Nodier, je crois aune sorte de palingénésie. Mais quelle en sera la forme, quelle sera la loi de la société nouvelle? Je n'entreprends pas de le décider.

Il était trop jeune, trop incertain de son jugement, et même de son droit de tout juger, pour se permettre de jouer au prophète ; mais sa lettre n'était pas finie. Si jeune fût-il, il avait bien le droit du moins, en tant que chrétien, parce que chrétien, de s'assigner, au milieu des ruines, une besogne constructrice, et il expliquait à ses deux amis qu'au nom même de la notion de Providence, au nom de cette idée que la Providence n'avait pu abandonner l'humanité, il voulait « chercher, dans les ruines de l'ancien monde, la pierre angulaire sur laquelle on construirait le nouveau ». Il développait tout un plan de recherches sur la religion primitive, qui impliquait la connaissance d'une douzaine de langues, de la géologie, de l'astronomie, des cosmogonies, de l'histoire universelle. « Voilà deux ans, déclarait-il, que cette idée surabonde dans mon esprit » ; et nous avons vu qu'il avait déjà, dans Y Abeille, publié le résultat de ses premiers tâtonnements. Mais sans hâte, il prendrait le temps d'aboutir : s'il voulait à trente-cinq ans faire un livre, il lui fallait, dès maintenant, commencer. Il avouait à ses deux amis le doute qui l'avait jadis ébranlé; mais il avait retrouvé « la Colonne du temple, le catholicisme de sa mère »; et s'il avait retrouvé cette colonne, ce n'était pas pour lui seul, il voulait « la montrer comme un phare » ; et pour cette oeuvre-là, après avoir pris avis de Noirot, il souhaitait expressément que ses amis lui prêtassent aide.

Nous joindrions nos efforis, les suppliait-il, nous créerions une œuvre ensemble, d'autres se réuniraient à nous,*et peut-être un jour la société se rassemblerait-elle tout entière sous cette ombre protectrice; le catholicisme, plein de jeunesse et de force, s'élèverait tout à coup sur le monde, il se mettrait à la tête du siècle renaissant pour le conduire à la civilisation, au bonheur1!

Un mois se passait : Ozanam attendait de ses deux correspondants une adhésion joyeuse ; elle ne venait point.

I. Ozanam à Fortoul et H., i5 janvier iS3i {Lettres de Frédéric Ozanam, 8« éd., I, p. 1.9 (Paris, de Gigord, igiaj.

Fortoul, malgré les conseils de Noirot, se lançait éperdument dans des spéculations de métaphysique pure; ni lui ni Hippeau ne paraissaient bien empressés d'organiser en faveur du christianisme cette immense comparution de tous les peuples, de toutes les religions, dont le jeune Ozanam réglerait le protocole, pour la plus grande gloire du Christ. Un cousin d'Ozanam, Falconnet, s'attelait plus allègrement à cette besogne, ramassait des notes, « confuses, inachevées », que vingt ans plus tard il gardait encore, se comportait comme « un frère de foi et d'études, un frère d'âge et de projets » i. Mais le long silence de Fortoul et d'Hippeau pesait à Ozanam; il les pressait de nouveau, dans une lettre du i5 février i83i ; il leur reparlait des sentiments qui se partageaient son âme : d'une part, le « rêve d'un avenir de gloire et de bonheur », d'autre part, l'impression que « la barbarie et la désolation approchaient ». Mais finalement, la confiance prévalait sur l'angoisse, et Ozanam reprenait :

Je me dis qu'il est grand, le spectacle auquel nous sommes appelés ; qu'il est beau d'assister à une époque aussi solennelle; que la mission d'un jeune homme dans la société est aujourd'hui bien grave et bien importante. Loin de moi les pensées de découragement! Je me réjouis d'être né à une époque où peut-être j'aurai à faire beaucoup de bien, et alors je ressens une nouvelle ardeur pour le travail.

Ce travail, il le définissait à nouveau, « la perpétuité, le catholicisme des idées religieuses, la vérité, l'excellence, la beauté du christianisme2 ». On avait interrogé Ozanam sur fa politique du jour; il songeait, lui, dans ces deux lettres successives, à préparer, par la démonstration du christianisme, les futures reconstructions sociales. Il ne planait au-dessus du présent que pour mieux travailler en vue de l'avenir.

i. Lettres d'Ozanam, I, p. 26. Sur Ernest Falconnet (1815-1891), voir Rous- TA.it. Lamartine et Us catholiques lyonnais, p. 96-106 (Paris, Champion, 1906). a. Lettres d'Ozanam, I, p. io-i3.

A Lyon même, pour cette tâche de longue portée, il faisait une recrue, dans la personne d'un jeune apprenti industriel, Léonce Curnier. Ils se connurent, un jour, dans un atelier de dessin, où leurs deux voix s'élevèrent, sans s'être concertées, pour répondre à des plaisanteries impies ; et leurs deux saillies, vengeresses du Christ, créèrent entre eux une amitié dont profitèrent plus tard les conférences de Saint-Vincent de Paul1.

Ce tout jeune homme avait un souci très grave des jeunes âmes; Falconnet se rappelait, un quart de siècle plus tard, cette « parole ferme, pure et tendre » qui avait souvent « guidé ses pas, redressé sa route, aidé son âme » 2. On était l'ami d'Ozanam dès qu'on aimait les âmes avec lui, et l'on devait, alors, s'associer à ses empressements, à ses scrupules, à sescondescendanres déjà paternelles et qui parfois tremblaient frileusement. Materne, un jour, voulait faire paraître un article où certains abus des cérémonies religieuses étaient signalés avec quelque malice. « Je sais, lui écrivait Ozanam, qu'il ne faut point juger les choses d'après l'abus qui en a été fait. Mais tu connais la malignité de l'esprit des jeunes gens; ils saisiront avec empressement le charbon qu'on leur aura jeté, et Dieu sait s'ils ne se brûleront pas les doigts3. » Et l'ami Materne était informé que son petit article n'aurait pas la gloire de l'impression.

Le plan d'une action chrétienne collective, à laquelle toutes les velléités littéraires de ses amis devaient être subordonnées, obsédait le jeune Ozanam; il ne permettait pas qu'on \ dérogeât, et tandis qu'au fond de son étude

i. Curnier, La Jeunesse de Frédéric Ozanam, p. 20-22. Paris, Hennuyer, 1890. On verra plus tard Curnier, sous l'influence sans doute d'Ozanam, devenir une façon de sociologue, tracer devant un congrès scientifique tout un plan nouveau d'éducation professionnelle, plan vraiment précurseur, destiné à mettre un terme à l'anarchie de l'industrie. (Curnier, Considérations sur la nécessité de l'éducation professionnelle pour V industriel et sur les moyens d'en répandre les bienfaits, présentées au congrès scientifique de 1844. Nîmes, Ballivet et Fabre, 1845.)

2. Falconnet à M""* Ozanam, 9 novembre i854 (lettre inédite).

d'avoué s'étiraient les longues heures durant lesquelles il grossoyait des actes judiciaires, c'est à cette action chrétienne collective que le jeune Ozanam rêvait.

A l'heure même où Ozanam conviait ses amis à retrouver avec lui les titres de la vieille religion, afin qu'elle devînt l'assise des sociétés futures, d'étranges apôtres descendaient vers Lyon : vêtus d'une tunique bleue qu'une ceinture serrait à la taille, coiffés d'une toque ou d'un béret, étalant avec somptuosité les broussailles de leur barbe et celles de leur chevelure, ils conquéraient, par l'éclat même de leurs bizarreries, l'admiration des petits enfants qui les trouvaient beaux et qui disaient tous : « Quand nous serons grands, nous irons avec eux, et nous aurons aussi de beaux costumes1. » Ces hommes qu'ainsi suivaient les petits enfants, c'étaient les disciples de Saint-Simon, et ils s'avançaient, nous dit Ozanam, pour « annoncer la chute du Dieu des chrétiens, et élever sur les débris de la vieille croyance une religion neuve, puissante pour le bonheur de l'humanité »2. Le saint-simonisme, plusieurs années durant, allait être attiré par la cité lyonnaise, ce le plus grand foyer de production et d'économie, écrivait en i83a Michel Chevalier, dont s'enorgueillît le continent européen », par cette ville où, disait-il encore, « il n'y a pas une pierre, pas une cheville, pas un clou, qui ne soit posé dans un désir de travail » ; le saint-simonisme, expulsé de Paris, à l'automne de i832, par la condamnation d'Enfantin, devait traiter Paris de « prison », s'en aller vers Lyon, et tenter de « faire avec

i. Sébastien Commissaire, Mémoires et Souvenirs, I, p. 3a (Lyon, Meton, 1888).

a. Ozanam, Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon, p. 2 (Lyon, Périsse, i83i). Cette étude a été réimprimée au t. I des Mélanges, p. 271-358.

les canuts, les mineurs, les mariniers du Rhône et de la Saône, une chaîne électrique, le long de laquelle circuleraient la confiance et l'espoir » *. Tout au début de cette propagande qui eut probablement un rôle, encore mal précisé, dans les grandes insurrections lyonnaises de i83i et 1 834, s'éleva, comme un essai d'obstacle, la voix, presque enfantine encore, mais déjà fière et grave, d'Ozanam. L'émoi du jeune homme se comprend : il avait calculé tout récemment qu'il lui fallait au moins dix-sept ans pour son œuvre d'apologétique ; et voilà qu'une religion nouvelle, impétueuse et bruyante, allait circuler, parader, s'afficher, comme si l'autre était morte, morte à tout jamais.

Une lettre de Michel Chevalier au Journal du commerce de Lyon, datée du 16 avril i83i, annonça l'arrivée prochaine de ces inquiétants apôtres : ils s'appelaient Laurent, Jean Reynaud, Pierre Leroux2. Dans son numéro du 29 avril, le Précurseur, organe des libéraux lyonnais, leur souhaitait la bienvenue : « Gomme gens de ferme conviction, déclarait ce journal, ils ont le droit de chercher à répandre ce qu'ils croient être la vraie lumière; comme gens de talent, ils ont le droit d'être écoutés. » La première prédication, donnée , par Laurent le 3 mai, s'inaugura par un réquisitoire contre le libéralisme, « impuissant à créer la liberté », et s'acheva par une attaque contre le christianisme, « impuissant à créer l'ordre et à ruiner la domination de l'esprit guerrier ». Le Précurseur, tout en s'essayant à réfuter les critiques adressées aux libéraux, déclarait pourtant, avec un sourire de complaisance, que le saint-simonisme leur appren drait « à se donner pour but de leurs efforts l'émancipa-

I. Michel Chevalier, A Lyon, Proclamation (i3 novembre i832). Courrier de Lyon, ai janvier i833. Alazàrd, Reçue d'Histoire Moderne et Contemporaine, juillet-août et novembre-décembre 191 1. Charlety, Histoire du saint-simonisme (1825-1864), p. i37 (Paris, Hachette, 1896).

a. La plupart de nos renseignements sur cette première descente des saintsimoniens à Lyon en i83i sont empruntés aux articles de M. H. Buffenoir (Reçue Rleue, 18 et a5 septembre 1909).

tion et la prospérité des classes populaires, à honorer le travail et à frapper de honte l'oisiveté ». Mais Jean Reynaud, lui, ne s'attardait point à tenter l'éducation des libéraux, si malléables fussent-ils; il s'en allait droit aux prolétaires; il les haranguait, tantôt dans quelque chambre de tisseur, tantôt dans les salles publiques; il leur dénonçait, avec un sarcasme, cette « propriété dont la gloire passe et dont le règne expire ». Ses fiévreuses déclamations interpellaient, apostrophaient, bousculaient la ville même de Lyon. « N'auras-tu jamais, lui demandait-il, que des habitations infectes et des rues croupissantes pour ceux dont le travail te fait si vaste et si riche? » Et Jean Reynaud dressait l'image de la cité future, où, au lieu « d'ouvriers voués à la misère et à un abrutissement héréditaire », on verrait des « hommes religieusement unis, harmonieusement classés, justement rétribués, qui appliqueraient leur puissance sur le globe pour en jouir eux-mêmes ». Trois mois durant, ces conférences durèrent; elles rassemblaient en général de 1.200 à 2.000 personnes; et ces tribuns puissants et baroques, en descendant vers le Midi, devaient laisser à Lyon, derrière eux, un certain groupe d'adhérents, recrutés plutôt parmi une « élite » que dans les couches profondes du peuple1, et constitués déjà, selon le rite saint-simonien, en un « degré préparatoire ».

Légitimistes et catholiques s'alarmaient. Le Cridu Peuple, Nouvelle Gazette universelle du Midi, bafouait ces extorqueursd'argent qui vivaient « en épicuriens dans un excellent hôtel » et qui prêchaient le partage des biens. Dans la Revue provinciale, le légitimiste Jules Raimbault s'en prenait aux libéraux : ils avaient détruit les lois qui gouvernaient la grande famille française ; aujourd'hui le saintsimonisme s'attaquait aux lois qui régissaient l'institution même de la famille; tant pis pour eux! Le catholique Cabuchet, de la Société littéraire de Lyon, publiait une

1. Alazard, Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, juillet-août 191 1, p. 3o.

Première lettre à un saint-simonien, véhémente d'allure, impérieusement pressante :

Je crois avoir démontré, concluait-il, que vous n'avez pas de dieu, ou que vous en avez une idée faussé et dangereuse, par conséquent que vous ne pouvez avoir de religion, que nul d'entre vous ne peut indiquer dune manière certaine la capacité des hommes souvent méconnue par la jalousie et l'injustice des autres, ou exagérée par le charlatanisme et l'intrigue; que votre système est simplement une théorie philosophique inapplicable à l'espèce humaine; que la société n'a jamais été fondée que sur le droit de propriété, et qu'il est impossible de lui donner une autre base ; que vous, qui vous proclamez la providence des travailleurs, vous leur coupez les bras au contraire en détruisant la propriété, car quel encouragement auront-ils pour travailler ? Enfin, qu'en croyant détruire l'égoïsme et rendre l'homme plus moral, vous atteindriez au contraire le but opposé, puisque vous commencez par étouffer en lui les sentiments les plus naturels, et que je ne conçois pas comment un mauvais fils, un mauvais époux, un mauvais père peut être un vrai philanthrope •.

De tels traits, plus massifs d'ailleurs qu'acérés, infligeaient peut-être aux saint-simoniens quelques blessures; mais lorsqu'une doctrine se présente avec un idéal de générosité, qui exalte et qui flatte, on ne la réfute, on ne la tue surtout, qu'en proposant à cet idéal une autre satisfaction, plus correcte, plus complète, et c'est là ce que négligeaient les polémistes comme Cabuchet.

Une autre méthode s'offrait aux catholiques, plus efficace, plus équitable aussi; elle allait bientôt être maniée pas l'abbé Jacques, « ancien professeur de l'Université et candidat pour la chaire d'histoire ecclésiastique », dans un gros livre qu'il intitula L'Église considérée dans ses rapports avec la liberté, l'ordre public et les progrès de la civilisation, particulièrement au moyen âge, ouvrage dans lequel on montre la tendance essentiellement bienfaisante du christianisme catholique2.

Après avoir fait la part des passions, disait l'abbé Jacques dans sa préface, la part de l'orgueil, de la haine contre une religion répri-

i. Cabuchet, de la Société littéraire de Lyon. Première lettre à un saintsimonien, p. a6 (Lyon, Babeuf, i83a).

a. Nous citons l'édition de i836 (Paris et Lyon, Périsse).

mante, de l'envie de celui qui ne possède pas contre celui qui possède, je n'aperçois dans la constitution de notre nature, ou dans l'esprit du siècle, qu'une chose qui protège les saint-simoniens et, pour ainsi parler, qu'une seule corde qui vibre à leur parole : c'est cette magnifique couleur de philanthropie qu'ils revêtent, ces idées de progrès, de perfectionnement indéfini de l'espèce humaine, qu'eux seuls comprennent, et qui, à les en croire, ne peuvent se réaliser que dans leur système. Tournons donc contre eux leurs propres armes '.

Et l'abbé Jacques, au lieu de se borner à une critique négative du saint-simonisme, développait une longue apologie historique de la bienfaisance catholique; il montrait que le catholicisme pouvait satisfaire et avait effectivement satisfait ce qu'il y avait d'acceptable et de noble dans certaines aspirations saint-simoniennes.

Le gros livre de l'abbé Jacques, dont plusieurs éditions attestèrent le succès, avait été devancé par une brochure, et cette brochure était l'œuvre d'Ozanam. La véritable tactique pour tenir en échec le saint-simonisme avait été donnée et dessinée, dès le printemps de 1 83 1 , par ce jeune homme de dix-huit ans. Il avait depuis quelque temps observé le bruit que cette doctrine faisait à Paris : « Le saint-simonisme ne prend point à Lyon, écrivait-il à Fortoul dès le t 5 janvier, et l'on n'en pense généralement pas d'une manière favorable. » Mais à peine les prédicateurs saint-simoniens avaient-ils entrepris la conquête de l'âme lyonnaise, qu'Ozanam envoyait au journal le Précurseur quelques réflexions sur leur doctrine : elles parurent dans les numéros du n et du i4 mai2; dans cette même semaine, un protestant, un autre catholique, adressèrent au même journal des lettres sur le saint-simonisme. Les saint-simoniens firent savoir au Précurseur qu'ils répondraient à Ozanam ; ils renouvelèrent cette promesse dans le Globe, organe de l'école saint-simonienne, et finalement s'abstinrent de polémiquer3. Mais Ozanam,

i. Jacques, op. cit., p. xni.

a. Nous avons, en collaboration avec M. Victor Bucaille, reproduit ces deux articles dans la Revue Montalembert du a5 juin 191 2, pp. 402-419. 3. Oz\.na.m, op. cit., p. 94, n. 1.

SON APOSTOLAT INTELLFCTUEL 29

assis à sa table d'écolier, s'attachait, sans perdre une minute, à développer son article du Précurseur, à lui donner une forme tout à la fois plus ample et plus précise ; et il publiait, sous le titre : Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon, une brochure de près de cent pages. En même temps qu'on y retrouve l'écolier d e philosophie à qui l'abbé Noirot avait fait aimer Descartes, on y saisit, éparses, esquissées d'une main qui parfois tâtonne encore, mais qui, même tâtonnant, sait viser et frapper l'adversaire, quelques-unes des grandes lignes de l'édifice apologétique qu'il concevait; lisez, par exemple, cet effort de synthèse où il s'applique à montrer, dans tous les cultes, l'idée de Trinité *. On y pressent, dans des pages éloquentes sur la fraternité chrétienne2, le futur initiateur de la charité contemporaine. Cette brochure de jeunesse claironne la vitalité du catholicisme: de Lyon, le jeune auteur savait regarderie monde, et l'Église dans le monde.

L'esprit humain a secoué ses ailes, s'écriait-il ; il s'est élevé à des pensées morales, platoniques et chrétiennes. Des génies puissants, partis chacun d'une sphère d'idées particulières, sont arrivés au même résultat: MM. de Maistre, deBonald et Cousin ont fait succéder des doctrines grandes et généreuses aux désolantes maximes de Condillac et de volney... Le catholicisme s'est choisi, dans la personne de MM. de Chateaubriand et de Lamennais, de glorieux défenseurs. Tandis que MM. Cuvier et de Humboldt prouvaient l'accord des recherches savantes avec les Livres de Moïse, un professeur illustre, malgré son attachement à la secte protestante, proclamait loyalement les bienfaits de l'Eglise; Benjamin Constant rendait un hommage éclatant à la religion chrétienne, dans un ouvrage entrepris sous une inspiration athée ; M. Michaud retraçait d'une main pieuse les nobles souvenirs des croisades; M. de Lamartine faisait entendre les accents d'une poésie vraiment chrétienne 3,

Il promenait son regard sur l'ensemble de l'univers. Il questionnait l'Allemagne : « Quelle est, demandait-il, cette énergie victorieuse qui a ramené au giron de l'Eglise

les Creuzer, les Schlegel, les Haller, les Stolberg, les d'Eckstein, devenus les appuis inébranlables de leur mère adoptive ' ? » Il voyait le catholicisme s'émanciper en Angleterre, progresser aux États-Unis, s'épanouir en Irlande. Il constatait qu'en Suisse, tandis que le protestantisme se montrait surtout favorable à l'aristocratie, par laquelle il avait pénétré dans l'Europe, le catholicisme, fidèle à la cause des peuples, veillait au maintien des antiques libertés. Et puis, se tournant vers l'Amérique du Sud, il voyait les derniers soupirs de Bolivar expirant « se coller sur le crucifix ».

Oh! que c'est donc avoir la vue courte et l'esprit faible, concluait-il, que de s'en aller faisant l'oraison funèbre du christianisme parce qu'on a abattu quelques croix dans Paris ou parce qu'une cabale irréligieuse s'est opposée quelque part aux processions publiques! Pour nous, nous acceptons l'époque actuelle comme la fin des temps de doute, comme l'heure où l'examen achève de s'opérer, où la conviction va avoir son tour.

Il confrontait avec ces merveilles de vie catholique les ambitions saint-simoniennes. Il y trouvait, çà et là, quelque grandeur: le plan de la hiérarchie religieuse, le précepte de l'amour, l'idée même de l'association universelle, lui apparaissaient comme de grandes et fécondes doctrines. Mais ces doctrines, l'Eglise les revendiquait; le saint-simonisme ici démarquait le christianisme. Et traquant Saint-Simon sur les terrains où, rompant avec le christianisme, le réformateur aspirait à l'originalité, Ozanam constatait qu'alors la doctrine saint-simonienne présentait, « ou bien un mouvement rétrograde remarquable, ou bien une exagération ridicule2 ».

Bien des années plus tard, dans la notice nécrologique où il s'attendrissait sur la précoce disparition d'Ozanam, dans cette notice que Tocqueville traitait de « chef-d'œu-

i. Ozajnam, op. cit., p. 44-45. Ozanam commettait une erreur en faisant de Creuzer un catholique; jamais même l'école catholique allemande ne le considéra comme un allié. Quant au professeur protestant dont parle Ozanam, c'est vraisemblablement Guizot.

a. Ozanam, op. cit., p. 83.

vre»1, Jean-Jacques Ampère, parlant de cette brochure, y trouvait « en germe la plupart des qualités qui depuis se développèrent chez Ozanam : un goût vif, bien que novice encore, pour l'érudition puisée aux sources les plus variées, de la chaleur, de l'élan, et, avec une conviction très arrêtée sur les choses, une grande modération envers les personnes ». J'aime à y signaler, ajoutait Jean-Jacques Ampère, « cette libéralité de vues qui lui faisait reconnaître des sympathies, même hors du camp dans lequel il combattait2 ». Ampère avait raison de tirer ainsi de Tom bre cette petite improvisation de jeunesse, dans laquelle une plume ardente, passant outre aux timidités de l'inexpérience, esquissait un exemple — le premier peut-être — de la méthode et de l'attitude avec laquelle l'apologétique chrétienne devait aborder les doctrines sociales écloses à l'écart de l'Église et même à l'encontre de l'Église. Avant de condamner le saint-simonisme qui, par ses générosités, avait pu séduire certaines consciences, le christianisme semblait dire, par la plume d'Ozanam: ces générosités, elles sont miennes, elles sont mon bien, elles sont mon propre passé, mon propre idéal ; quand je les retrouve dans le saint-simonisme, je reconnais l'emprunt que le saint-simonisme m'a fait, et j'aime retrouver, partout où ils se posent, les reflets de mes enseignements, les reflets de mes espoirs. Ozanam ressaisissait ainsi, dans la doctrine des adversaires, les titres mêmes qu'avaient l'Évangile et l'Eglise à l'admiration et à la gratitude humaines3.

Cherchant une épigraphe pour sa brochure, il l'empruntait à Lamartine. Lesjeunes catholiques d'alors espéraient

i. André-Marie et Jean- Jacques Ampère, Correspondance et Souvenirs, II, p. 227-228 (Paris, Hetzel, 1875).

2. Ampère, Notice sur Frédéric Ozanam, p. 6 (Paris, Lenormant, 1 853).

3. Nous retrouvons l'écho de ces réflexions d'Ozanam dans une lettre qu'en i835 Falconnet adressait à son ami Boitel, directeur de la Revue du Lyonnais. Falconnet expliquait que « le christianisme porte en lui toutes les modifications futures de l'humanité » et qu « une doctrine nouvelle », telle que le Saint-Simonisme, « est un mensonge historique, » (Roustan, op. cit., p. 23.)

beaucoup de Lamartine. Le mélancolique Dufieux, ami d'Ozanam, célébrait en quelques strophes la « voix toujours pure et fidèle » du poète et la façon dont la prière lamartinienne montait « vers le ciel comme un soupir d'amour1 ». Ozanam choisissait, pour les inscrire au frontispice de sa brochure, certains vers dans lesquels l'auteur des Harmonies interpellait le Christ:

Ah ! qui sait si cette ombre où pâlit ta doctrine Est une décadence — ou quelque nuit divine, Quelque nuage faux prêt à se déchirer, Où ta foi va monter et se transfigurer?

Et tout l'opuscule du jeune audacieux montrait la foi chrétienne déchirant les faux nuages du saint-simonisme, et transperçant, de sa lumière ascendante, ce chaos d'illu sions futiles.

Lamartine, touché de cette sorte de parrainage poétique dont Ozanam l'avait investi, lui exprima dans une lettre très flatteuse sa reconnaissance, son admiration, sa fierté. « Ce début, continuait le poète, nous promet un combattant de plus dans la sainte lutte de la philosophie religieuse et morale, que ce siècle livre contre une réaction matérialiste 2. » Chateaubriand, de son côté, appréciait, de toute la hauteur de sa bienveillance, l'ouvrage d'Ozanam ; il le trouvait d'un « excellent esprit », et pensait, à part lui, que ce « fou » de Saint-Simon, cet « étrange Christ » était indigne d'un tel honneur. Le « morceau » qui terminait la brochure lui paraissait « extrêmement touchant » 3, et ce morceau nous émeut encore, aujourd'hui, comme il émouvait Chateaubriand.

Oui, s'écriait Ozanam, elle refleurira, la vieille terre de France, elle se parera encore de cette antique pureté de mœurs qu'on avait crue perdue pour jamais; elle se parera de la sagesse de ses institutions et de la triple gloire des sciences, des arts, de l'industrie. Cette œuvre est à vous, jeunes gens. Vous avez éprouvé tout le vide

i. Alexandre Dufieux, A M. Alphonse de Lamartine (Lyon, Sauvignet, i83i).

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