M&r Baunard, op. cit., p. 3o
des jouissances physiques; un besoin immense s'est fait sentir dans vos âmes; vous avez connu que l'homme ne vit pas seulement de pain, vous avez eu faim et soif de la vérité et de la justice, et vous avez cherché cet aliment dans les écoles philosophiques, vous avez couru aux leçons de modernes apôtres, et rien de tout cela n'a rempli vos cœurs. Voici que la religion de vos pères vient s'offrir à vous, les mains pleines. Ne détournez pas vos regards, car elle aussi est généreuse et jeune comme vous. Elle ne vieillit point avec le monde: toujours nouvelle, elle vole au-devant des progrès du genre humain, elle se met à sa tête pour le conduire à la perfection.
Et puis, après cet appel aux jeunes gens, il se retournait vers les autres catholiques, vers les catholiques d'âge mûr, blasés peut-être ou bien affaissés; avec un curieux mélange de hardiesse et de modestie, il leur disait :
Je sais que mon langage est bien faible, et mon esprit bien débile encore : ce n'est pas d'un jeune homme de dix-huit ans qu'on a droit d'attendre une œuvre parfaite. Si donc j'ai failli, si bien des méprises m'ont échappé, attribuez-le, lecteurs, non pas à ma cause, mais à ma jeunesse et à mon impuissance.
Plusieurs points de suspension ponctuaient son tâtonnement; et puis il terminait, crânement : « Et si je vous parais avoir dignement soutenu la lutte, sachez donc ce que pourraient les catholiques eux-mêmes, quand leurs enfants ne craignent pas d'entrer en lice *, »
Il n'est pas rare de surprendre, chez les néophytes de l'apostolat, ce regard impatient, et dans lequel parfois un blâme étincelle, jeté sur ceux qui les ont précédés dans la vie. Alors parmi ceux-ci, un certain nombre protestent : conservateurs tenaces de leurs maximes d'action, qui parfois ne couvrent que l'inaction, ils demandent de quoi ces jeunes se mêlent. Mais d'autres, conscients du temps perdu, soucieux des jours inemployés, contrits pour le néant de certaines parades où leur personnalité cherchait plus de gloire que Dieu n'en recueillait de profit, sont tout prêts à s'humilier en sentant courir derrière eux, sur la
brève route de l'existence, les chastes énergies de quelques jeunes hommes, recrue continuelle de l'apostolat chrétien, qui semblent de prime abord, pour reprendre le mot de Bossuet dans son sermon sur la mort, les pousser de l'épaule, et leur dire « retirez-vous, c'est maintenant notre tour », mais qui tout simplement les pressent, non pas encore de mourir, mais de mener une vie toujours plus pleine, toujours plus féconde.
A l'automne de i83i, les parents d'Ozanam l'envoyaient à Paris, pour étudier le droit; il comptait, lui, y faire quelque chose de plus: réunir des jeunes gens. Les premiers jours furent sombres : vivre loin de sa mère, seul, désemparé, dans une médiocre pension de famille où les convives, « ni chrétiens ni turcs », violaient la loi du maigre et voulaient le faire jouer aux cartes, cela lui paraissait fort désagréable. Il s'en plaignait à sa mère, à Faloonnet1. Mais il espérait, quand même, parvenir à fonder ce groupement déjeunes, dont la vision le hantait. Il y avait quelques mois seulement que des attroupements lugubres avaient regardé la Seine charrier des manuscrits et des livres, débris précieux, et perdus à jamais, du pillage de l'Archevêché 2 ; et quelque barbare qu'eût été cette émeute, quelque barbare, aussi, qu'eût été le sac de Saint-Germain-1'Auxerrois, Duvergier de Hauranne, à la tribune, avait affirmé que ces dévastations étaient l'œuvre des jeunesgensdes écoles, etnondes ouvriers de Paris5. C'est pourtant à cette même jeunesse des écoles qu'Ozanam, sans crainte, allait demander les éléments d'un renouveau
i. Lettres d'Ozanam, I, p. a4-3o.
a. Voir l'émouvante description que donne Alfred de Vigny de ces manuscrits flottant, sur le fleuve, dans son roman de Daphné [Revue de Paris, i5 juin 191a, p. 694-696).
3. Thxjreau-Dangin, Histoire de la monarchie de juillet, I, p. 189, n. a (Paris, Pion, 1884).
chrétien. « J'ai déjà des données pour cela, écrivait-il à Faiconnet, Pessonneaux partage nos projets et me tient volontiers compagnie. Adieu, mon bon ami, que Dieu bénisse nos efforts1. » Il se sentait jeté, « sans appui, sans point de ralliement, dans le tourbillon des passions et des erreurs humaines. Qui se met en peine de moi ! »,2 gémissait-il. Mais il se mettait en peine des autres, des jeunes gens qu'il ne connaissait pas encore, mais dont à l'avance les âmes lui étaient chères, et c'est en projetant de les rassembler qu'il secouait son ennui.
Fortoul, Hippeau, qu'il avait vus à Lyon durant les vacances, l'avaient effrayé par leur romantisme échevelé ; pour eux Hugo seul existait; c'était un ensorcellement3. Ozanam songeait à eux, peut-être, quand il écrivait à Faiconnet : « Ne nous laissons point trop entraîner à la rêverie et à la littérature, qui cessent d'avoir aucune valeur quand il n'y a pas, au fond, des idées et des connaissances précises4. » Il faut quelque effort, lorsqu'on lit la correspondance d'Ozanam, pour se représenter que ce Paris où il s'installait, où il allait bientôt exercer, en certaines sphères, une façon de royauté, était le même Paris qui, devant la rampe de la Comédie-Française, se passionnait pour ou contre les drames d'Hugo. A la différence des catholiques lyonnais comme Collombet, comme Faiconnet, qui s'intéressaient vivement aux lettres romantiques5, Ozanam et la jeunesse qui peu à peu l'entoura y demeurèrent complètement étrangers; on dirait même qu'ils les ignorèrent, préoccupés, avant tout, suivant la maxime d'Ozanam, de « faire des études fortes, approfondies, sur les matières les plus appropriées à leurs inclinations. »
Il était tout chagrin de voir Fortoul, dans son hugôlatrie,
i. Lettre» d'Ozanam, I, p. 3o.