Roustàn. Lamartine et les catholiques lyonnais, p. 9~i
ne plus connaître Lamartine ni Chateaubriand ; Ozanam, lui, à peine arrivé à Paris, voulut approcher l'auteur du Génie du christianisme. Depuis qu'en 1826 Chateaubriand, passant par Lyon, s'était prêté à de glorieuses manifestations philhellènes, depuis qu'il s'était laissé nommer président honoraire et perpétuel de l'Académie provinciale de Lyon1, c'était une habitude, sur les bords du Rhône, de considérer ce Breton comme un peu Lyonnais. Chateaubriand, pour Ozanam, était un grand concitoyen d'adoption, à la porte duquel on pouvait oser cogner. En ce lendemain de i83o, nombreux étaient les jeunes hommes d'action qui levaient leurs regards, timides mais confiants, vers cette cime grandiose, espérant y trouver quelque mot d'ordre, quelque drapeau, tout au moins quelque adhésion ; le grand désenchanté, coquet avec majesté, se prêtait ou bien se refusait, et par une magie souveraine, savaittoujours demeurer pour eux un enchanteur. On n'avouait pas qu'on pût être déçu par M. de Chateaubriand ! Jean-Jacques Ampère, au mois de juillet i83i, lui expédiait une lettre à Genève, au nom d'un certain nombre déjeunes gens, pour lui demander de revenir, d'être parmi eux. Et « René » répondait, avec de grands airs très fatigués, qu'il se considérait comme retranché brusquement du nombre des vivants. « Entre les panégyristes de la Terreur et les amis de la paix à tout prix, continuait-il, où donc est ma place ? Combattre les uns et les autres ! Où serait mon public ? Y a-t-il en France vingt hommes comme vous? J'en doute. A votre âge, monsieur, il faut soigner sa vie, au mien, il faut soigner sa mort.2» Des jeunes gens l'interrogeaient, l'appelaient, pour qu'il leur dît comment vivre; il. voulait, lui, mourir en beauté.
Je ne crois plus à la société, écrivait-il vers la même époque à Villeneuve-Bargemont. Continuez, monsieur, à employer vos talents
1. Latreille, Chateaubriand, études biographiques et littéraires, le romantisme à Lyon, p. 82-95 (Paris, Fontemoing, igo5).
2. André-Marie Ampère et Jean-Jacques Ampère, Correspondance et Souvenirs, II, p. 29-32 (Paris, Hetzel, 1875).
à des œuvres de piété et de morale puisque vous avez ie bonheur d'avoir encore une foi politique ; désormais la foi religieuse me suffit, et celle-là ne voit d'avenir qu'au delà de la tombe*.
La foi religieuse n'était-elle donc rien de plus pour Chateaubriand, qu'une sorte de corridor sombre, où l'on se désintéressait de la société humaine, et qui dévalait sur la tombe ? Ce n'était pas ainsi que la concevaient, ni que la pratiquaient, les jeunes catholiques qui avaient i8ans en i83o. Et cependant, de longues années encore, Chateaubriand demeura leur idole, et lorsqu'en i834 il honorait d'un encourageant sourire un journal qui s'appelait Y Echo de la jeune France, journal des progrès par le christianisme, une fanfare d'allégresse retentissait.
Chateaubriand, lisait-on dans cet heureux journal, voilà la magnifique recrue dont peut s'enorgueillir notre drapeau. Sa place était marquée parmi nous, car son génie n'a point d'âge, car son âme rajeunit avec les années, car tout jeunes que nous soyons, Chateaubriand est encore le plus jeune de nous. L'enthousiasme du beau, l'amour du vrai, la haine de l'hypocrisie, le culte de la patrie, la croyance religieuse et la croyance politique, la foi, le droit et la liberté, voilà sa jeunesse : il y a des gens qui naissent vieux, il yen a d'autres qui ne le deviennent jamais. Chateaubriand est un de ces illustres exemples. A mesure qu'il avance dans la carrière, il ne vieillit pas, il grandit. Suivons- le, car l'œil de l'aigle sait où est le soleil; suivons-le : quand ce fier génie marche, c'est de ce côté-là qu'est l'avenir2.
Dans la lettre du 10 novembre i83i,où le jeune Ozanam mentionne le bon accueil de Chateaubriand3, il ne nous dit pas vers quel point de l'horizon le « regard de l'aigle » orienta ses jeunes regards.
En ces mêmes jours il visita Ballanche — un vrai Lyonnais, celui-là — et se hâta de transmettre à Falconnet, pour qu'il le méditât, ce mot du philosophe: « Toute religion renferme nécessairement une théologie, une psy-
i. Adolphe Théry, Un précurseur du catholicisme social, le vicomte de Villeneuve-Bargemont, p. 43 (Lille, Taffin-Lefort, 191 1). a. Echn de la jeune France, I, p. 121. 3. Lettres d'Ozanam, 1, p. ag.
chologie et une cosmologie1. » Avec Ballanche, plus encore qu'avec Chateaubriand, on causait pour apprendre avoir, à prévoir. Ballanche, cette année même, publiait la Vision d'Hébal, où regardant autour de lui les peuples qui s'émancipaient, il s'écriait : « La Grèce, la Belgique et la Pologne ont demandé la liberté promise aux enfants de la foi, et voyez les miracles qui ont été enfantés ! » Ballanche ajoutait, faisant un retour sur le sac de Saint-Germainl'Auxerrois : « C'est en vain que, dans la métropole delà civilisation, le signe de la promesse a été outragé : la croix civilisatrice régnera sur le monde 2. » Il y avait de pareils tressaillements et de pareils augures dans la brochure d'Ozanam contre le saint-simonisme. Le vieux philosophe et le jeune élève de la Faculté de droit, qui d'ailleurs savait discerner certaines « erreurs » 3 de Ballanche, caressaient la même vision de l'avenir. En cette même semaine si bien remplie, Ozanam s'en fut aussi voir Lamennais, qui allait partir pour Rome : ils causèrent beaucoup ensemble4, mais nous ne savons rien de plus, si ce n'est qu'à cette date, tout en ayant une grande admiration pour l'auteur de YEssai sur V Indifférence, Ozanam déplorait déjà l'âpreté de ses polémiques et son penchant à l'invective5. Ainsi cherchait-il, à travers Paris, les maîtres de la pensée et les maîtres de l'action, avec l'invincible projet, qu'il inclinait parfois à se reprocher comme un demiorgueil6, de devenir un guide pour les jeunes gens isolés et dispersés.
Mais avec je ne sais quoi d'enfantin qui persistait en lui et qui avait besoin de vivre au foyer domestique, avec