Ballanche, Vision d'Hébal, p. 99 (Paris, Didot, i83i
5. Curnier, op. cit., p. 35-37. Ozanam dira plus tard, dans son discours Des devoirs littéraires des chrétiens : « Une grande chute nous a fait assez voir que les colonnes mêmes de la controverse peuvent tomber quand elles ne sont point assises sur la charité. » (Mélanges, I, p. 142.)
6. Ozanam à Materne, 19 avril i83i (lettre inédite) : Ozanam s'y reproche son désir de faire du bruit, son « avidité immense de gloire ».
ces poussées de mélancolie, avec ces saillies de déception, sous l'impression desquelles, durant longtemps, Paris lui fit l'effet d'un « vaste cadavre »*, n'était-il pas à craindre qu'illaissât son énergie s'affaisser, ou bien, encore, que s'enfermant dans un égoïsme spéculatif, il négligeât tout programme d'action? Grâce à une illustre hospitalité qui dès la seconde semaine de novembre i83i lui fut offerte, de tels périls n'eurent même pas le temps de naître sous ses pas.
Vingt-sept ans avant qu'Ozanam n'échafaudât de vastes projets d'apologétique, un autre jeune savant, dans cette même ville de Lyon, avait rédigé, pour un groupe d'amis qu'il avait rassemblés sous le nom de Société chrétienne, des cahiers manuscrits sur les preuves historiques du christianisme, et par son influence personnelle fait autour de lui quelques conversions2 : il s'appelait André-Marie Ampère et se préparait à être « l'un des esprits les plus universels dont on ait conservé le souvenir »3. Mais Ampère, ayant quitté Lyon dès i8od pour retourner à Paris, s'y était laissé aller, tout de suite, à une « paresse impardonnable des choses du ciel »4; et dix ans durant, il s'y était attardé ; dix ans durant, dans l'enivrement de la recherche, il avait oublié cette belle résolution qu'en 1804 il avait prise vis-à-vis de lui-même : « Étudie les choses de ce monde, c'est le devoir de ton état; mais ne les regarde que d'un œil ; que ton autre œil soit cons-
2. Valson, La vie et les travaux d'André-Marie Ampère, p. 177-197 (Lyon, Vitle, 1886).
3. Scherer, Études sur la littérature contemporaine. V, p. 3i (Paris, Lévy, 1878).
4. Ampère à Bredin, 29 mars 1818, dans André-Marie Ampère et Jean- Jacques Ampère, Correspondance et Souvenirs, I, p. 139.
tamment fixé par la lumière éternelle »' . Et puis, en i8i5 André-Marie Ampère était revenu à Dieu. On le surprenait, dans l'ombre des églises, prosternant devant le tabernacle la gloire de sa science.
Il disait volontiers que les trois événements qui avaient eu sur lui le plus d'influence étaient sa première communion, l'éloge de Descartes par Thomas et la prise de la Bastille2; en trois notations, données par lui-même, voilà sa physionomie dessinée. Il y avait chez Ampère un chrétien qui, dans la pratique religieuse retrouvée, rapportait une fraîcheur d'enfant3; et, tout en même temps, un cartésien tout prêt à remercier Dieu pour l'éclatante merveille qu'est la raison ; et puis il y avait en lui un contemporain de Lafayette et de Bolivar, d'O'Connell et de Canaris, prêt à s'enthousiasmer pour certains de ces libérateurs, à se sentir le frère de tous les peuples qui s'émancipaient. Il lui semblait, dès i8i5, que tout annonçait une grande époque religieuse 4; de toute son âme il s'attachait à cet avenir; il aspirait à le vérifier, à s'y dévouer.
Il était cousin de Périsse, le libraire lyonnais qui avait édité la brochure d'Ozanam; et sous les auspices de Périsse, le jeune homme lui rendit visite. A mesure que le célèbre physicien faisait parler Ozanam, se souvint-il, peut-être, de lui-même, de sa belle ferveur d'apostolat lyonnais, et puis, hélas! de sa longue tiédeur à Paris, et craignit-il que la chaleur d'âme d'Ozanam ne se refroidît, comme s'était, de 1804 à i8i5, refroidie la sienne? Songea-t-il que le rôle auquel aspirait son visiteur aurait dû jadis, durant ces dix ingrates années — fécondes pour la science toute seule — être le rôle d'Ampère ? On ne
i. Valson, op. cit., p 195.
a. André-Marie Ampère et Jean-Jacques Ampère, Correspondance et Souvenir», II, p. 10 1.
3. Voir dans Ozanam, Mélanges, II, p. 79, la caractéristique de « ce que le christianisme a dû faire à l'intérieur de la grande âme d'Ampère ».
4. Ampère à Bredin, ier octobre 1816, dans A. -M. et J.-J. Ampère, Correspondance et Souvenirs, I, p. 96.
peut jamais prévoir quels ressouvenirs et parfois quels remords peut subitement éveiller, chez les hommes qui ont cessé d'être jeunes, le contact de certaines fraîcheurs de dévouement, toutes neuves, tout imprégnées encore d'une matinale rosée : elles évoquent aisément, chez les interlocuteurs mûris ou vieillis, le fantôme des rêves demeurés en suspens, à moins que ce ne soit le spectre des défaillances; et ce tout jeune homme, qui vient consulter leur expérience, remue parfois, sans qu'il s'en doute, leur conscience. Nous ne savons si un rapprochement s'établit dans l'esprit du grand Ampère entre le passé qu'il avait vécu et l'avenir que voulait vivre Ozanam; mais ce que nous savons, c'est qu'il fit s'installer Ozanam chez lui, à titre de pensionnaire, et qu'il fallut bien peu de jours pour que le jeune homme fût sous le charme.
Ozanam jouissait de cette science universelle qui, chez Ampère, était comme « instinctive » ' ; il s'exaltait à causer avec lui, à voir ce physicien, connu dans le monde entier pour avoir surpris à la création divine certains de ses mystères, prendre sa large tête dans ses mains, et s'écrier: « Que Dieu est grand! Ozanam! que Dieu est grand! » De temps à autre Ozanam aidait son hôte pour la vaste classification des sciences qu'Ampère s'essayait, par un procédé mnémotechnique, à rédiger en vers latins2. Jean-Jacques Ampère, beaucoup moins chrétien que son père, beaucoup moins chrétien qu'Ozanam, était pour celui-ci une façon de grand frère : il le conseillait, tâchait de modérer son impétuosité studieuse, et se plaisait d'autre pari à éprouver du respect pour ses vertus3.
Il faut que vous jouissiez un peu de ce que vous avez fait, écrivait Ozanam, douze ans plus tard, à Jean-Jacques Ampère, vous qui, après Dieu, êtes l'auteur de toute cette prospérité, vous
i. Lettres d'Ozanam, I, p. 36.
qui m'avez pris comme un frère dans la maison de votre saint et glorieux père, qui m'avez mis en chemin... C'est ainsi que la Providence miséricordieuse, dont les desseins paraissent si beaux quand on les voit d'un peu loin dans leur ensemble, me ménageait à Lyon, à l'âge de 18 ans, la connaissance de votre cousin, M. Périsse, qui voulait bien me faire faire quelques bonnes œuvres, afin que par son entremise je vous fusse adressé et que vous fissiez peu à peu, par vos exemples, vos conseils et enfin par votre généreux désintéressement, toute ma vocation littéraire1.
Ainsi se rappellera-t-il, toute sa vie, avec une sorte (Tâtonnement, le bien que lui avait fait cette maison tutélaire ; et tout ému des bontés de la Providence, il se demandera, avec une inquiète gravité, ce qu'elle avait pu vouloir de lui en plaçant sa jeunesse sous de si rares auspices2.
Lyon cependant était bien loin, et sa famille, dont il avait cru, longtemps, qu'elle était l'univers... Et dans le vaste Paris, il suffisait de mettre le nez à la fenêtre — même à celle d'Ampère — pour entrevoir « le monde sous ses formes véritables, avec la laideur de ses vices, le bruit de ses passions, les blasphèmes de son impiété »8. Il y avait toujours des heures où Ozanam n'était pas heureux. « La science et le catholicisme, écrivait-il à Falconnet le 29 décembre 1 83 1 , voilà mes seules consolations; et certes cette part est belle; mais là encore, espérances déçues, obstacles à surmonter, difficultés à vaincre. Tu n'ignores pas combien je désirerais m? entourer de jeunes hommes sentant, pensant comme moi ; or je sais qu'il y en a, qu'il y en a beaucoup, mais ils sont dispersés comme l'or sur le fumier, et difficile est la tâche de celui qui veut réunir des défenseurs autour d'un drapeau1*. » Il apaisait ses impatiences en continuant de songera l'histoire des religions, en traduisant, pour cette synthèse projetée, un travail sur la mythologie des Lapons. Mais ses
1. A. -M. Ampère et J.-J. Ampère, Correspondance et Souvenir», II, p. i3i-i3a. a. Lettres d' Ozanam, I, p. 307.
deux premiers mois de Paris, que tout autre que lui eût réputés féconds, le laissaient insatisfait; il lui tardait de sentir, près de lui, d'autres jeunes croyants, d'autres jeunes apôtres.
Il s'en retourna, le ier janvier i832, voir Chateaubriand. Il avait, cette fois, pour le grand homme, une lettre d'un prêtre lyonnais, l'abbé Bonnevie. Vingt-huit ans plus tôt, Bonnevie avait appartenu, comme Chateaubriand, aux cadres de l'ambassade de Rome, et la disgrâce commune dont ils avaient été frappés par le cardinal Fesch avait créé entre eux des liens très étroits. « Mon futur grand aumônier », c'est ainsi que Mme de Chateaubriand appelait l'abbé Bonnevie; et lorsqu'on se présentait à l'hôtel de la rue du Bac sous les auspices de ce prêtre, on était reçu en ami1. L'entretien du grand homme avec Ozanam fut vraisemblablement, ce jour-là, quelque chose de plus profond, de plus intime, que leur causerie antérieure : un détail donné par Lacordaire nous permet de le deviner. Chateaubriand, questionnant Ozanam sur ses goûts, lui demanda s'il se proposait d'assister au spectacle.
Ozanam surpris, rapporte Lacordaire, hésitait entre la vérité, qui était la promesse faite à sa mère de ne pas mettre le pied au théâtre, et la crainte de paraître puéril à son noble interlocuteur. Il se tut quelque temps, par suite de la lutte qui se passait dans son âme. Chateaubriand le regardait toujours, comme s'il eût attaché à sa réponse un grand prix. A la fin la vérité l'emporta, et l'auteur du Génie du christianisme, se penchant vers Ozanam pour l'embrasser, lui dit affectueusement : « Je vous conjure de suivre le conseil de votre mère ; vous ne gagneriez rien au théâtre, et vous pourriez y perdre beaucoup. » Cette parole demeura comme un éclair dans la pensée d'Ozanam; et lorsque quelques-uns de ses camarades, moins scrupuleux que lui, rengageaient à les accompagner au spectacle, il s'en défendait par cette phrase décisive : « M. de Chateaubriand m'a dit qu'il n'était pas bon d'y aller 2. »
La physionomie de Chateaubriand garda pour Ozanam un grand prestige ; et l'apercevant deux ans plus tard au
i. Latreille, Chateaubriand, p. 46-5t.
«. Lacoadaire, Frédéric Ozanam, p. a3 (Paris, Bray, i856).
Collège de France au cours de Jean-Jacques Ampère, il l'apostrophait ainsi dans VUniveiAs :
Grand homme, on vous a rendu gloire, on vous a fait justice, et il est vrai que votre parole est merveilleusement puissante et que vous avez été éloquent à la tribune, et majestueux dans votre vie politique : et cependant ce n'est point parce que vous êtes éloquent et profond, que vous êtes grand el que l'on vous rend gloire ; c'est parce que votre puissante parole a bien su parler de Dieu, c'est parce que, chantre des martyrs, vous avez le premier entonné des hymnes d'amour sur une terre fumante encore du sang des échafauds ; c'est parce que, pèlerin de Jérusalem, vous avez le premier apporté la palme de l'espérance, après le déluge de l'impiété; c'est qu'enfin, chrétien des temps nouveaux, vous avez le premier arboré la bannière sous laquelle les enfants du dix-neuvième siècle veulent marcher à la régénération religieuse du monde social *.
Ainsi le jeune Ozanam contemplait-il, dans un recul propice à cette somptueuse figure, l'auteur du Génie du Christianisme. Il eût pu le rencontrer souvent, à l'Abbaye aux Bois, chez M,ne Récamier, où le jeune Jean-Jacques Ampère, dès que le cours de ses voyages le ramenait à Paris, s'attardait lui-même beaucoup; mais Ozanam, malgré les encourageantes invites dont il était l'objet, inclinait plutôt à s'effacer de ce salon : « C'est, répondait-il, une réunion de personnes trop illustres pour mon obscurité. Dans sept ans, quand je serai professeur, je profiterai de la bienveillance qu'on me témoigne » 2. Pas plus qu'il ne se laissait attirer par les théâtres, il ne se laissait confisquer par les salons : son idéal d'action sur les jeunes le retenait au cœur du quartier latin, à l'ombre de cette Sorbonne, où le respect superstitieux de la formule Magister dixit risquait d'égarer et de rendre libertins nombre d'étudiants pour lesquels, au loin, des mères pieuses priaient !
J. Univers, Ier mars 1834.
2. Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, II, p. 490- 49» (Paris, Lévy, 1860).
Avec ses allures de « brahme chrétien »*, comme disait Lamartine, le doux et tenace Ozanam prit au nom du catholicisme, dans la Sorbonne de i832, certaines attitudes de révolutionnaire. « La royauté du talent, déclarait-il plus tard, est comme celle des sociétés politiques, elle ne subsiste que par la supposition de son infaillibilité. Ses méprises, en s'imposant aux intelligences dociles, deviennent des actes involontaires de tyrannie 2. » C'est en 1837, à propos d'un livre deMichelet, qu'Ozanam écrivait ces lignes. Il y circule un parfum de i83o, du temps où l'on voyait des royautés succomber, d'autres péricliter; il y flotte, aussi, un souvenir de cette année i832 durant laquelle les jeunes catholiques, dociles au geste d'Ozanam, insurgèrent leur foi chrétienne, en pleine Sorbonne, contre la royauté du talent. L'époque était propice à tous les genres de ripostes : les peuples ripostaient à l'oppression tentée par la Sainte-Alliance ; les croyants ripostaient à l'oppression tentée par certains savants.
Ce fut au pied des chaires de l'incroyance que s'ébaucha le groupement de jeunes gens auquel aspiraient les vœux d'Ozanam, groupement de défensive, et d'offensive, et d'émancipation. L'on se retrouvait pour se prêter réciproquement main forte, et pour prêter, tous ensemble, main forte à la foi. Des bruits de chaînes secouées traversaient l'atmosphère de l'Europe ; les catholiques aussi prendraient leur part du concert. Montalembert allait secouer celles du monopole universitaire; Ozanam allait, lui, s'attaquer à d'autres chaînes, à celles qu'une certaine
1. Lamartine, Cours familier de littérature, III, p. 388-389 {Entretien xvii) (Paris, 1857.) a. Ozanam, Mélanges, II, p, 368.
science, doctorale et brillante, prétendait imposer aux jeunes consciences. Il écrivait dès le 10 février i832 : « Chaque fois qu'un professeur rationaliste élève la voix contre la révélation, des voix catholiques s'élèvent pour répondre. Nous sommes unis plusieurs dans ce but. Déjà deux fois j'ai pris ma part de ce noble labeur en adressant mes objections écrites à ces messieurs1. »
Assez nombreux, ce semble, étaient les cours où cette jeunesse se portait. Au Collège de France, on allait entendre Lerminier, qui professait les législations comparées2; ou bien Ton écoutait Ampère « justifier par une brillante théorie géologique l'antique récit delà Genèse »'. A la Sorbonne, un peu plus tard, on s'assit près de la chaire de Michelet; on épiait sur ses lèvres « un sentiment qui ressemblait à l'esprit de retour vers les doctrines chrétiennes » ; on lui savait gré de ne pas se faire gloire de son incroyance ; on avouait ne pouvoir contempler sans émotion son front que le travail sillonnait de rides prématurées, ses cheveux blanchis avant l'âge; et l'on pleurait « bien des larmes » tandis que sa « parole chaleureuse » redisait la vie et la mort de Jeanne d'Arc4.
Deux cours où l'on faisait bonne garde, et où Ton agissait, étaient ceux de Letronne et de Jouffroy. Une première fois, Letronne avait traité la papauté d'« institution passagère, née sous Charlemagne, mourante aujourd'hui » ; une seconde fois, il avait accusé le clergé d'avoir constamment favorisé le despotisme. Certains gestes de tète, fort expressifs, par lesquels Ozanam repoussait les allégations du professeur, furent surpris par un autre étudiant catholique, qui ne le connaissait pas encore; il s'appelait Lallier, et son nom devait s'inscrire, à côté de celui d'Ozanam, dans l'histoire des conférences de Saint-Vincent de Paul. Les jeunes catholiques ripostèrent
i. Lettre» d'Ozanam, I, p. 46.
a. Ibid., I, p. 33.