Lettres (1912), I
l'historien 157
nir à l'expression de mon idée. » On conviendra que l'homme qui s'imposait une pareille tâche se trompait sur les limites du travail et des forces humaines ; il ne se dissimulait pas la difficulté des questions; il avait les illusions, mais non la présomption de la jeunesse. Il reste qu'il se chargeait d'une entreprise impossible. Même une équipe de travailleurs, comme il songea à en organiser une, n'aurait pas pu l'accomplir, caria difficulté en tenait en partie à l'état d'avancement de la science. L'histoire comparée des religions n'avait pas encore traversé ce siècle d'analyse, qui, suivant la parole d'un maître, est nécessaire pour que l'on puisse goûter la joie d'une heure de synthèse4. La tentative d'Ozanam était donc prématurée, et l'on est embarrassé pour dire ce qui lui fait le plus d'honneur, d'avoir conçu cette noble ambition, ou d'y avoir sagement renoncé.
Nous y avons quelque peu insisté, cependant, d'abord parce qu'elle explique l'éclosion de la vocation historique d'Ozanam ; ensuite parce qu'elle révèle ses tendances intellectuelles: il sera toujours de ceux qui travaillent en largeur2, pour ainsi dire; il quittera l'histoire comparée
1. Même aujourd'hui, on peut se demander si elle a dépassé la phase purement descriptive. De récentes publications collectives, comme Christus et Ou en est l'histoire comparée des religions ? de même la fondation de la Semaine d'Ethnologie religieuse, semblent montrer qu'on ne le pense pas, dans les milieux catholiques. Elles attestent des tendances bien différentes de celles qui prévalaient il y a quatre vingts ans; plus de prudence, de patience, moins de hâte d'aboutir, l'idée que la science est à la longue la meilleure apologétique. (Cf. l'article de Mgr Batiffol dans le Correspondant du 25 août 1912 : « On vise moins à des synthèses qu'à des monographies. »
2. En voici un exemple : dans ses Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon [Mélange», I, p. 330 n.) il proteste contre l'idée de réduire l'enquête sur les croyances primitives de l'humanité à la seule race européenne. « Un esprit consciencieux penserait, ce me semble, que la marche des peuples de l'Europe n'est au contraire qu'un terme du développement total du genre humain, qu'une loi générale doit être établie, non sur une série de faits particuliers, mais sur l'examen de tous les phénomènes auxquels elle se rapporte, et qu'il est téméraire à l'homme de vouloir forcer la nature à rentrer dans les cadres étroits qu'il a tracés. » Tout le développement de la science s est fait dans le sens indiqué par Ozanam. Dans son étude (dont il sera question plus loin) sur les Origines du droit français cherchées dans les symboles et formules du droit universel^ par Michelet, l'un des reproches qu'il adresse à l'auteur, c'est letroitesse de sa documentation. (Cf. Mélanges, II, 414.)
OZANAiM
des religions, mais pour l'histoire comparée des littératures. Enfin elle fut le stimulant qui l'excita à se donner, bien jeune encore, la plus vasteculture. Déjà ses Réflexions sur la doctrine de Saint-Simon déploient une érudition de seconde main, bien entendu, mais puisée aux ouvrages alors les plus estimés, et que l'on jugera superficielle, si l'on oublie Page de l'auteur, mais prodigieuse, si l'on pense à ses dix-huit ans. Rien qu'à lire sa correspondance on est confondu de tout ce qu'il sut lire et s'assimiler, au temps même où ses meilleures heures étaient prises par un labeur professionnel ingrat. En particulier, c'estdurant ces années décisives qu'il acquit, non d' « une douzaine de langues », mais des quatre grandes langues européennes : anglais, allemand, italien et espagnol, cette connaissance approfondie qui devait, lors du concours d'agrégation des facultés, lui assurer une supériorité indiscutable sur tous ses concurrents, et qui surtout constituait une excellente préparation à son métier d'historien. C'était une originalité véritable, en un temps où l'on n'avait pas compris encore, du moins en France, que « la culture des sciences... est internationale », et que la connaissance des langues étrangères « est un instrument de travail indispensable »; à ceux qui ne le possèdent pas, « les grands problèmes... sont interdits, pour cette raison misérable et ridicule qu'ils sont en présence des livres publiés sur ces problèmes en tout autre langue que la leur, devant des livres scellés1 ».
Ce furent des nécessités de carrière qui amenèrent Ozanamà sortir de cette période de préparation générale pour aborder des tâches précises. Il n'y avait pas alors à Lyon de Faculté de droit. Force fut au futur avocat d'aller chercher ailleurs l'enseignement nécessaire. Ses parents l'envoyèrent à Paris. Dans ses lettres, on saisit à merveille le conflit de deux sentiments : le regret affectueux de la famille et du sol natal, la griserie joyeuse qu'il éprouve à se trouver au centre intellectuel le plus actif du monde,
1. Langlois et Seignobos, Introduction aux Etudes historiques, p. 35.
l'historien 159
sans y marquer d'abord sa place à venir, — car sa modestie et sa docilité filiale mirent longtemps à. concevoir pour lui-même autre chose qu'une obscure et honorable carrière au barreau lyonnais, — mais avec la résolution de profiter le mieux possible des quelques années qu'il lui était donné d'y passer. Non sans quelques scrupules de sacrifier à ses goûts personnels les études de droit qui étaient le motif officiel de sonséjour à Paris, il se plongea avec délices dans les bibliothèques et fréquenta les cours de la Sorbonne et du Collège de France. Ses choix sont très variés; ils reflètent une curiosité très ouverte, des préoccupations de culture générale et d'apostolat, beaucoup plus que des soucis de préparation technique. Mais Paris lui procura d'autres occasions encore, qui furent avidement saisies. Sa bonne fortune, ou plutôt le charme qui se dégageait de sa nature morale, lui valurent de faire la conquête d'André-Marie Ampère. Reçu chez l'illustre savant, en qualité d'hôte et de commensal, il put y voir de près la beauté d'une vie toute vouée à la science. Mais surtout il put profiter de la bibliothèque d'abord, et bientôt des conversations du savant, un peu inconstant et superficiel, mais à l'esprit merveilleusement ouvert, que fut Jean-Jacques Ampère, le fils d'André-Marie. Plus âgé de quelques années qu'Ozanam, déjà « arrivé» quand celui-ci n'était qu'un obscur débutant, Jean-Jacques Ampère devint pour lui un guide, un ami, presque un frère aîné; par ses conseils, ses recommandations, ses votes, il lui rendit en toute circonstance de ces services de carrière qui n'étaient pas indispensables, — car le mérite d'Ozanam aurait forcé toutes les portes, — mais qui sont toujours utiles; et surtout il semble bien avoir exercé une influence décisive sur son orientation intellectuelle, et l'avoir dirigé vers ces études de littérature comparée où il allait trouver la gloire.
De bonne heure, que ce fût pour sa satisfaction personnelle, ou dans l'idée vague que cela pourrait servir à sa carrière, ou simplement pour trouver dans un programme
d'examen une direction précise, Ozanam conçut l'idée de prendre ses grades littéraires en même temps que ses grades de droit. Il passa sa licence es lettres en 1835; puis de Lyon, où il était rentré, il envoya à la Sorbonne sa thèse de doctorat, qu'il revint soutenir le 7 janvier 1839. C'était son livre sur Dante. Le succès qu'il obtint décida de son avenir. Il était désormais un maître, reconnu pour tel. Il ne lui manquait plus qu'une chaire. Il l'obtint d'abord dans une spécialité tout autre que celle où il venait de débuter avec tant d'éclat. A Lyon avait été créé pour lui, par les soins et en partie aux frais de la Chambre de commerce, un cours de droit commercial. Il le professa du 16 décembre 1839, date de sa leçon d'ouverture, jusqu'à la fin de l'année scolaire 1840.
Pour qui ne connaîtrait Ozanam que par les œuvres charmantes et célèbres où il a su mettre tant de poésie dans l'histoire, Les Poètes franciscains ou Le Pèlerinage au pays du Cid, par exemple, ce cours semblerait une gageure. Il paraît au premier abord l'homme le moins fait pour enseigner une des branches les plus arides de la science juridique. A tant faire que de monter dans une chaire de droit, le droit public ou l'histoire du droit lui auraient, semble-t-il, bien mieux convenu, et l'auraient mieux préparé à sa future tâche. Il venait de montrer qu'il était capable d'exceller dans ces études1. Cependant son cours de droit commercial, ou plutôt les notes de ce cours, qui se sont conservées, ont paru à un juge compétent, Théo-
1. Nous faisons allusion à deux articles de circonstance que l'on a très justement recueillis dans les Mélanges (II, 331-405 et 407-435). L'un, de 1837, était une étude sur les Biens de l'Eglise, très brillante, très éloquente (forcément un peu brève sur certains points et où notamment est comme oubliée la question des taxes pontificales, si brûlante à la fin du moyen âge). L'autre, beaucoup plus remarquable (parue dans YUnivers de septembre-octobre 1837), est un compte rendu de l'ouvrage de Michelet, Origines du droit français cherchées dans les symboles et les formules du droit universel; critique très ferme, en même temps que très sympathique, très compétente, et par endroits finement railleuse, d'un ton qu'Ozanarn s'interdit ordinairement, mais où il aurait excellé, s'il l'eût voulu. Sans méconnaître le moins du monde les très grandes qualités de Michelet, il a très justement plaisanté cet homme « qui était né poète » et qu'avec ses éminentes facultés <c nous avons redouté de voir descendre au rang d'historien » (p. 410-411), qui dans un travail sur les origines du droit « ne se
l'historien 161
phile Foisset, très dignes d'être publiées *. « Ce ne sont que des notes, et pourtant quelle étendue! quelle élévation ! quelle lumière ! Il n'y a là que les grandes lignes du sujet, mais elles y sont toutes2. » Le juriste ne sera pas seul à s'y intéresser. « Le droit » pour Ozanam, a dit encore Foisset, « c'était avant tout une branche de la philosophie; c'était une portion de l'histoire, c'était même un côté de la littérature3. » Rarement professeur, à coup sûr, a par des aperçus plus nombreux, plus variés, mieux situé au milieu de l'ensemble des connaissances humaines la science particulière qu'il était chargé d'enseigner; et si le rôle d'un maître est inoins encore de remplir l'esprit de connaissances que d'éveiller la curiosité intellectuelle, jamais personner assurément, ne l'a mieux compris qu'Ozanam. Dès sa leçon d'ouverture, il avait protesté contre l'erreur que tout le droit commercial se trouve au code de commerce, et revendiqué pour son cours une bonne partie du droit civil; ce qui était d'autant plus justifié, et même nécessaire, qu'il n'existait pas encore à Lyon de chaire de droit civil. Il avait annoncé également qu'il ne s'assujettirait pas à la méthode purement exégétique. Une première leçon sur le droit en général, une autre sur les devoirs des commerçants envers la société, envers les particuliers, envers eux-mêmes, une autre sur le juste salaire, le montrent philosophe, psychologue, sociologue, quittant très volontiers, il l'avouait, « la jurisprudence pour la morale ». Non seulement trois leçons tout historiques, sur le droit commercial dans l'antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes, servaient d'introduction
vante pas « d'être jurisconsulte, et « peut-être même se vante de ne l'être pas » (p. 412). Ozanam a fait preuve d'un bout à l'autre de cet article d'une grande connaissance de l'histoire et d'un sens très juste de l'évolution du droit. S'il était possible de regretter qu'il ait écrit Dante, on voudrait qu'il se lût spécialise dans l'histoire du droit.
1. Elles occupent les pages 439-679 du tome II des Mélanges. 11 y a quarantesept leçons, quarante-huit en tenant compte de la leçon d'ouverture, dont la rédaction même est conservée.