Lettres (1912), I, p
mal disposé d'ailleurs, étreignantla chaire dans les douze cercles de ses gradins qui la dominent et paraissent la menacer, cette vue inopinée m'effraie ; je me sens tout à coup brisé de corps comme par une terreur panique, mes lèvres se paralysent et ma mémoire se refuse à me suggérer quelques phrases écrites et apprises précisément pour subvenir au premier embarras. Il y a eu alors une minute d'hésitation et d'angoisse qui ne s'effacera jamais de ma mémoire... Les forces physiques me manquaient; les idées s'effaçaient aussi, distraites parla multitude des visages connus que j'apercevais dans la salle. » Rien de ses angoisses n'échappait à son auditoire. « Il tremblait comme un enfant... Un puissant effort de volonté pouvait seul, chaque fois, le pousser à paraître en public... On souffrait de le voir souffrir ainsi K » Il triomphait enfin de cette première impression. « Peu à peu, a écrit, — un peu solennellement, — Lacordaire 2, par l'entraînement que la parole se communique à elle-même, par cette victoire d'une conviction forte sur l'esprit qui s'en fait l'organe, on voyait de moment en moment la victoire grandir, et lorsque l'auditoire lui-même était une fois sorti de ce premier et morne silence si accablant pour l'homme qui doit le soulever3, alors l'abîme rompait ses digues et l'éloquence tombait à flots sur une terre émue et fécondée. » Plus simplement et plus profondément, Caro k dit que « son talent était encore de la conscience ». Sa « mauvaise honte » du début cédait bientôt au devoir « de produire les idées avec toute la force et la chaleur qu'on doit mettre au service de la vérité ». Il pouvait lui arriver encore de chercher ses mots ou de s'embarrasser dans une période; personne n'y prenait plus garde; à force de passion il entraînait tout le monde. « La parole s'accen-