‹ OzanamChapitre 62 sur 171 · Lettres, II · texte numérisé non relu

Lettres, II

3. Cf. sur cette situation Lan g loi s et Seignobos, Introduction aux études historiques, p. 37.

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à cet égard1; il entreprit de l'acquérir. Les médecins lui ordonnaient une année de congé ; il désira l'occuper par un voyage; le Ministre de l'Instruction publique, Salvandy, facilita les choses en lui donnant une mission en Italie. Dans ces temps éloignés, la légende — est-ce tout à fait une légende? — veut que la principale obligation du «missionnaire » fût de toucher ses frais de route. Ce n'est pas ainsi que le comprit Ozanam; il fouilla les bibliothèques de Florence, de Rome, du Mont-Cassin, deVenise ; il en rapporta les Documents inédits pour servir à V histoire littéraire de V Italie; il en rapporta surtout pour lui-même la pratique des recherches et des travaux de critique. Bien qu'il n'ait jamais pu combler entièrement les lacunes inévitables de sa formation première, bien qu'il ait été ressaisi trop vite par sa préférence pour les travaux de vulgarisation supérieure, il importait de signaler la qualité nouvelle qu'il avait acquise et développée2.

Ainsi peut-être se justifie le titre donné à ce chapitre, et le paradoxe apparent de faire durer la période de formation d'Ozanam jusqu'à la tin de sa trop courte vie. C'est qu'il a toujours conservé la vivacité d'esprit, la curiosité, la fraîcheur d'intelligence, qui imposent le perfectionnement de soi-même et rendent impossible de se reposer sur son acquis. Sainte-Beuve, en un jour de mauvaise humeur et d'injustice, l'appelait «cet ardent et vigoureux écolier dont ils sont entrain de faire un grand homme3 ». Le grand critique était trop pénétrant pour que ses boutades les plus malveillantes ne fussent pas vraies par quel-

1. « Pour le moment, écrivait-il à Ampère le 21 juillet 1849, je m'occupe de publier mes documents inédits rapportés d'Italie, mais j'ai une extrême impatience d'avoir fini, quoique j'y aie l'avantage de m'essayer à des exercices de critique auxquels j'étais resté trop étranger jusqu'ici. » (Lettre inédite, communiquée par M. et Mme Laurent Laporte.)

2. Dans le dernier séjour qu'il fit en Italie, déjà presque mourant, en 1853, il s'occupait encore de recueillir des documents.

3. Causeries du lundi. XV, 289, Sainte-Beuve a été ailleurs beaucoup plus équitable pour Ozanam. Cf. son jugement sur la Philosophie de Dante, que nous citerons plus loin; et les quelques lignes rappelées par M. Goyau à la fin de son article.

que endroit, au besoin en dépit de lui-même. Ici il tournait seulement en blâme ce qui aurait dû être un éloge. Ozanam a été jusqu'au bout un écolier, dans le sens et dans la mesure où doit le rester toujours un maître véritable.

On devine déjà qu'un esprit si distingué, qui avait passé par tant de disciplines, pourvu d'une culture classique si forte, nourri des plus solides études philosophiques et juridiques, familier avec les quatre principales langues et les quatre grandes littératures modernes, complété par de grands voyages, doué de l'instinct sinon rompu à la méthode du chercheur; on devine qu'un pareilhomme,s'appliquant avec un labeur acharné aux études d'histoire littéraire, n'a pu manquer d'y conquérir une place éminente et d'y laisser sa trace. C'est à marquer cette trace que nous devons nous appliquer maintenant.

Gela ne va pas sans quelque difficulté. Personne ne pouvant se flatter d'avoir dit le premier ou le dernier mot sur rien, il n'est pas toujours aisé de faire la part de chacun et de discerner les influences exercées ou subies. La science, et surtout la science historique, ne procède pas par l'addition les unes aux autres de vérités successivement acquises et définitivement établies. Pour reprendre une métaphore bien usée, la pierre que le savant apporte à l'édifice de la science n'y reste pas toujours reconnaissable et marquée de son nom. Ses successeurs la retaillent et la resculptent à leur manière, ou même la remplacent par un travail en sous-œuvre. Le monument change d'aspect, et il arrive que rien n'y rappelle au premier abord la main des premiers constructeurs, sans lesquels cependant il n'existerait pas. Chaque génération apporte avec elle son goût, des exigences plus raffinées, certaines manières de poser les questions, la préoccupation de certains problèmesprimitivementnégligés.Pournousbornerà quelques exemples, qui se rapportent à l'ordre de questions étudiées par Ozanam, les recherches philologiques, conduites avec une précision croissante, les recherches d'histoire littéraire, orientées vers les problèmes delà filiation

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des œuvres et du développement des thèmes, ont fait naître le besoin de textes reproduits avec une impeccable fidélité. On ne peut plus se contenter de publier une œuvre telle que la donne le manuscrit que le.hasard vous a fait rencontrer ; le moindre écrit réclame une édition critique, et presque toutes les éditions anciennes sont jugées insuffisantes*. D'une façon plus générale, l'expérience a appris que des faits très importants peuvent être établis grâce à de minutieuses remarques de langue, de diplomatique, de paléographie, dont le profane dénoncerait volontiers la pédantesque inutilité. « Les sciences historiques en sont arrivées maintenant à ce point de leur évolution, où les grandes lignes étant tracées, les découvertes capitales ayant été faites, il ne reste plus qu'à préciser des détails; on aie sentiment que la connaissance du passé ne peut plus progresser que grâce à des enquêtes extrêmement étendues et à des analyses extrêmement approfondies dont seuls des spécialistes sont capables2. » D'innombrables pièces d'archives ont été mises au jour ; on peut dire, — sauf les réserves qu'appellent toujours des formules aussi générales, — que c'est l'œuvre propre du xixe siècle ; les érudits du xvne et du xvme s'étaient chargés défaire connaîtreles principales chroniques. Cette masse de documents nouveaux n'a pas seulement comblé beaucoup de lacunes et corrigé beaucoup d'erreurs ; on peut dire qu'elle a modifié les tendances mêmes de la critique historique et la conception que l'on se fait de la valeur des documents. Il est arrivé si souvent que les sources narratives, et surtout les sources un peu postérieures aux événements, confrontées avec les pièces d'archives, en ont reçu un démenti, qu'on est devenu bien plus sceptique sur la valeur de ces sources, bien plus défiant dansla critique qu'onexerce sur elles. On est fixé sur le défaut de critique des auteurs du moyen âge ; on est guéri de l'espèce d'illusion d'optique qui faisait considérer comme recevable le témoignage d'auteurs

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