Cf. Hauvette, op. cit., p
Thumanité tout entière, dont le poète n'est que le représentant, la voie de la perfection et du salut. Mais au commencement du xixe siècle apparut une explication nouvelle, celle-là tout historique et politique. C'est à ses expériences, à ses espérances politiques, que Dante aurait fait allusion. La « forêt obscure » ne serait plus l'état de péché, mais l'Italie déchirée par les factions et piétinée par l'étranger; le lynx, le lion et la louve, qui repoussent le poète au moment où il cherche à gravir la colline ensoleillée, ne représenteraient plus les vices ou les dispositions mauvaises de la nature, mais les puissances politiques ennemies de Dante, c'est-à-dire le parti des Noirs, la France et la cour de Rome; et le salut qu'il annonce à l'humanité, c'est l'ordre et la paix par l'Empire. Il n'est pas difficile de voir quelles raisons d'actualité favorisèrent en Italie le succès de cette interprétation, qui nest d'ailleurs pas sans contenir une part de vérité. Le patriotisme italien de Dante, l'éloquence avec laquelle il avait déploré les discordes et l'abaissement de l'Italie, ses attaques aussi contre le pouvoir temporel, avaient attiré sur lui l'attention des premiers apôtres du Risorgimento et de l'unité ; le privilège de ce très grand nom a toujours été que tous les courants qui ont agité l'Italie ont prétendu remonter à lui comme à leur source. On oubliait qu'il concevait les destinées de sa patrie tout autrement que les « patriotes » et que les « libéraux » modernes; on se rappelait seulement qu'il n'y avait pas été indifférent; on tenait à le vénérer comme l'un des créateurs de cette âme italienne qui travaillait à se donnerun corps. En Allemagne, où l'on n'avait pas les mêmes raisons, on fit un accueil assez froid à la théorie nouvelle*. En France, elle séduisit Fauriel. Mais surtout le grand érudit, avec une mésintelligence, bien rare chez lui, de l'esprit du Moyen Age, et poussé sans doute par le désir inconscient de rapprocher du goût moderne le poème qu'il admirait, y réduisait, au point de la nier presque,
1. Pour le détail et les preuves, je me borne à renvoyer au chapitre de Kraus cité plus haut.
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la part de l'allégorie. Il allait, au mépris de toute la tradition, jusqu'à refuser de voir en Béatrix le symbole de la théologie ; il développait sa thèse avec une verve ironique qu'il aurait pu mieux employer. Pour lui le poème devait se prendre autant que possible au sens littéral : il était un magnifique hommage d'amour à la Béatrix réelle, la fille de Folco Portinari1.
Tel était l'état de la controverse dantesque au moment où Ozanam écrivait sa thèse. La méthode en est aussi irréprochable, que le plan original et les conclusions solides. Il part de ce principe de bon sens que Dante a pu, par mode et par système, se proposer d'être énigmatique, mais non pas tout de même d'être inintelligible. Obscure pour nous, il faut que sa langue symbolique l'ait été moins pour ses contemporains ; il empruntait plus ou moins à un fonds connu et commun d'allégories et de figures. Ce n'est donc pas à des conjectures plus ou moins ingénieuses, mais arbitraires, ce n'est pas à notre imagination, toujours portée à prêter aux hommes d'autrefois les idées d'aujourd'hui, qu'il faut demander le secret de Dante. Il convient de se refaire un esprit du Moyen Age, d'interroger les contemporains du poète, ses premiers commentateurs et le poète lui-même, puisque aussi bien il a beaucoup écrit, en dehors de la Divine Comédie, et s'est copieusement expliqué. L'idée est simple; encore fallait-il l'avoir, et surtout, ce qui était plus difiicile, s'y tenir absolument2. C'est pour avoir suivi avec plus de ténacité et
1. Voir l'ouvrage posthume : Dante et les origines de la langue et de la littérature italiennes. « Que veulent donc dire les commentateurs pédants ou rêveurs quand ils disent que dans la Béatrix de Dante il faut voir la théologie?. . . Un poète qui aurait une intention pareille, aurait-il la moindre chance d'être compris? y, De pareils passages font apprécier le mérite et l'originalité d'Ozanom. Il est à noter que l'ouvrage de Fauriel, bien que publié longtemps après celui d Ozanam, reproduit un enseignement fort antérieur. Il serait intéressant de savoir si Fauriel avait modifié ses vues.
2. Tout au plus peut-on dire que cette idée si juste est gâtée par une défaillance de critique bien excusable à cette date. Ozanam fait très grand état d'une lettre de Dante à Cungrande délia Scala {thèse, p. 74), qui serait en effet de première importance, mais qui est très probablement apocryphe (Kraus, Dante, 313-317). Il convient d'ajouter qu'il se trompait avec presque tous les érudits d'alors.
d'érudition que ses devanciers une idée semblable, que M. Mâle renouvelait naguère l'étude de l'iconographie de nos cathédrales. Ozanam a fait pour le chef-d'œuvre de la poésie religieuse du Moyen Age ce que M. Mâle a fait avec tant de bonheur pour les chefs-d'œuvre de l'art plastique.
Il ne s'est pas astreint à donner de la Divine Comédie un commentaire continu, ni même une étude complète ; il ne s'est pas attardé par exemple à en faire ressortir les beautés poétiques *, encore qu'il déplorât qu'on les connût trop peu2. Mais par contre il ne s'y est pas exclusivement renfermé. Il ne l'a envisagée que comme l'un des documents dont il disposait, concurremment avec d'autres, pour reconstituer la philosophie de Daute et la comparer aux autres systèmes du Moyen Age. Ainsi s'affirme la nouveauté de sa tentative et se justifie son titre3.
Nous ne pouvons qu'analyser brièvement son livre. La philosophie de Dante a la foi pour postulat, et conduit à la foi; elle est symbolisée par Virgile, que Béatrix envoie à Dante et qui ramène Dante à Béatrix. Elle comprend une physique, une métaphysique et une morale ; mais celle-ci est l'essentiel et la fin de tout le reste. « Le point de vue pratique est celui auquel toutes ses tendances ramènent4» Dante. « Il ne faudra pas s'étonner si toutes les connaissances obtenues viennent se classer sous la notion du bien et du mal. Il y aura un ensemble de doctrines qui comprendra le mal d'abord, puis le mal en lutte ou en rapport avec le bien, enfin le bien lui-même, dans l'homme, dans la
1. De même il ne résume la vie de Dante qu'autant que cela est indispensable pour lintelligence de son œuvre, et n'entreprend pas de refaire la biographie de Fauriel, qui pouvait alors passer pour satisfaire toutes les exigences. C'est ainsi qu'il admet sans hésitation un fait aujourd'hui très contesté, le voyage de Dante en France et à Paris (Hauvette, op. cit., 160-164). Ici encore, on constate son esprit de fidélité à la tradition.
2. Cf. Thèse, p. 6 : « Parmi ceux qu'on appelle les gens instruits, beaucoup ne connaissent du poème entier que Y Enfer, et de YEn/er que l'inscription de la porte et la mort d'Ugolin. »
3. Sa thèse est intitulée : Essai sur la philosophie de Dante. Les éditions suivantes portent le titre : Dante et la philosophie catholique au xm* siècle, qui exprime mieux encore le contenu du livre.