Les Poètes franciscains, p
4. Aux Poètes franciscains, Ozanam a ajouté en appendice une anthologie des Fioretti, œuvre de Mme Ozanam. « Une main plus délicate que la mienne a choisi et mis en français les plus pieux, les plus touchants, les plus aimables récits des Fioretti, en s'efforçant de serrer de près le ton simple et vif du vieux narrateur » (p. 5).
première étude d'ensemble qui, en France tout au moins, ait attiré l'attention sur cet homme étrange1. Légiste sans scrupules2, fier, avare, engagé dans tous les vices et les concupiscences du siècle, il est converti brusquement par la morttragiquede sa femme, et devenu frère lai de l'ordre des Mineurs, étonne le monde par l'ardeur et les excentricités de sa pénitence; égalant presque saint François dans son amour de la pauvreté, mais dépourvu de ce bon sens joyeux que le saint associe toujours à sa « folie d'amour » ; dépourvu aussi de la douceur et de la docilité de son maître; déformant l'idéal franciscain par des exagérations fougueuses et presque malsaines; tour à tour insatiable d'humiliations, ou orgueilleusement rebelle au Saint-Siège, et passant de l'extase mystique à la satire haineuse. Cette âme véhémente s'est épanchée dans des vers de valeur très inégale ; les uns en latin (le Stabat Mater Dolorosa, dont il est probablement l'auteur3, suffirait à sa gloire), les autres, beaucoup plus nombreux, en italien. Jacopone est le représentant principal et comme la personnification de ce genre de la lauda ou chant religieux populaire, qui se développa en Italie, au xme siècle, enpartie par l'influence franciscaine ; il l'a porté au degré de perfection dont il est susceptible. Tour à tour, il entraîne par une passion brûlante, déconcerte par des subtilités bizarres, rebute par des trivialités voulues. Ozanam a très bien étudié
1. D'Angona, dans son article sur Jacopone da Todi, il giullare di Dio del secolo XIII (réimprimé dans ses Studi sulla letteratura italiana dei primi secoli), raconte que Villemain, au cours de ses leçons sur la littérature européenne au Moyen Age, ayant fini de parler de Dante, « reçut une lettre dans laquelle on lui reprochait d'avoir, en passant sous silence les poésies de Jacopone de Todi, négligé la source principale à laquelle avait puisé le génie del'Alighieri. Il ne dit pas, et peut-être ne connut jamais, le nom de l'auteur de cette lettre; mais nous avons été souvent tentés delà curiosité de le deviner. Ozanam n'était pas encore à Paris, et parmi les savants français de ce temps, nous n'en voyons pas d'autre qui pût avoir connaissance d'un auteur que Villemain, ainsi qu'il dut l'avouer, ignorait complètement ».
2. Il exerçait le métier de procureur, peu honoré des hagiographes (cf. sa vie en dialecte ombrien, publiée par Tobler dans la Zeitschrift fur Romanische Philologie, II, 26.
3. L'attribution du Stabat à Jacopone, admise par Ozanam, est probable sans être absolument certaine. Il en est de même de son pendant, beaucoup moins célèbre, le Stabat Mater Speciosa, qu'Ozanam a contribué à mettre en lumière.
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le mysticisme de Jacopone. Il a aussi particulière?nent insisté sur ceux de ses poèmes qui sont en forme de dialogue; par exemple une Passion où figurent comme interlocuteurs Jésus, la Vierge, la foule, et un messager; et surtout celui qu'on pourrait appeler le Débat de la Justice et de la Miséricorde; une espèce de drame allégorique qui se joue au ciel, et dont le salut de l'homme est l'enjeu. « L'allégorie, dit-il à ce propos, et fort heureusement, qui ne prête que des fictions languissantes aux artistes des siècles savants, s'échauffait sous la main des hommes du Moyen Age. La foi dont ils débordaient passait dans leurs créations; ils finissaient par croire à leurs personnages et par leur donner cette simplicité, ce naturel et cette verve qui les font vivre '. » Ces dialogues de Jacopone ont une grande importance pour l'histoire littéraire, puisqu'ils sont l'origine des mystères2.
Tout cela est fort intéressant et au temps d'Ozanam était en grande partie nouveau. Mais par ailleurs il faut bien avouer que des réserves s'imposent. On regrettera d'abord qu'Ozanam, si attentif d'ordinaire à éclairer la littérature par l'histoire, n'ait pas écrit, au lieu de quelques lignes3, un chapitre approfondi sur la situation intérieure de l'Ordre des Mineurs au xme siècle. On sait qu'elle se résume dans la querelle engagée entre les Spirituels et le parti de la Communauté. Les premiers se donnent pour les seuls représentants fidèles de la pensée de saint François; ils maintiennent avec intransigeance ce qui leur paraît son esprit même, la pratique de la pauvreté absolue, le dédain des vaines curiosités intellectuelles. Les autres (nous parlons des meilleurs et non des simples relâchés) subordonnent cet idéal aux nécessités pratiques de l'administration d'un ordre devenu immense et aux besoins du ministère et de l'apostolat; ils encouragent les études et la fréquen-