Poètes franciscains, p
l'historien 225
que l'ordre va au rebours des intentions de son fondateur, et que la corruption de l'Eglise est un effet de sa richesse, et que la corruption du Saint-Siège en particulier est une conséquence du pouvoir temporel ; et s'il damne saint Gélestin V, le pontife selon le cœur des Spirituels, ce n'est au fond que l'effet tout contraire d'un même sentiment : il en veut au pape de l'abdication, di gran rifiuto, des espérances qu'il avait fait naître et qu'il a trompées j. Dans tout cela d'ailleurs, il n'y a pas encore la preuve d'une influence personnelle de Jacopone sur Dante. Littérairement c'est une bien grande exagération de voir en Jacopone un précurseur du grand poète florentin2; et je doute fort qu'il ait fallu son exemple pour décider Dante à écrire eu italien. Ne fut-ce que par sa langue3, Dante se rattache à un tout autre groupe que celui des laudesi ombriens; et les ressemblances qu'on avait cru découvrir entre lui et Jacopone s'évanouissent au fur et à mesure qu'on replace à leur date véritable des poésies indûment attribuées à ce dernier et beaucoup plus récentes4.
Enfin, Ozanam n'a pas tout à fait évité une espèce de contradiction où sont tombés la plupart des historiens de saint François et de son ordre ; et dont ceux-là seuls se sont préservés qui ont pris pour cadre de leur travail les controverses sur l'interprétation de la règle. Je veux dire qu'il lui est arrivé défaire un titre de gloire à saint François de choses qui se sont faites à propos de lui, mais contre ses intentions et son esprit. Un des mérites les plus incontestables de son livre, c'est d'avoir montré en saint François un précurseur lointain delà Renaissance. La prédication franciscaine a ranimé la ferveur religieuse. En orientant la piété vers la méditation de la Passion du Christ,
1. Dante blâme d'ailleurs les exagérations des Spirituels, et voudrait que l'ordre tint un juste milieu entre eux et les relâchés (Paradis, XII, 124), etilse 9épare d'eux en ce qu'il est un scolastique, un savant, et qui estime très haut la science.
2. Gomme l'a un peu trop fait Ozanam {Poètes franciscains , p. 244 et suiv.).
4. Sur toutes ces questions, cf. l'article cité plus haut de d'Àncona.
elle lui a donné un caractère plus sentimental et plus pathétique. Elle a provoqué un merveilleux élan vers les œuvres, et notamment vers la construction et la décoration des églises. La vie du saint a fourni à l'art un grand nombre de sujets nouveaux, presque contemporains, qui ont obligé les artistes à sortir de l'iconographie traditionnelle pour s'engager dans ces voies de l'invention, du pathétique sobre et du sain naturalisme, où la peinture italienne allait trouver sa grandeur. Saint François a donc été un grand inspirateur d'art, Seulement, — il faut y insister,— il Ta été indirectement et comme malgré lui. Sans doute, il a eu l'âme ouverte à la beauté. Mais il s'est laissé aller à son goût pour la musique, et surtout pour la poésie, seulement parce que ce sont les plus spiritualistes de tous les arts, où l'inspiration emporte presque l'exécution avec elle. Pour les autres arts, au contraire, où l'exécution suppose une matière, l'esprit de pauvreté ne s'en accommode guère. « A peine, dit Ozanam \ eut on déposé [saint François] dans le tombeau, qu'on y sentit je ne sais quoi de puissant qui remuait pour ainsi dire la terre et qui sollicitait les esprits... Et comme il n'avait eu ni toit ni serviteur, il fallut qu'on lui bâtit une demeure magnifique comme le palais qu'il avait rêvé dans sa jeunesse, et qu'il vît entrer à son service tout ce qu'il y avait d'ouvriers excellents dans les arts chrétiens. » L'éloquence, ici, jette un voile somptueux sur le fait que la basilique d'Assise fut élevée parElie de Gortone, un corrupteur et bientôt un apostat de l'ordre, au milieu des protestations indignées des plus fidèles disciples du saint. Elle est comme le symbole de l'abandon du pur idéal franciscain, que, par une espèce de paradoxe, on trahissait dès qu'on voulait le glorifier.
Mais la critique la plus grave que l'on doive adresser aux Poètes franciscains, c'est qu'Ozanam ne se soit pas assez rendu compte qu'une étude comme la sienne supposait un travail préliminaire, fort difficile d'ailleurs et