Les Germains avant le Christianisme
L HISTOHIEX
renaissance du droit; j'aurais toute cette poésie chevaleresque, patrimoine commun de l'Europe latine, et, audessous, toutes ces traditions épiques particulières à chaque peuple, et qui sont le commencement des littératures nationales. J'assisterais à la formation des langues modernes, et mon travail s'achèverait par la Divine Comédie, le plus grand monument de cette période, qui en est comme l'abrégé et qui en fait la gloire. »
Deux phrases, ici, sont surtout significatives. Elles définissent l'œuvre projetée, et marquent les positions intellectuelles de l'auteur. Ozanam se propose d'écrire Yhistoire des lettres et par conséquent de la civilisation. Remarquons cette confusion voulue des deux termes. Il avait dépassé, cela va sans dire, le point de vue de la vieille critique esthétique, de la critique de jugements. Il aborde la littérature en historien. Mais ce n'est pas pour réduire sa tâche à dresser une espèce de catalogue biographique des auteurs et d'inventaire analytique des œuvres, comme V Histoire littéraire de la France; ni même, isolant la littérature de son milieu, pour étudier en elle-même l'évolution des formes et des genres. Il envisage les œuvres comme un témoin et un produit de l'état social'; dans cette formule est contenue, et la raison de l'intérêt qu'elles présentent, et le moyen d'en acquérir l'intelligence. Méthode à coup sûr très intéressante et féconde, qui a renouvelé l'histoire littéraire; dont on ne peut dire qu'elle fut absolument originale, mais qui n'était pas non plus banale et courante encore etqu'ilyavait mériteà adopter. Peut-être Ozanam la portaitil un peu trop loin, jusqu'au point où l'histoire littéraire finirait par ne plus se distinguer du tout de l'histoire générale. Et cependant l'impossibilité de les confondre apparaît surtout dans le sujet qu'il traitait. Supposons qu'il s'agisse de la littérature grecque, si riche et si complexe, et qui a survécu à la plupart des autres sources d'information auxquelles on pourrait puiser : il sera jusqu'à un certain point nécessaire d'y chercher, et il ne sera pas
impossible d'y trouver, une image de la société hellénique dans les diverses phases qu'elle a traversées. Mais la littérature du haut moyen âge, si rare et si gauche, suffirait-elle à faire comprendre les transformations profondes qui s'accomplissaient alors? Et même pour des époques plus récentes, par quel artifice Ozanam aurait-il fait rentrer dans l'histoire littéraire, l'histoire des croisades ou de la querelle du sacerdoce et de l'empire?
Ozanam d'autre part est convaincu que c'est l'éducation de l'Eglise qui a fait les nations modernes. Ailleurs il dira que c'est le christianisme qui « sut tirer des ruines romaines, et des tribus campées sur ces ruines, une société nouvelle*». Dans son désir de mettre en relief une seule influence, il laisse délibérément de côté toutes les autres et notamment les causes économiques, sur lesquelles aujourd'hui l'attention est tellement attirée. Qu'il y ait quelque danger à se placer à un point de vue si particulier pour écrire l'histoire générale, et que l'on se condamne ainsi à n'éclairer et à ne voir qu'un seul côté des choses, Ozanam lui-même n'a pu s'empêcher de le sentir. Qu'on relise, par exemple, ce qu'il dit de l'établissement du régime féodal; également embarrassé pour parler ou ne pas parler d'un bouleversement social immense, mais dans lequel il s'étonne, avec une surprise qui surprend à son tour, « de ne trouver rien de chrétien2 ». Et s'il eût pu continuer plus avant son ouvrage, on se demande comment il aurait bien pu rattacher à l'action de l'Eglise, soit l'affranchissement des communes, soit la renaissance du droit romain, soit le développement de la littérature en langue vulgaire; en un mot des mouvements dans lesquels les historiens placés au pôle opposé du sien saluent au contraire, à tort ou à raison, le début de l'« émancipation des peuples», et un premier essai de « laïcisation » de la pensée et de la politique.
Il y a donc un peu d'imprécision et de vague dans son