‹ OzanamChapitre 98 sur 171 · La Civilisation chrétienne chez les Francs, p · texte numérisé non relu

La Civilisation chrétienne chez les Francs, p

l'historien 235

dessein; et en cours d'exécution, il n'aurait guère eu que le choix, ou d'en abandonner bien des chapitres, ou, incapable qu'il était de vouloir faire aux faits la moindre violence, de renoncer à tout plan rigoureux, et de donner une série d'études partielles reliées par un lien assez lâche. Tout porte à croire qu'il aurait d'instinct adopté ce dernier parti1.

Mai3 il faut se rappeler qu'un peu d'esprit de système est peut-être la condition nécessaire des puissantes constructions ; et que l'histoire a souvent progressé par des thèses successives, chacune trop absolue, mais qui se corrigent et se complètent, et dont la vérité moyenne se dégage. La Cité antique offre bien des parties caduques et bien des lacunes; elle n'a pas, comme l'espérait Fustel de Coulanges, rendu compte de toute l'organisation des sociétés anciennes; mais elle a mis en lumière d'une façon définitive une des idées essentielles sur lesquelles reposait cette organisation. Il était bon que l'on dégageât de même la plus puissante des « idées-forces » qui ont créé la société médiévale. Quelque légères critiques que l'on puisse faire à la conception de Y Histoire littéraire des temps barbares, un sentiment domine donc sans réserve, en présence de l'œuvre si malheureusement interrompue, c'est qu'elle méritait d'être tentée.

Entre les parties exécutées, celle qui aurait dû passer la première, à raison de la place qui lui était réservée dans l'ensemble, n'a été publiée au contraire qu'après la mort de l'auteur par sa famille et ses amis. Ce sont les sténographies des cours sur la Civilisation au Ve siècle. Ozanam a été soumis ainsi à la plus redoutable des épreuves : un livre a paru sous son nom qu'il n'a ni revu, ni terminé; la piété même de ses auditeurs risquait de tourner contre lui, en leur interdisant la moindre retouche. Et nous savons cependant que lui-même considérait son travail comme une ébauche très imparfaite et se réservait de le mettre au point.

1. C'est en effet un peu le caractère qu'ont les parties exécutées dePaurrage.

«!Voici dans mes cartons, écrivait-il à Ampère le 12 novembre 1850* , mes sténographies de l'an passé: tout un livre à faire sous ce titre : Introduction à V histoire littéraire des temps barbares. Avant de considérer les périls que la barbarie fit courir à l'esprit humain, il m'a paru nécessaire d'examiner où en était l'esprit humain au moment où la barbarie allait devenir maîtresse, ce qu'il avait à perdre, ce qu'il avait peut-être à gagner, ce qu'il fallait arracher au grand naufrage, et je me suis trouvé conduit à l'étude du ve siècle comme introduction à l'histoire des siècles suivants. Le sujet est beau, mais j'hésite à l'entamer; je le sais trop et trop peu; trop peu pour avoir la conscience au repos; comment parler de tous ces grands hommes, sans avoir vécu dix ans avec eux; et cependant je sens que si je ne m'en tiens pas à mes études de Tan passé, si je les reprends pour les approfondir, l'attrait et la difficulté me retiendront, je n'en sortirai plus, et l'introduction dévorera l'histoire qu'elle devait précéder. D'un autre côté, je sais trop, trop de détails, trop de ces aperçus qui auraient leur place dans une étude spéciale du ve siècle ; je risque d'y perdre de vue ce qui ferait l'intérêt particulier de mon travail, c'est-à-dire les premiers germes des idées, des doctrines, des inspirations qui doivent occuper le moyen âge. Hors de là, je ne ferai qu'un livre de redites et de banalités. »

Tout est intéressant dans cette lettre qui fait si grand honneur àOzanam.Ony entend d'abord la confidence d'hésitations presque douloureuses que connaissent bien tous les travailleurs; chacun peut plus ou moins y retrouver sa propre histoire. Tout sujet abordé se révèle bientôt plus vaste et plus complexe qu'on ne l'avait cru d'abord ; à mesure qu'on s'y enfonce surgissent des questions nouvelles. Le choix s'impose alors : suivre pour ainsi dire le sujet qui se creuse et se rétrécit ; s'en tenir au contraire au plan primitif et s'imposer en connaissance de cause le sacrifice d'être parfois superficiel.

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