Lettres d Ozanam , I, p
deux premiers mois de Paris, que tout autre que lui eût réputés féconds, le laissaient insatisfait; il lui tardait de sentir, près de lui, d'autres jeunes croyants, d'autres jeunes apôtres.
Il s'en retourna, le icr janvier 1 83a, voir Chateaubriand. Il avait, cette fois, pour le grand homme, une lettre d'un prêtre lyonnais, l'abbé Bonnevie. Vingt-huit ans plus tôt, Bonnevie avait appartenu, comme Chateaubriand, aux cadres de l'ambassade de Rome, et la disgrâce commune dont ils avaient été frappés par le cardinal Fesch avait créé entre eux des liens très étroits. « Mon futur grand aumônier », c'est ainsi que Mme de Chateaubriand appelait l'abbé Bonnevie ; et lorsqu'on se présentait à l'hôtel de la rue du Bac sous les auspices de ce prêtre, on était reçu en ami1. L'entretien du grand homme avec Ozanam fut vraisemblablement, ce jour -là, quelque chose de plus profond, de plus intime, que leur causerie antérieure : un détail donné par Lacordaire nous permet de le deviner. Chateaubriand, questionnant Ozanam sur ses goûts, lui demanda s'il se proposait d'assister au spectacle.
Ozanam surpris, rapporte Lacordaire, hésitait entre la vérité, qui était la promesse faite à sa mère de ne pas mettre le pied au théâtre, et la crainte de paraître puéril à son noble interlocuteur. Il se tut quelque temps, par suite de la lutte qui se passait dans son âme. Chateaubriand le regardait toujours, comme s'il eût attaché à sa réponse un grand prix. A la fin la vérité l'emporta, et l'auteur du Génie du christianisme, se penchant vers Ozanam pour l'embrasser, lui dit affectueusement : « Je vous conjure de suivre le conseil de votre mère ; vous ne gagneriez rien au théâtre, et vous pourriez y perdre beaucoup. » Cette parole demeura comme un éclair dans la pensée d'Ozanam ; et lorsque quelques-uns de ses camarades, moins scrupuleux que lui, l'engageaient à les accompagner au spectacle, il s'en défendait par cette phrase décisive : « M. de Chateaubriand m'a dit qu'il n'était pas bon d'y aller 2. »
La physionomie de Chateaubriand garda pour Ozanam un grand prestige; et l'apercevant deux ans plus tard au
i. Latreille, Chateaubriand, p. 46-5?.
a. Lacohdaire, F-édéric Ozanam, p. 23 (Paris, Bray, i856).
Collège de France au cours de Jean-Jacques Ampère, il l'apostrophait ainsi dans V Univers :
Grand homme, on vous a rendu gloire, on vous a fait justice, et il est vrai que votre parole est merveilleusement puissante et que vous avez été éloquent à la tribune, et majestueux dans votre vie politique : et cependant ce n'est point parce que vous êtes éloquent et profond, que vous êtes grand el que l on vous rend gloire ; c'est parce que votre puissante parole a bien su parler de Dieu, c'est parce que, chantre des martyrs, vous avez le premier entonné des hymnes d'amour sur une terre fumante encore du sang des échafauds ; c'est parce que, pèlerin de Jérusalem, vous avez le premier apporté la palme de l'espérance, après le déluge de l'impiété; c'ept qu'enfin, chrétien des temps nouveaux, vous avez le premier arboré la bannière sous laquelle les enfants du dix-neuvième siècle veulent marcher à la régénération religieuse du monde social '.
Ainsi le jeune Ozanam contemplait-il, dans un recul propice à cette somptueuse figure, l'auteur du Génie du Christianisme. Il eût pu le rencontrer souvent, à l'Abbaye aux Bois, chez M,ne Récamier, où le jeune Jean-Jacques Ampère, dès que le cours de ses voyages le ramenait à Paris, s'attardait lui-même beaucoup; mais Ozanam, malgré les encourageantes invites dont ii était l'objet, inclinait plutôt à s'effacer de ce salon : « C'est, répondait-il, une réunion de personnes trop illustres pour mon obscurité. Dans sept ans, quand je serai professeur, je profiterai de la bienveillance qu'on me témoigne » 2. Pas plus qu'il ne se laissait attirer par les théâtres, il ne se laissait confisquer par les salons : son idéal d'action sur les jeunes le retenait au cœur du quartier latin, à l'ombre de cette Sorbonne, où le respect superstitieux de la formule Magister dixit risquait d'égarer et de rendre libertins nombre d'étudiants pour lesquels, au loin, des mères pieuses priaient !
!. Univers, ier mars i834-
2. Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, II, p. 490- 491 (Paris, Lévy, 1S60).
SOX APOSTOLAT INTELLECTUEL 45
Avec ses allures de « brahme chrétien »', comme disait Lamartine, le doux et tenace Ozanam prit au nom du catholicisme, dans la Sorbonne de i832, certaines attitudes de révolutionnaire. « La royauté du talent, déclarait-il plus tard, est comme celle des sociétés politiques, elle ne subsiste que par la supposition de son infaillibilité. Ses méprises, en s'imposant aux intelligences dociles, deviennent des actes involontaires de tyrannie '. » C'est en 1837, à propos d'un livre deMichelet, qu'Ozanam écrivait ces lignes. Il y circule un parfum de i83o, du temps où l'on voyait des royautés succomber, d'autres péricliter ; il y flotte, aussi, un souvenir de cette année i832 durant laquelle les jeunes catholiques, dociles au geste d'Ozanam, insurgèrent leur foi chrétienne, en pleine Sorbonne, contre la royauté du talent. L'époque était propice à tous les genres de ripostes : les peuples ripostaient à l'oppression tentée par la Sainte-Alliance ; les croyants ripostaient à l'oppression tentée par certains savants.
Ce fut au pied des chaires de l'incroyance que s'ébaucha le groupement de jeunes gens auquel aspiraient les vœux d'Ozanam, groupement de défensive, et d'offensive, et d'émancipation. L'on se retrouvait pour se prêter réciproquement main forte, et pour prêter, tous ensemble, main forte à la foi. Des bruits de chaînes secouées traversaient l'atmosphère de l'Europe ; les catholiques aussi prendraient leur part du concert. Montalembert allait secouer celles du monopole universitaire; Ozanam allait, lui, s'attaquer à d'autres chaînes, à celles qu'une certaine
1. Lamartine, Cours familier de littérature, III, p* 388-38g [Entretien xvn), (Paris, 1859.)