I. Lettres d' Ozanam, I, p
ne laisser passer aucune production importante sans la faire connaître à nos lecteurs. C'est le seul moyen de les initier au mouvement intellectuel du monde, et de les mettre à même d'apprécier la part qu'ils y doivent pren dre. » Un dernier trait, enfin, devait séduire Ozanam, c'était la bonne résolution prise par Baillv de châtier sérieusement, dans sa feuille, l'exubérance des polémiques. « Notre langage, écrivait ce bon chrétien, sera celui de la modération, qui est aussi une sorte de puissance. Nous n'oublierons pas que nous sommes les disciples de Celui qui a recommandé de ne pas éteindre la mèche qui iume encore ; nous n'oublierons pas que la charité est la première de toutes les vertus ; nous n'oublierons pas enfin que nous nous adressons surtout à des hommes dont la mission sainte est de calmer et non d'irriter les passions. »
C'était là, vraiment, l'organe dans lequel Ozanam et ses amis pouvaient trouver un écho de leurs âmes. La feuille, déjà fort ancienne, que dirigeait Picot sous le nom d'Ami de la religion, risquait parfois, au contraire, de les déconcerter et de les refroidir. Assurément, au cours des années, Y Ami de la religion avait rendu à l'Eglise d'indéniables services; mais, au lendemain de i83o, cette feuille écartait les jeunes catholiques par son esprit soupçonneux: elle les effrayait par sa prétention de régner sur la pensée religieuse et de s'imposer, feuille laïque, comme l'oracle de l'Eglise de France. Toutes les initiatives un peu neuves déplaisaient à Picot : lorsqu'en 1 833 dom Guéranger fondera la communauté de Solesmes, il se heurtera aux suspicions de ce journaliste1 et sera légitimement surpris de voir Picot, qui, en tant que gallican, refusait au pape le droit d'être le juge de la foi, s'en considérer, lui laïque, comme le gardien authentique.
i. Ami de la religion, 3o juillet i833. Voir le portrait que trace de Picot l'éminent bénédictin (dom Delàtte) auteur du livre : Dom Guéranger, abbé de Solesmes,ï, p. 120-121 (Paris, Pion, 1909); et la monographie de M. Leterriek sur Picot (collection des Contemporains, 1912. Paris, maison de la Bonne Presse).
C'était une feuille perpétuellement gémissante que celle de Picot. Les mots : progrès de l'Église, conquêtes de l'Eglise, inquiétaient, au lieu de le réjouir, ce timide vieillard ; se pouvait-il faire que l'Eglise fût en joie? De longues années durant, il avait prétendu la marier avec les pouvoirs absolutistes, qui partout chancelaient; portant lui-même le deuil des trônes, le morose Ami de la religion semblait éprouver quelque gêne, involontaire assurément, lorsqu'il sentait chez cette auguste veuve, l'Eglise, une certaine allégresse de vie.
Rien n'est plus frappant, à cet égard, que l'accès de mécontentement auquel s'abandonna Picot, lorsque Alexandre Dumas père, dans le livre Gaule et France, écrivit fort judicieusement : « Dsns cette immense marche des peuples, les catholiques sont partout en progrès. » Picot tressautait; il cherchait le progrès, et ne le voyait pas; et le pauvre Dumas était sérieusement tancé pour n'avoir pas dit, comme les journalistes libéraux dont se plaignait également Picot (car de qui ne se plaignait-il pas?), que l'Eglise fut à l'agonie.
La révolution marche et s'étend partout, protestait le mélancolique vieillard, la corruption gagne, la religion perd chaque jour de son influence ; et au milieu de ce mouvement déplorable, les esprits confiants croient voir des signes d'un progrès vers le bien. Que les partisans de l'incrédulité découvrissent dans tout ce qui se passe un progrès dans leur sens, on le concevrait ; mais que des hommes religieux aperçoivent quelque trace de progrès au milieu de ces secousses qui agitent les Etats, de cette confusion d'idées qui augmente de jour en jour, de cette licence de la presse pour laquelle rien n'est sacré, de cette direction funeste donnée à l'éducation, de cet orgueil, de cet amour d'indépendance qui ne peut supporter aucun frein, c'est ce qui confond. Toutefois nous entendons parler assez souvent d'une restauration morale qui se prépare, d'un retour sensible à la religion, d'une amélioration manifeste dans les idées. On cite quelques faits isolés et on en tire des conclusions générales.On ne veut pas voir que la masse s'égare de plus en plus. grâce aux efforts continus d'une impiété audacieuse. Il y a sans doute de grands exemples de religion et de vertu ; mais à côté, combien d'exemples contraires! Toutefois quelques journaux suivent ce système d'illusion qui leur fait entrevoir une tendance vers le bien ; ils recueillent soigneusement tout ce qui peut accréditer leur idée favorite... Où est donc le progrès des Irlandais catholiques ? Est-ce
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depuis l'émancipation ? Mais ce bienfait, ils le- doivent aux Anglais protestants, et par conséquent il ne leur donne aucun avantage sur eux. Quel est le progrès de la Belgique sur la Hollande? Serait-ce d'avoir fait une révolution ? Et pour savoir si c'est un progrès, il faut attendre comment elle tournera.
Il y aurait d'autres remarques à faire sur ce passage où M. Dumas a affecté d'associer le catholicisme à ses idées révolutionnaires. Nous ne voyons pas que l'on puisse se prévaloir beaucoup d'un témoignage fort suspect et d'un système qui ne repose que sur des rapprochements arbitraires et sur des conjectures de l'esprit de parti1.
Ainsi Picot s'insurgeait-il, s'il entendait parler d'un progrès du christianisme : il n'était pas possible, à ses yeux, que des années de révolution comme celles que traversait l'Europe fussent propices à l'Eglise. Ozanam croyait bien, à certaine» heures, à l'imminence d'une guerre civile, dont l'Europe entière serait le théâtre ; mais, même à ces heures, il pressentait avec allégresse qu'ensuite une nouvelle Europe s'élèverait, et que le catholicisme porterait la civilisation dans le vieil Orient; et les noms de la Belgique, de l'Irlande, enthousiasmaient Ozanam comme des promesses de renouveau catholique2. Ces noms-là, tout au contraire, faisaient grimacer le légitimiste Picot; c'étaient les noms de pays où l'on se révoltait ! Libre aux jeunes de fredonner des Alléluias sur les développements du règne de Dieu ; l'ancien Ami de la religion et du roi, qui en i83o était devenu Y Ami de la religion, tout court, éprouvait, pour cette amputation de son titre, je ne sais quel malaise intérieur qui lui faisait détester comme une insolence toute exubérance de vie.
Il était naturel qu'Ozanam et ses jeunes amis, sans beaucoup s'occuper de Picot, s'attachassent à Bailly; et des liens qui se nouèrent entre eux et cet excellent chrétien sortit enfin, au cours de i832, ce groupement de jeunes qu'Ozanam voulait.
i. UAmi de la religion, 3 septembre 1 833. 2. Lettres d' Ozanam, I, p. 54-55.
Il restait encore, de l'ancienne Société des Bonnes études, une réunion littéraire, très peu nombreuse. Bailly y fit entrer Ozanam et quelques autres jeunes gens, « amis de l'étude et de la vérité ». Elle fut d'abord assez pâle, assez vide; et puis les rangs s'ouvrirent, la vie pénétra. Une conférence d'histoire fut fondée.
Elle commença ses travaux le ier décembre I8321. Bailly en fut président. L'une des vice-présidences fut, toute l'année, occupée par Ozanam. Le nombre des membres était illimité ; et « toutes les opinions trouvaient les portes ouvertes». Ozanam aimait cette émulation; il ne craignait pas, pour les catholiques, les surprises de la lutte. « Gomme ils sont égaux en nombre à ceux qui ne le sont pas, écrivait-il, et que d'un autre côté ils apportent plus d'ardeur, de zèle et d'assiduité, c'est toujours en leur faveur que la victoire intellectuelle se décide2. »
La Conférence adopta en principe « la liberté de discussion ». Elle voulut « ne rien devoir qu'au zèle spontané de ses membres, et son règlement n'imposa d'autre frein que celui des convenances et de la raison. Ainsi chaque membre put aborder les sujets qu'il lui convint de choisir, et les développer suivant sa pensée. Chaque travail dut être soumis à une commission chargée d'en faire le rapport et d'en discuter les opinions, de les attaquer ou de les approuver ». <c Rien n'échappe, ajoute une lettre d'Ozanam, à la sécurité de cette censure; il s'y fait des recherches sérieuses, un contrôle quelquefois très malin3. » Au-dessus de cette commission fonctionnait
1. Nous nous servons, pour celte histoire, du rapport qui fut publié en juin i833 (Paris, impr. Thuau). sur la première année de la conférence « t que nous avons, en collaboration avec M. Victor Bucaille, reproduit à peu près intégralement dans la Revue Montalembert du ib mai 191a, p. 321-328.