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Lettres d'Ozanam I, p

un comité supérieur, composé du bureau et de trois membres de la réunion, et chargé de « donner à toute la conférence une vaste impulsion, d'indiquer les moyens de perfectionnement, de faire des rapports généraux et de constater les résultats du travail commun ».

A partir de février i833, des conditions assez sévères furent mises pour l'admission des candidats ; ils restèrent nombreux, pourtant, et plusieurs, au jugement d'Ozanam, étaient d'un talent supérieur. « Les uns, voyageurs précoces, avaient visité plusieurs parties de l'Europe; et l'un même avait fait le tour du monde ; d'autres avaient approfondi les théories de l'art, d'autres avaient sondé les problèmes d'économie politique. Le plus grand nombre se livraient à l'étude de l'histoire; quelques-uns à la philosophie1. » Une brochure, publiée à la fin de i833, donne Ja liste, longue et variée, de tous les sujets traités dans la conférence au cours de l'année universitaire. Ozanam parla de la mythologie de l'Inde, de la poésie et de son influence, de la littérature orientale, de l'action du clergé et des laïques, de la philosophie et du christianisme, et lut des vers sur le jour de l'an. Lallier traita du mahométisme, des richesses morales et matérielles, du saintsimonisme, de la théorie des époques critiques et organiques ; deux autres futurs « confrères » de Saint-Vincent de Paul, Lamache et Le Taillandier étudièrent, le premier, la peinture sur verre, l'architecture du moyen âge, la statuaire du moyen âge ; le second, l'histoire des ordres religieux, les croyances fondamentales de l'antiquité, la constitution du peuple juif. Nous voyons Danton, le futur inspecteur général de l'université, consacrer un travail à l'histoire de l'insurrection espagnole sous Charles-Quint; Ghéruel, le futur historien, parler des principes de la richesse, de l'état actuel de la religion et de la philosophie, et dire une autrefois quelques mots qu'il intitulait : Coup cT œil sur l'avenir. « Différents sentiments se sont

i. Lettres d'Ozanam, I, p. 66-67.

manifestés à la tribune, lisons-nous dans le compte rendu de ces petites joutes; l'amour de la vérité présidait seul à ces débats; quoique séparés quelquefois d'opinion, les membres de la Conférence sont toujours restés unis de cœur. »

En cet été de 1 833, Ozanam connut de superbes heures d'espoir : les destinées communes de la science et de la foi illuminaient son regard et le ravissaient. A l'occasion d'un livre qui venait de paraître sur Isaïe, il écrivait dans la Tribune catholique du 12 juin i833 :

Plus la science a grandi, plus elle a recueilli de découvertes nouvelles, et plus elle s'est rapprochée de la révélation. C'est comme un fleuve : plus vous le voyez large, plus il est voisin de la mer. A chacun des âges qu'elle a parcourus, à chacun de ses pas, la science a fait en quelque sorte une magnifique récapitulation d'ellemême en expliquant les livres saints. On dirait qu'en venant se confondre de la sorte avec la parole de Dieu, la pensée de l'homme veut éprouver ses forces et vérifier ses progrès; on dirait qu'elle veut mesurer sa hauteur et savoir de combien sa sœur aînée la dépasse encore. Quand donc la science mûrie au soleil des siècles aura porté ses fruits, et que la raison aura ramassé sa dernière moisson, toutes ses recherches, tous ses labeurs, toutes ses conquêtes viendront se résoudre dans une vaste interprétation des croyances révélées. Toute vérité rationnelle aboutira à la vérité religieuse, et alors l'Eglise verra toutes les connaissances humaines se précipiter dans son sein, et lui présenter leurs offrandes.

Ce jour glorieux ne luira pas sur nous : une tâche plus humble nous est imposée. Les vérités scientifiques sont trop éparses et trop confuses pour qu'un homme se lève et les rassemble comme un troupeau dispersé, et, les poussant devant lui, les ramène au bercail. On aura fait beaucoup si l'on saisit une branche isolée de nos connaissances, et qu'on lui imprime une direction chrétienne '.

Ce programme d'apostolat intellectuel, dont on devine que l'auteur s'enchante, coïncidait avec le plein dévelop-

I. L'article n'est pas signé; mais dans le précieux volume où Lallier fit relier tous les numéros de la Tribune et de YLnivers intéressant l'histoire des premiers confrères de Saint-Vincent de Paul, Lallier a marqué cet article comme étant d'Ozanam.

pement des conférences d'histoire ; et les conférences lui apparaissaient, sans doute, comme une première ébauche de cette direction chrétienne à laquelle, dans les siècles futurs, la science tout entière se soumettrait. Les divergences même qui s'y laissaient voir accentuaient, bien loin de le ralentir, cette sorte d'entraînement catholique que propageaient autour d'eux, grâce à l'institution des conférences, Ozanam et ses jeunes amis. Avec leurs clans d'incroyants ou de sceptiques, où des conquêtes pouvaient faire brèche, ces petits aréopages de jeunes gens n'étaient-ils pas comme l'image du futur royaume de la science, dans lequel la foi, d'ores et déjà installée, trouverait à la longue, pour toute son escorte de généreuses richesses, un droit de cité de plus en plus incontesté? En principe, ces conférences étaient de très libres parades; en fait, Ozanam, héraut de la foi, y était le maître.

Et lorsqu'il se reportait à deux années en arrière, à l'époque où, simple étudiant lyonnais, les assauts inouïs du saint-simonisme l'avaient, pour la première fois, poussé dans la mêlée, il pouvait constater, promenant son regard sur les jeunes gens qui se pressaient aux conférences, combien rapidement s'était transformé l'horizon.

Le Christ faisait sa rentrée, sous les regards d'Ozanam, dans certaines consciences qui naguère s'étaient données, passives, à l'influence posthume de Saint-Simon. L'on assistait brusquement à l'effondrement du saintsimonisme : devant ce christianisme que les saint-simoniens avaient considéré comme mort, c'était leur doctrine à eux qui, d'un trépas prématuré, succombait sous le ridicule. Spectateur toujours généreux, et toujours plus soucieux de la gloire du Christ que de la sienne propre, Ozanam se garda de piétiner l'ennemi vaincu, il fit au contraire le geste de le relever, et d'honorer tout ce qu'il y avait de généreux dans ses aspirations désormais découragées, et d'en faire hommage au Christ, seul capable de les satisfaire. Un article du Conseiller des familles, que

reproduisit le 28 juillet 1 833 la Tribune, nous permet d'admirer Ozanam dans ce rôle toujours délicat — et délicat surtout pour une âme fougueuse et juvénile — qui consiste à enregistrer une victoire, et à la commenter1.

Il redisait, dans cet article, les premières illusions des saint-simoniens, et puis il disait leurs mésaventures, sans s'y acharner. Gela fait, Ozanam ajoutait : « Maintenant donc que le saint-simonisme a cessé de vivre, ou que du moins il touche à son agonie, jugeons-le d'un œil impartial : ne parlons pas de ses doctrines, le bon sens les a déjà jugées; parlons de son influence. » Alors, avec un mélange de finesse et de charité, il savait, au lieu de rire de ces vaincus dont alors il était à la mode de rire, leur rendre justice et leur dire quelque merci. Justice et merci, parce qu'ils avaient osé « fouler aux pieds l'indifférence en matière religieuse, en rejetant loin d'eux le manteau des philosophes » ; par:,e que, « ridicules en voulant s'imposer le pontificat à eux-mêmes », ils n'en avaient pas moins « proclamé la nécessité et la dignité du sacerdoce »; parce qu'ils avaient « fait renaître au xixe siècle l'intérêt des discussions théologiques » ; parce qu'ils avaient « réhabilité l'histoire de l'Église », par des éloges qui avaient « trouvé plus de croyance que tous les livres des apologistes chrétiens »; parce que, grâce à eux, « un certain nombre d'esprits » avaient commencé à « comprendre ce que l'Évangile a su faire pour le bien de l'humanité » ; parce que « en transportant dans leurs théories une portion considérable des institutions catholiques, ils en avaient démontré l'excellence et la profondeur ».

« Une tendance toute chrétienne qui se retrouve encore parmi les disciples de Saint-Simon, continuait Ozanam, c'est cet ardent prosélytisme qui les conduit à travers les huées et le ridicule, et qui les mène jusque

1. Nous avons, en collaboration avec M. Victor Bucaille, publié la partie la plus importante de cet article dans la Revue Montalembert du 25 juin 1911, p. 420-422.

SON APOSTOLAT INTELLECTUEL 6i

dans de lointaines contrées pour la réalisation de leurs utopies. » Ozanam s'attendrissait sur les jeunes gens « qui ne savaient presque pas qu'il y eût encore au monde une religion catholique, et qui, sentant en eux le besoin de croire et d'aimer, s'étaient jetés à corps perdu dans cette doctrine fausse qui leur présentait quelques lointains reflets de la révélation ». .Mais déjà certains, revenant au catholicisme, lui « promettaient de puissants défenseurs » ; et les bras d'Ozanam et de l'Eglise demeuraient ouverts pour tous les autres.

Le sainl-siiuoniMiie, iusistait-il avec une confiance joyeuse, n'est point une déviation immédiate du christianisme, c'est au contraire un mouvement qui s'opère au sein de l'incrédulité pour revenir à la foi. Les saint-simoniens, ce sont des hommes qui, égarés dans les ténèbres, ont voulu se créer une lumière à eux-mêmes, une lueur fausse, vacillante, mais qui vaut déjà mieux que les ténèbres, et qui peut les conduire auprès de la véritable voie. Feu de chrétiens se sont faits saint-simoniens pour devenir incrédules; plusieurs incrédules se sont faits saint-simoniens pour devenir chrétiens. Leur doctrine fut fausse, leur tendance incomplète, mais l'une et l'autre sont un progrès sur l'impiété philosophique de notre siècle. C'est une fièvre, c'est un délire; mais il est des occasions où la fièvre et le délire sont les signes d'une prochaine convalescence.

La place de Saint-Simon et de sou école dans l'histoire philosophique et religieuse du xixe siècle était ainsi fixée par ce jeune homme, par le même jeune homme qui, aux heures de péril, avait crié halte au saint-simonisme ; elle était fixée avec une perspicacité, une précision d'analyse, une hauteur de vues, une façon naturelle de planer, qui font de cet article une des meilleures pages d'Ozanam étudiant. 11 y a là mieux qu'un chef-d'œuvre d'intelligence, il y a là un chef-d'œuvre de cœur. C'est avec tout ce que son cœur renfermait d'amour pour le Christ, et d'amour pour les jeunes gens ignorants du Christ, qu'il s'était courbé sur ces âmes saint-simoniennes, déjà proches de l'Église ou retenues encore loin d'elle, et qu'il les avait comprises, et qu'il survenait, lui, leur adversaire, pour

les soustraire à l'injuste et accablant ridicule auquel les eût volontiers condamnées la frivolité du siècle.

Oh! n'insultez pas, s'écriait-il en terminant, ceux qui se trouvent encore rangés sous la bannière de Saint-Simon. Ne menacez point leur vie, car vous les feriez s'endurcir dans leurs erreurs en se croyant martyrs. S'ils veulent vous prêcher leur doctrine, montrezleur l'Evangile et ces paroles de saint Paul : « Si quelqu'un, fût-ce un ange, vous enseigne un autre Evangile que le mien, ne le croyez pas. » S'ils vous disent que le christianisme n'est plus, montrez-leur la croix de votre clocher, et vos sœurs de charité, et vos frères des écoles chrétiennes. S'ils vous promettent le bonheur pour cette vie, montrez-leur le ciel, et dites-leur : Jésus-Christ nous l'a promis pour l'éternité.

Les jeunes catholiques qui lisaient ces lignes y trouvaient, pour les conférences d'histoire, une méthode de discussion et des leçons de conduite : ils savaient, désormais, comment il convenait de traiter un camarade saintsimonien. Peut-être, dans leurs familles, quelque aïeul voltairien, non moins ennemi du saint-simonisme que de TÉglise, aurait-il pu leur donner à croire, par des sarcasmes faciles, que le saint-simonisme, gisant à terre, ne méritait rien de plus que d'être souffleté d'un dernier éclat de rire; l'intelligence et la charité d'Ozanam enseignaient d'autres habitudes d'esprit, et un plus hospitalier respect. Sans péril pour les catholiques, les conférences d'histoire pouvaient se montrer accueillantes pour les saint-simoniens; elles s'ouvraient à leur grande disgrâce, comme un porche discret dont l'église est l'issue.

Il y eut, un soir, une séance très agitée. Broet, qui était saint-simonien, avait entrepris de prouver la dissolution du catholicisme par l'histoire des révolutions et par l'anarchie actuelle de ses doctrines. Ozanam riposta, accumula les arguments bien étudiés, et puis, dan6 une péroraison superbe où l'éloquence semblait faire fi de l'éloquence et rêver, au delà des parlottes, l'action immédiate sur le monde et la conquête effective du monde, le jeune apôtre demandait :

Que sert de venir au milieu des nations, et de dire d'une grande

voix : le catholicisme est mort! Que sert cette oraison funèbre, que depuis dix-huit siècles on répète à satiété à nos oreilles ? Depuis dix-huit siècles, car, ne vous y trompez pas, cette objection est vieille comme la vérité ; elle date du temps des Apôtres ; eux aussi, on les traitait d'agonisants, quasi morientes, et eux, ils n'ont pas répondu, ils ont conquis le monde1.

Ozanam ensuite se tut. L'éclat de sa réponse eut pu l'enorgueillir, mais il semblait, bien plutôt, que les apôtres lui fissent envie, eux qui, au lieu de tant répondre, savaient faire chanceler les idoles dans les temples et d'autres, plus tenaces, au fond des âmes.

Le succès même de cette œuvre de conférences parait avoir, peu à peu, inquiété VAmi de la Religion. On apprenait qu'à Rouen les jeunes catholiques essayaient une initiative du même genre2. Picot, plus prompt à éteindre les ardeurs juvéniles qu'à les encourager, jugea bon de se mettre aux aguets. Le i5 mars 1 834, il accusa un camarade d'Ozanam d'avoir lu un plaidoyer pour la république, d'avoir avec admiration cité « saint Hildebrand » (Grégoire VII), qui appelait, dit-on, les rois les membres du démon ; et d'avoir regretté amèrement que Grégoire XVI n'eût pas accordé la liberté à ses sujets, h' Ami de la Religion demandait comment des hommes graves et religieux avaient laissé des jeunes gens discourir sur ce ton, et insinuait que ce membre de la conférence d'histoire avait des rapports intimes avec Lamennais. On ajoutait d'ailleurs qu'à la conférence suivante une réponse « ferme, spirituelle et satisfaisante » avait été faite à l'apologiste

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