Ami de la religion, i3 mars i
de la république l. L'étudiant visé par cet article était Élie de Kertangui, secrétaire de Lamennais, et qui devait bientôt épouser sa nièce; il protesta qu'il n'avait rien dit contre Grégoire XVI, et que ses paroles n'engageaient que lui-même2.
Il est vraisemblable que Y Ami prit soin d'épier Kertangui ; car peu de temps après, les polémiques recommencèrent et, cette fois, découvrirent Ozanam. Dans un de ses cours du Collège de France, Lerminier, faisant allusion à l'attitude de Lamennais, avait dit :
La Papauté a-t-elle un souille de vie ? Dans notre pays, le génie la dédaigne, il se tait... Mais s'il m'était donné de vous montrer la secrète indignation qui oppresse cette âme fière, vous apercevriez les montagnes de mépris qui s'y entassent 3.
En présence de cette boutade de Lerminier et de l'impression produite par les Paroles d'un croyant, qui venaient de paraître, Ozanam, sans aucune vaine agression contre Lamennais, jugea bon de développer, devant la conférence d'histoire, le rôle séculaire de l'Église. Il la montra distribuant à tous, et surtout aux faibles, trois nourritures, physique, intellectuelle et morale. On reprochait à l'Église de favoriser le pouvoir absolu ; Ozanam protestait; ilcommentaitlesdeux paroles par lesquelles le Christ avait renversé l'ancien despotisme : d'une part : « L'homme ne vit pas seulement de pain » ; d'autre part : « Ne craignez pas celui qui peut tuer le corps, mais celui qui peut perdre l'âme. » Il faisait assister ses auditeurs à la naissance de la liberté dans les catacombes ; il célébrait la Légion thébaine, donnant le double exemple de la liberté et de la résignation chrétienne ; il glo-
i. Ami de la religion, i5 mars j 834, p. 33o.
2. Ami de la religion, 20 mars i834, p. 367. Voir sur Elie de Kertangui, Charles Sainte-Foi, Souvenirs de jeunesse, éd. Latreille, p. 78-81 (Paris, Perrin, 191 1).
3. Cité dans l'Ami de la religion, 10 mai 1834. p. 67. L'Univers religieux du 7 mai i834 publia un résumé et une réfutation de la leçon de Lerminier contre la théocratie catholique : les deux plumes d'Ozanam et de Lallier avaient collaboré pour ce travail.
rifiait saint Ambroise devant Théodose; il faisait, comprendre la portée du sacre, contrat établi par l'Eglise, «au pied des autels, entre deux parties libres, le peuple et le roi ». Se tournant vers l'autre confession chrétienne, il saluait, en elle, l'alliée véritable des rois absolus, Wasa, Henri VIII, Elisabeth; et passant en revue les Bourbons, il constatait que le peuple catholique de Paris s'était défié de la conversion d'Henri IV, que Louis XV avait eu Voltaire pour gentilhomme, que Louis XVI avait signé la Constitution civile du clergé, document schismatique. Puis il montrait l'Église favorisant le géniedans la science, dans l'art et dans l'action. « Que l'on ne se prévale pas des découvertes de l'intelligence, concluait-il en substance, et que l'on n'espère pas dépasser le christianisme. Jésus Christ, comme Colomb, a découvert un nouveau monde intellectuel, les découvertes que l'on pourrait faire n'aboutiraient qu'à décrire quelques petites îles, circonvoisines du monde révélé. » Puis lorsque Ozanam eut parlé, Kertangui, cherchant à Lamennais des excuses, vint lire une lettre où celui-ci se déclarait fort tranquille sur les suites que pourrait avoir, relativement à Rome, la publication des Paroles d'un croyant, et se proclamait « soumis en religion, et libre sur tout le reste » '.
Il y avait, parmi les assistants, un jeune légitimiste passionné, et sans doute extrêmement chatouilleux, qui s'appelait Cartier. D'après des souvenirs qu'il avouait déjà n'être plus récents, il envo)ra à Y Ami de la religion un résumé critique du discours d'Ozanam, résumé qu'il présentait lui-même comme incomplet. Un des collaborateurs ecclésiastiques de Y Ami trouva dans cette communication la matière d'un long article. Ozanam y était accusé d'avoir émis des « assertions hasardées, bizarres, fausses », d'avoir calomnié la monarchie, injurié Louis XVI, affirmé que « l'appui du royalisme était sali » ; on lui imputait, aussi, d'avoir qualifié Lamennais de génie-démon.
i. La lettre fut publiée dans Y Ami de la religion, 7 juin i834, p. 371.
Puis l'article relatait, d'une façon incomplète, l'intervention de Kertangui, et concluait : « Tous ces détails nous ont paru assez piquants dans les conjonctures présentes ; ils montreront à quel point de jeunes esprits se laissent prévenir en faveur de théories et de systèmes dont il faut espérer que la réflexion et l'expérience les détacheront peu à peu \ »
Lorsque parut le numéro de l'Ami, le plus ennuyé fut Cartier. Jamais il n'avait pensé que ses indiscrétions pussent susciter contre Ozanam trois pages aussi agressives; il écrivit à celui-ci pour se confesser et s'excuser. La réponse d'Ozanam fut un modèle de cordialité et de généreuse dignité. 11 la faut citer toute entière.
Monsieur,
Je vous remercie de la loyale conduite que vous avez tenue à mon égard, en me prévenant de l'article inséré contre moi dans Y Ami de la religion. L'imprudence que vous pouviez avoir commise est plus que réparée par l'aveu amical que vous m'en faites.
Nous sommes jeunes, Monsieur, et comme tels nous sommes tous capables de pareilles fautes, mais nous sommes chrétiens aussi, et si comme tels nous nous devons le pardon des injures, à plus forte raison nous devons-nous l'oubli d'un manquement involontaire.
Ainsi je vous promets de ne point parler à la conférence de cette affaire qui me peine vivement, ou si, par quelque motif je me vois obligé d'en parler, je vous promets de le faire de manière à ce que rien ne puisse blesser votre délicatesse. Votre démarche envers moi mérite de ma part reconnaissauce, elle vous assure mon estime, elle me fait désirer votre amitié.
Je suis fâché de ne pouvoir pas donner communication de votre lettre à M. de Kertanguy avec qui je n'ai d'autres rapports que ceux de la conférence; je me ferai d'ailleurs un plaisir de lui expliquer tout à votre honneur samedi prochain.
Je comprends enûn que des motifs sacrés puissent vous empêcher de témoigner votre mécontentement à M. l'ecclésiastique, auteur de l'article en question. Je vous prie en retour de lui transmettre la lettre ci-incluse, dans laquelle il ne trouvera rien d'offensant, mais un appel à sa bienveillance et à sa justice. J'espère que vous voudrez bien lui faire parvenir cette lettre, j'y tiens expressément.
Il pourra se faire, Monsieur, que nous ne partagions point les mêmes doctrines politiques; toujours nous serons d'accord sur les
i. Ami de la religion, 5 juin i834, p. 253-256.
maximes inébranlables de Religion et de Charité. Puissent ces relations que vient d'établir entre nous une affaire assez désagréable de sa nature, resserrer pour nous les liens de la fraternité catholique et nous assurer dans l'esprit l'un de l'autre un amical souvenir!
Je suis, Monsieur, avec la considération la plus distinguée, votre dévoué serviteur et affectionné collègue.
Signe : A. -F. Ozanam '.
C'est ainsi qu'Ozanam savait pardonner. Quant à Y Ami de la religion, Ozanam jugeait nécessaire de lui donner un avertissement; et la lettre qu'il expédiait à cette feuille par l'entremise de Cartier, témoignait d'une légitime tristesse. Les violences dont Ozanam était victime n'étaient que le symptôme de l'esprit coutumier qu'apportaient Picot et ses amis dans certaines polémiques. Ce qu'il y avait au fond de leur pensée, le récent biographe de dom Guérangernous l'explique de lumineuse açon. « Picot, écrit le R. P. dom Delatte, suivait avec une rare avidité toutes les étapes de la chute de Lamennais, chute qu'il semblait savourer comme un triomphe. Il considérait comme suspect quiconque, ayant appartenu de près ou de loin à l'école de l'Avenir, n'avait pas consenti depuis l'encyclique Mirari vos à se faire une créance immaculée en abjurant entre les mains de Picot. >•>
Voilà, mis à nu, l'intime motif de la malveillance que Picot témoignait à la conférence d'histoire ; et l'alerte défense d'Ozanam était dès lors amplement justifiée.
Monsieur, riposta-t-il, dans votre avant-dernier numéro, vous m'avez fait l'honneur de parler de raoi,jeune homme inconnu, et d'analyser un discours quej'aurais prononcé dans une réunionlittéraire. Je pourrais me plaindre, au nom de mes collègues, de cette publicité donnée à une réunion familière où l'on n'a d'autre ambition que d'apprendre un peu à parler et à écrire, où l'on a coutume d'apporter à la fois son esprit et son cœur, et de ne rien se taire, où on désire par-dessus tout l'intimité, la discrétion et la paix.
i. Bibliothèque d'Avignon. Autographes de la collection Requien,n. 7378. Nous devons à M. Decq-Ozanam Tobligeante communication de cette lettre, qui doit être reproduite, avec un certain nombre d'inédits, dans les Mélangée du centenaire Ozanam, de A.-J. Corbierre. (Paris, Lethielleux).
Mais, puisque vous avez attaché assez de prix à nos conversations amicales pour en entretenir vos respectables lecteurs, au moins une scrupuleuse fidélité devait présider à ce rendement de compte. Jeunes gens que nous sommes, la première fois que vous traduisiez notre nom et nos discours sur la scène publique, ce ne devait pas être pour les flétrir d'accusations injustes.
Cependant l'analyse que vous avez donnée de mes paroles est inexacte, elle tronque ma pensée, elle me prête des expressions odieuses et ridicules dont je ne me suis pas servi, elle est accompagnée de réflexions sévères où l'on m'attribue des idées et des intentions que je repousse.
Il est vrai, monsieur, que j'ai parlé dans une conférence littéraire au sujet du dernier livre de M. de La Mennais ; mais ce n'était point un système historique ou politique que moi, jeune homme de vingt-et-un ans, je venais exposer ; c'étaient seulement quelques réflexions simples et improvisées que je soumettais de vive voix à mes collègues, pensant ainsi provoquer les leurs.
Passant au détail, Ozanam rectifiait, d'abord, certains des propos que le correspondant de l'Ami lui avait prêtés; et, chemin faisant, il donnait une jolie leçon de charité à ceux qui, suivant l'expression de dom Delatte, savouraient comme un triomphe personnel la chute de Lamennais. « Je n'ai point nommé M. de Lamennais un génie-démon, protestait-il; car, je me souviens qu'il est écrit : ne jugez pas, afin que vous ne soyez point jugé. » Il n'avait jamais dit, non plus, que l'appui du royalisme fût sali. « Le royalisme, insistait-il, se personnifie pour moi sur des têtes si vénérables et si chères, qu'une semblable expression ne saurait s'échapper de mes lèvres sans me laisser un remords au cœur. » Mais YAmi, non content de mettre sur les lèvres d'Ozanam des paroles qu'Ozanam n'avait pas dites, avait fait au jeune homme un procès de tendance. Ozanam le constatait, et sa lettre se terminait en ces termes :
Voilà pour ce que l'on m'a fait dire; voici pour ce dont on m'accuse.
On m'accuse de calomnier la monarchie. Jeune, je n'ai encore aucun intérêt à calomnier qui que ce soit, et quand j'y aurais intérêt, j'espère avoir assez d'honneur et de charité pour m'en abstenir. J'étudie l'histoire selon mes forces; je ne sais si je me trompe, mais à coup sûr je ne calomnie pas.
SON APOSTOLAT INTBLLBCTUEL 69
Enfin, on me fait sortir d'une école hostile aux rois. Chrétien, je me fais gloire de, n'appartenir à aucune autre école qu'à celle de la vérité, qui est l'Eglise. Mais si jamais, dans la lutte des opinions qui divisent la France, mes sympathies m'ont fait pencher quelque part, si jamais on m'a attribué des croyances politiques, c'était plutôt dans une école opposée, dans une école amie de la royauté sage, que je les aurais puisées.
Ce n'est point une déclaration de principes que je suis venu faire ici; ce serait une présomption malséante à mon âge. Un temps viendra où l'étude et l'expérience me donneront peut-être le droit d'avoir des doctrines sociales; en attendant, j'ai doux choses auxquelles je tiens, parce que l'une me vient de Dieu et l'autre de mes parents : la foi et l'honneur. Ces deux choses, nul n'a le droit de les attaquer.
D'ailleurs, la personne qui s'est permis de publier et d'interpréter mes paroles n'était point présente à la séance où je les ai prononcées; elle n'a eu entre les mains que des notes éparses, incertaines, recueillies tandis que je parlais sans note, sans préparation : n'était-ce pas imprudent de sa part d'en faire matière à journal? Et l'imprudence, quand elle peut compromettre le nom d'un jeune homme, n'est-elle pas manque de charité?
Charité! Voilà le mot qui demeurait toujours au bout de la plume d'Ozanam, lors même que les circonstances la forçaient d'être véhémente. Picot inséra la lettre avec quelques ergotages; il observa qu'Ozanam, ayant improvisé, pouvait ne pas se rappeler tout ce qu'il avait dit, et se déclara surpris de trouver chez le jeune homme « tant d'horreur pour la publicité, puisque son nom figurait dans trois ou quatre recueils, dans la France Catholique, dans V Univers t dans la Jeune France1 ». L'Ami de la Religion n'aimait peut-être pas que dans la presse la religion trou vât d'autres amitiés que la sienne'2.
Lequel des deux était le plus à plaindre : Ozanam ou Picot? Le publiciste chagrin, auquel ses partis pris interdisaient, maintes raisons d'espérer, ou bien le manieur de jeunes âmes, jeune lui-même, qui savait faire, d'elles toutes, des ouvrières et des messagères d'espoir? Dans une de ses lettres, Ozanam racontait à Falconnet la sortie d'une conférence d'histoire :
i. Ami de la religion, 10 juin 1 834, P- a85.
2. Voir à ce sujet, sur Picot, les pages de Charles Sainte-Foi. Souvenirs de jeunesse, éd. Latreille, p. 20i-2o5 (Paris. Perrin, ipi i ).
Nous sommes surtout une dizaine, lui disait-il, unis plus étroitement par les liens de l'esprit et du cœur, espèce de chevalerie littéraire.
Quelquefois, lorsque l'air était plus pur et la brise plus douce, aux rayons de la lune qui glissaient sur le dôme majestueux du Panthéon, en présence de cet édifice qui semble s'élancer au ciel et auquel on a ôté sa croix comme pour briser son élan, le sergent de ville, l'œil inquiet, a pu voir six ou huit jeunes hommes, les bras entrelacés, se promener de longues heures sur la place solitaire; leur front était serein, leur démarche paisible, leurs paroles pleines d'enthousiasme, de sensibilité, de consolation; ils se disaient bien des choses de la terre et du ciel, ils se racontaient bien des pensées généreuses, bien des souvenirs pieux; ils parlaient de Dieu, puis de leurs pères, puis aussi de leurs amis restés au foyer domestique, puis de leur patrie, puis de l'humanité. Le Parisien stupide qui les coudoyait en courant à ses plaisirs ne comprenait point leur langage : c'était une langue morte, que peu de gens connaissent ici. Mais moi, je les comprenais, car j'étais avec eux, et en les entendant, je pensais et je parlais comme eux, je sentais se développer mon cœur, il me semblait que je devenais homme, et j'y puisais, moi si faible et si pusillanime, quelques instants d'énergie pour les travaux du lendemain1.
C'est en vérité grand dommage, s'il plaisait au correspondant de Picot de se tenir aux écoutes, qu'il n'ait pas surpris, sur la place du Panthéon, quelques-uns de ces entretiens tardifs dans lesquels Ozanam était comme le maître du chœur et qui devaient ressembler, parfois, à des prières communes. Une fois au moins, les « espions de certains journaux soi-disant religieux »2, pour reprendre l'expression d'Ozanam dans une lettre du 16 mai 1 834, eussent pu servir à l'édification des âmes.
Dans quelle mesure le ralentissement des conférences d'histoire, qui se dessina dans l'été de i834 et devint très notoire en 1 835, fut-il dû aux chicanes, aux ennuis dont Ozanam se sentait peut-être guetté? C'est ce qu'il est malaisé de discerner, pas plus qu'on ne peut préciser si l'abbé Marduel, confesseur d'Ozanam3, fut appelé à dire son mot. L'opinion de l'abbé Marduel était d'avance con-
i. Lettres d'Ozanam, I, p. 68.