‹ Ozanam, livre du centenaireChapitre 6 sur 192 · Clément Gourjd, op. cit., p. ix · texte numérisé non relu

Clément Gourjd, op. cit., p. ix

crois pas que les philosophes catholiques de l'heure actuelle s'accommoderaient volontiers d'un tel système, et l'abbé Noirot, à qui l'on offrit dans sa vieillesse — sans d'ailleurs qu'il l'acceptât — le rectorat de l'Université libre de Paris, serait sans doute accusé, aujourd'hui, d'avoir trop délaissé pour la tour d'ivoire cartésienne les cathédrales intellectuelles du moyen âge. Mais ce maître de philosophie fut, en son temps, tenu en haute estime par les autorités de l'éclectisme, et Cousin, qui aimait les coquetteries faciles à l'endroit des prêtres, se plaisait à qualifier l'abbé Noirot de premier professeur de philoso phie de France.

A vrai dire, si l'abbé Noirot n'eût été rien de plus qu'un excellent répétiteur de l'éclectisme, le prestige dont l'ornait Cousin n'eût pas duré. Mais on pouvait saluer en lui, avec tout ce que ces mots épanouissent de fraîcheur, avec tout ce qu'ils recèlent de gravité, un véritable éveilleur d'âmes — un « grand pétrisseur d'âmes » ' — a écrit Francisque Sarcey, qui eut po^r camarades à l'Ecole normale plusieurs élèves de Noirot; et telle est la raison pour laquelle sa grande réputation survécut à la dictature même de l'orthodoxie cousinienne, et pour laquelle cet homme d'Eglise continua d'être respecté, admiré, aimé, alors que cette orthodoxie d'État était frappée de disgrâce -.

La personne de l'abbé Noirot avait plus d'action que son système; la familiarité de son âme avait plus d'action que ses leçons; et si la célébrité de son professorat permit aux contemporains de parler d'une école lyonnaise, il faut, pour bien saisir la portée de ce fait intellectuel, relire une page du professeur Heinrich, un des disciples de Noirot : « Cette école est insaisissable, écrit Heinrich, si

1. Sarcey, Souvenirs de Jeunesse, p. 142 (Paris, Ollendorff, i885).

2. Ce prêtre passait d'ailleurs pour un esprit singulièrement plus large que ne l'étaient les philosophes officiels de l'éclectisme; et l'on en eut la preuve dans les séances du jury d'agrégation qui refusa Taine et dont Noirot faisait partie. (Voir H. Taine, Sa vie et sa correspondance, I, p. 128, n. 2. Paris, Hachette, 1902 )

l'on veut déterminer son système et débattre les articles de son Credo; elle existe, s'il s'agit de l'habitude d'une sage méthode, du goût pour les idées claires, d'un puis sant esprit d'analyse, d'un profond sentiment du bien intellectuel et moral qu'on doit faire à ses semblables, et généralement d'une foi réfléchie aux dogmes du christianisme \ » — « Tout élève qui sortait des mains de l'abbé Noirot, écrit de son côté Francisque Sarcey, se reconnaissait aisément. Nous avions à l'École un petit clan de catholiques très convaincus, très ardents; la plupart avaient été formés par lui2. »

Les promenades que faisaient ensemble, aux environs de Lyon, l'abbé Noirot et Ozanam confirmèrent, dans l'âme du jeune homme, la vocation de croyant, et y suscitèrent la vocation d'apôtre. « Il mit dans mes pensées, écrivait Ozanam vingt ans plus tard, l'ordre et la lumière ; je crus désormais d'une foi rassurée, et touché d'un bienfait si rare, je promis à Dieu de vouer mes jours au service de la vérité qui me donnait la paix3. » Ainsi s'acheva, sous le regard d'un maître sagace, la crise intellectuelle d'Ozanam adolescent; elle avait failli tuer le croyant, et elle faisait naître l'apologiste; et de l'avoir traversée, ce fut pour Ozanam un bienfait.

L'impiété de l'époque était parfois répugnante. Elle s'incarnait en certains « petits philosophes », dont parlait en 1822, un mandement de l'évèque de Troyes, « déjà infatués d'eux-mêmes, déjà doutant de tout, et qui, interrogés gravement par leurs professeurs pour savoir de quelle religion ils voulaient être, répondaient plus gravement encore qu'ils y réfléchiraient 4. «Elle s'incarnait,

1. Heinrich, Notice sur Vabbé Noirot, p. i5 (Lyon, Riotor, 1888). — Chabot et Charlety, Histoire de l'enseignement secondaire dans le Rhône de 1789 à 1900, p. 103-107 (Lyon, Rey, 1901).

a. Sarcey, op. cit., p. 142.

3. Ozanam, La Civilisation chrétienne au Ve siècle, avant-propos. (Œuvres complètes, I, p. a, ae édit., Paris, Lecoffre, 1862.)

4. Cité dans le livre du vicomte de Guichen, La France morale et religieuse au début de la Restauration, p. 216 (Paris, Emile Paul, 1911). — D'après Saint- Chamans, Le croquemilaine de M. de Montlosier, sur 400 élèves des grandes

surtout, dans ces affreux enfants que nous présente Musset, « crachant le pain de Dieu », se servant de l'hostie pour cacheter des lettres, et « tenant des propos qui auraient fait frémir d'horreur les bosquets immobiles de Versailles » l. Supprimez de l'adolescence d'Ozanam quelques mois d'angoisse intérieure; il eût risqué de méconnaître l'infinie diversité que présentent entre elles les nuances de l'incroyance, de ne pas voir qu'il y a un abîme entre une certaine allégresse de négation, grossière, blasphématoire, et les bouderies parfois inquiètes d'un doute provisoirement invincible. Mais au contraire ces heures de doute, où l'apparente éclipse de l'esprit de foi laissait dans son âme un vide, heures trop douloureuses pour avoir été coupables, préparaient Ozanam à savoir « adoucir toutes les aspérités entre les idées » et à devenir l'un des exemplaires les plus accomplis de ce que Lamartine appelait, à propos de lui, « la charité d'esprit»2; et l'attachant discours de 1 843 sur les Devoirs littéraires des chrétiens3 — une des pages qui lui font le plus d'honneur — n'eût pas été tenu, vraisemblablement, s'il n'avait pas un instant douté, ou cru douter. Ozanam lui-même semble nous le confirmer : « On m'accuse quelquefois, s'écriait-il, de traiter avec trop d'indulgence et de douceur ceux qui n'ont pas la foi. Lorsqu'on a passé par les supplices du doute, on se ferait un crime de rudoyer les malheureux auxquels Dieu n'a pas encore accordé la grâce de croire4. »

En i834, dans un article de V Univers, Ozanam dessinera la psychologie du doute, ou plutôt des deux façons de douter, du doute bientôt vaincu, et du doute longuement vainqueur.

écoles, il y en avait tout au plus i5 ou 20, qui faisaient leurs Pâques, encore avec une sorte de mystère et comme en s'en cachant. (De Guichen, La France morale et religieuse à la fin de la Restauration, p. 177. Paris, Emile Paul, 191a).

1. A. de Musset, Confession d'un enfant du siècle, ire partie, c. II.

2. Lamartine, Cours familier de littérature, III, p. 389 VXVII<> entretien), Paris, 185;.

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