‹ P.A. de Gaspé et Francis Parkman [microforme] (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · RS RE · texte numérisé non relu

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PHILIPPE A. DE GASPÉ 8b

Après cette catastrophe qui avait ruiné sa fortune et ses espérances, M. de Gaspé se retira au manoir de Saint-Jean Port-Joli, où il vécut ignoré des hommes, retrouvant le calme, sinon le bonheur, dans la compagnie des livres, de la nature, et de ses souvenirs. * Les habitudes les plus simples avaient remplacé le luxe de sa jeunesse. Levé de bonne heure le matin, il visitait quelque partie de son domaine, surveillait les travaux de ses champs, et trouvait un délassement toujours nouveau dans la culture de ses fleurs et de ses arbres fruitiers. Souvent, assis dans son salon, il passait des heures entières, silencieux et pensif, à les regarder fleurir et fructifier, à respirer leurs parfums, à regarder les rayons du soleil se jouer parmi leurs feuilles agitées par la brise, à écouter les oiseaux chanter sous leur ombrage.

* La seigneurie et le domaine de Saint-Jean, n'ayant été légués à M. de Gaspé qu’à titre d’usufruit, avaient échappé au naufrage de sa fortune.

Il faisait lui-même l’école à ses enfants, leur apprenant, avec les rudiments de la grammaire, les grands devoirs de la vie, leur faisant part des fruits de ceite expérience qui lui avait coûté si cher.

Souvent il sortait, un livre sous le bras, allait s’asseoir au bord de la mer, ou au pied de son petit cap, près de la fontaine limpide qui jaillit à travers le rocher. Là, il passait de longues heures dans la lecture, la réflexion et les rêveries.

Durant les beaux mois de l'été, au soleil couchant, il sortait, après le souper, avec quelques-uns de sa famille, et allait faire une promenade au bord de la grève, pour jouir de la fraîcheur de la mer. Il leur faisait admirer la beauté de la nature, prenait part à leurs jeux, et descendait avec eux le long du rivage jusqu’au Port-Joli. Les sauvages s7aient l’habitude, soit en montant à Québec, soit en redescendant, de venir échouer leur canots-d’écorce en cet endroit,

et d’y dresser leurs cabanes. M. de Gaspé faisait la causerie avec eux, leur parlait de leurs chasses, de leurs pêches, des beaux présents de couvertes, poudre et fusils, etc., qu’ils avaient reçus à Québec et les invitait à venir chercher quelque nourriture au manoir. Les enfants cueillaient sur la grève des fleurs d’iris, des plants de genévriers, et remontaient vers le chemin du roi en faisant des bouquets dans les champs. Ils longeaient le petit cap et rentraient au manoir, le corps dispos, le cœur content, l’esprit enrichi de quelque utile ou agréable leçon. Ils allaient porter leurs bouquets à ceux de leurs parents qui étaient restés au logis, et revenaient g’asseoir autour de leur père devant la porte d'entrée. C’est alors qu’il leur chantait, de sa voix sonore, quelques-unes de ces vieilles chansons dont son heureuse mémoire était le répertoire intarissable.

Quelquefois, pour varier les amusements, il faisait venir Augustin le meunier, avec son

fils Tintin, et leur faisait conter des contes aux enfants.

A la tombée de la nuit, on rentrait au manoir, et, après avoir fait leur prière, les enfants allaient rejoindre leurs petits lits.

Durant le reste de la veillée, M. de Gaspé se livrait à ses lectures favorites, pendant que les dames tricotaient, cousaient, ou raccommodaient le linge pour les pauvres; car c'était la règle établie par la tante Olivette : “T1 ne faut jamais, disait-elle, donner de linge percé aux pauvres, car les pauvres ne raccommodent pas.”

De son côté, M. de Gaspé disait :

—Ne refusez jamais aux pauvres: il vaut mieux donner à dix mauvais pauvres, que de s’exposer à refuser un bon.

Comme il n’y avait pas de médecin dans la paroisse, madame de Gaspé avait toujours en réserve une petite pharmacie, et distribuait des remèdes aux malades, qu’elle visitait souvent.

Dans les longues soirées d’hiver, on faisait la partie de whist, de loup ou de piquet, et de temps en temps, quelques parties d’échecs.

Le salon d’entrée, où l’on passait ordinairement ces veillées de famille, offrait un coup d’œil pittoresque qu’on chercherait vainement de nos jours.

Trois bougies, disposées en triangle sur une table en acajou, éclairaient d’un demijour la tapisserie à figures qui recouvrait les murailles. Devant les fenêtres, les rideaux retombés interceptaient la lumière intérieure aux regards des passants.

L’ameublement était fort simple. Deux ou trois canapés étaient placés aux angles de la chambre. Autour de la table il y avait plugieurs fauteuils à large dossier, dont les couvertures en broderie un peu fanée rappelaient la splendeur du passé. Ils avaient été jadis offerts en souvenir par M. de Noyan, ancien ami de la famille.

Les vieilles dames, assises sur ces fauteuils, portaient la coiffure à fontanges en batiste de fil, avec mantelet blanc et jupon de couleur ; tandis que les jeunes femmes se tenaient ordinairement la tête découverte, relevaient en torsade leur chevelure sur le chignon, et laissaient retomber sur le front quelques anneaux de cheveux qu’elles rattachaient enavant, sur le sommet de la tête, par un peigne à la Joséphine orné de brillants. *

Elles étaient vêtues de robes ouvertes, à jabot garni de valenciennes, ainsi que leurs manchettes bouffantes.

Leurs pieds étaient chaussés de souliers de calmande, qu’elles remplaçaient, aux jours de réunions, par le soulier à pointe et haut talon.

Sur les dix heures, une des domestiques

* Cette mode avait été introduite par l'impératrice Joséphine.

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entrait, portant sur un plateau le réveillon composé ordinairement de viandes froides et des fruits de la saison, qu’on arrosait de Xérès ou de Béné-Carlos.

Vers onze heures, chacun se retirait ; mais on n’oubliait jamais une touchante coutume qui dévoile bien l’âme sensible et aimante de M. de Gaspé. Chacun allait déposer un baïser sur le front des enfants endormis.

Pendant les dernières années que M. de Gaspé habita le manoir de Saint-Jean, j’allai, un soir, en causant avec lui, errer au bord de la mer.

—Avez-vous jamais vu, me dit-il, dans vos voyages, rien de plus beau que nos couchers de soleil ?

—Vraiment non, lui dis-je, mais c’est peut-être un préjugé d’enfance.

—Je ne crois pas, repartit M. de Gaspé; voyez donc: nos levers de soleil, tout beaux qu'ils sont, ne produisent pas sur nous le même effet; tandis que pour les gens du

nord, ils ont tous les charmes que nous trouvons aux couchers. Notre position de ce côté-ci du fleuve nous donne un point de vue admirable. Regardez, continua-t-il, voilà le goleil qui touche le sommet des Laurentides.

Le fleuve ressemble à une mer de feu; à peine notre vue peut-elle supporter l’éclat de cette traînée de lumière qui se projette jusqu’à nous. Chaque lame est une écaille étincelante, dont la surface, toujours en mouvement, décompose la lumière en mille nuances variées à l'infini. Quel contraste avec ces masses immobiles et sombres des montagnes, que le soleil laisse maintenant dans l’ombre devant nous!

Et quelle richesse dans le ciel que ces nuages, éclairés par le bas de teintes roses, qui convergent tous vers le soleil! Ce serait un magnifique sujet pour un peintre ou un poète.

Là-dessus, nous nous mîmes à deviser sur quelques-uns de ces grands génies modernes qui ont si admirablement décrit la nature.

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