Les Anciens Canadiens, p
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Aubert de Gaspé, père de notre auteur, était le dernier des six enfants ct le fils unique du soldat de Carillon. Marié, à Québec, à Dame Catherine Tarieu de Lanaudière, il en eut sept enfants, dont l'aîné est l’auteur des Anciens Canadiens. Membre du Conseil Législatif, l’honorable Pierre-[onace de Gaspé partagea sa vie entre les soins de sa famille et les devoirs de citoyens, si importants à cette époque où chacun rivalisait de patriotisme pour sauver du naufrage les épaves de notre nationalité. Grâce aux années de paix dont jouit le Canada pendant sa. vie, il parvint à refaire en partie la fortune que son père avait perdue pendant la guerre. Il mournt le 13 février 1893, à l’âge de 66 ans. En annonçant sa mort, le Canadien écrivait ce bel éloge :
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‘ Les sentiments de loyauté se manifestèrent chez lui dès son enfance : étudiant au collége de cette ville lors de la guerre de 1775, exempt alors du service par sa jeunesse, il ne consulta que sa loyanté, abandonna ses études pour joindre ses efforts, comme volontaire, à ceux de ses compatriotes, et repousser l'ennemi commun. Juste et libéral! envers ses censitaires, il n’a jamais dans l’espace de quarante ans qu’il a géré ses seigneuries, intenté une seule poursuite contre eux, ? :
L'auteur des Anciens Canadiens me rapportait, au sujet de la mort de son père, une anecdote assez singulière. Son père avait un cheval favori, nommé Carillon, qui avait été le compagnon ordinaire de ses courses. Lorsqu’on l’attela pour conduire le cercueil à l'église,
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on eût dit que le fidèle animal ne voulait pas se séparer de son maître: il se mit à hennir, et refusa obstinément d'avancer, quoiqu'il n'eût jamais été rétif auparavant. On fut obligé de le reconduire à l'étable, et d’atteler à sa place un autre
cheval.
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PHILIPPE AUBERT DE GASPf.
‘ Le 80 octobre de l’année 1786,raconte M. de Gaspé dans ses Mémoires, dans une maison de la cité de Québec, remplacée maintenant par le palais archiépiscopal, un petit être bien chétif, mais très-vivace, puisqu'il tient aujourd’hui la plume à l’âge de soixante-dix-neuf ans, ouvrait les yeux à la lumière. Après avoir crié jouret nuit pendant trois mois, sans interruption, sous le toit de sa grand'mère maternelle, veuve du
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chevalier Charles Tarieu de Lanaudière, le petit Philippe Aubert de Gaspé fut transporté à Saint-Jean Port-Joli, dans une maison d'assez modeste apparence, ayant néanmoins la prétention de remplacer l’ancien et opulent manoir que messieurs les Anglais avaient brûlé en 1759....C’est là que s’écoulèrent mes premières années.
Je trouvais la vie pleine de charme pendant mon enfance, ne m’occupant ni du passé ni encore moins de l’avenir.
J'étais heureux ! Que me fallait-il de plus ! Je laissais bien, le soir, avec regret tous les objets qui m’avaent amusé, mais la certitude de les revoir le lendemain me consolait ; aussi étais-je levé dès l’aurore pour reprendre les jouissances de la veille.
Je me promenais seul, sur la brune,
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de long en large dans la cour du manoir, et je trouvais une jouissance infinie à bâtir de petits châteaux en Espagne. Je donnais des noms fantastiques aux arbres qui couronnent le beau promontoire qui s'élève an sud du domaine eeigneurial.
Il suffisait que leur forme nr'offrit quelque ressemblance avec des êtres vivants pour me les faire classer dans mon imagination, C’était une galerie complète composée d'hommes, de femmes, d’enfants, d'animanx domestiques, de bêtes féroces et d'oiseaux. Si la nuit était calme et belle, je n’éprouvais aucune inquiétude sur le sort de ceux que j'aimais, mais au contraire si le vent mugissait, si la pluie tombait à torrent, sile tonnerre ébranlait le cap sur ses bases, je me prenais alors d'inquiétude pour mes amis ; il me semblait qu’ils se
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livraient entre eux un grand combat et que les plus forts dévoraient les plus faibles ; j'étais heureux le lendemain de les trouver sains et saufs.”
À l'âge de neuf ans, le jeune de Gaspé fut placé à Québec, dans une maison de pension tenue par deux vieilles filles ayant nom Chôlette. Gâté par elles et par leur frère, Ives Chôlette qui ladorait, et lui laissait une liberté entière, il fit, pendant trois ans, l’école buissonnière, et apprit bien plus les tours de gamins que les règles de grammaire.
Je commençai par faire connaissance avec tous les petits polissoas du quartier, et notamment avec le sieur Joseph Bezeau, autrement dit Coq Bezeau, parce qu’il était, je suppose, le chef des gamins.
11 me présenta ensuite à tous ses amis de la ville et des faubourgs, comme un sujet des plus belles espérances.”
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Il fant lire, dans les Mémoires, ecs aventures avec maître Coq Bezeau et son cousin, Lafleur: ce sont de petits chefsd'œuvre tracés de main de maître. Le spirituel et le grotesque s’y allient sous les formes les plus hilariantes : on ne peut lire ces esquisses, véritables photographies du temps, sans se tenir les côtes.
Ils resteront comme des modèles du genre.
Les parents du jeune de Gaspé apprirent, un peu tard, la grande vie que menait ler petit gamin dans la bonne ville de Québec. Sous le professorat de Coq Bezeau, l'éducation de la rue avait été complète ; mais celle de la grammaire était à recommencer. Grande fut leur colère en apprenant ce résultat : ils le renfermèrent dans le séminaire de Québec, où il termina ses études, non sans
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renouveler, de fois à autres, des scènes comiques. dignes de l’âge d'or de sa gaminerie.
Au sortir de ses études, il embrassa la carrière du barreau! étudia sous le jugeen-chef Sewell, alors Procureur-Général, et se livra à la pratique du droit pendant quelques années. La place de shérif lui fut alors offerte ; il l'accepta, et ce fut son malheur. Doné d’une imagination vive, d’un cœur ardent et généreux, n'ayant connu de la vie que l’aisance ct les douceurs, il se laissa entrainer au courant de cette vieinsouciante, et ne veilla pas à ses affaires avec ie soin qu'exigeait son importante situation. Quand il se réveilla de ce rêve, un abime était ouvert SOUS SC pas.
Mais lui-même s’en est fait des reproches si amers, en a fait l'aveu public,
après trente ans d’expiation, en termes si tonchants, qu'après avoir lu sa confession, le blime expire sur les lèvres ; on n'a plus que lecourage de le plaindre.
M. de Gaspé s’est peint lui-même dans les Anciens Canadiens sous le pseudonyme de M. d'Egmont. Ce chapitre, écrit avec des larmes, est tracé avec une éloquence brûlante : on’sent qu'ily à mis toute son âme, concentré toutes les espérances, toutes les illusions, toutes les anxiétés, toutes les déceptions, toutes les angoisses de sa vie.
M. d’'Egmont s’adressant à Jules d'Haberville :
Je vais maintenant, mon cher Jules, te faire le récit de la période la plus heureuse et la plus malheureuse de ma vie : cinq ans de bonheur ! cinquante ans de souffrances ! O mon Dieu ! une
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journée, une seule journée de ces joies de ma jeunesse, qui me fasse oublier tout ce que j'ai souffert ! Une journée de cette joie délirante qui semble aussi aiguë qre la douleur physique ! Oh!
une heure, une seule heure de ces bons ct vivifiants éclats de rire, qui dilatent le cœur à le briser, et qui, comme une coupe rafraîchissante du Léthé, effacent de la mémoire tout souvenir douloureux !
Que mon cœur était léger, lorsqu’entouré de mes amis, je présidais la table du festin ! Un de ces heureux jours, Ô mon Dieu ! où je croyais à l'amitié sincère, où j'avais foi en la reconnaissance, où j'ignorais l'ingratitude !
‘ Lorsque que j’eus complété mes études, toutes les carrières me furent ouvertes ; je n'avais qu’à choïsir....
“ J’obtins une place de haute con-
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fiance dans les bureaux. Avec mes dispositions, c'était courir à ma perte.
J’étais riche par moi-même ; mon père m'avait laissé une brillante ottuné: les émoluments de ma place étaient considérables, je maniaïs, à rouleaux, l’or que je méprisais.
“Je ne chercherai pas,fit le bon gentilhomme en se frappant le front avec ses deux mains, à pallier mes folies pour accuser autrui de mes désastres ; oh!
non |! mais il est une chose certaine, c’est que j'aurais pu suffire à mes propres . dépenses, mais non à celles de mes amis, et à celle des amis de mes amis....Incapable de refuser un service, ma main ne se ferma plus ; je devins non-seulement leur banquier, mais si quelqu'un avait besoin d’une caution, d’un endossement de billet, ma signature était à la dispo-
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sition de tout le monde. (C'est là, mon cher Jules, ma plus grande erreur...
“L grand poète anglais a dit : “ ne ‘ prête, ni n’emprunte, si tu veux con- ‘ server tes amis. ?” Donne, mon cher fils, donne à pleines mains, puisque c’est un penchant irrésistible chez toi, mais, au moins, sois avare de ta sigoaturé ; tu seras toujours à la gène, mais tu évitcras les malheurs qui ont empoisonné mon existence pendant un demi-siècle.
“ Mes affaires privées étaient tellement mêlées avec celles de mon bureau que je fus assez longtemps sans m’apercevoir de leur état alarmant. Lorsque je découvris la vérité après un examen de mes comptes, je fus frappé comme d’un coup de foudre. Non-seulement j étais ruiné, mais aussi sous le poids d’une défalcation considérable ! Bah ! me dis-je, à la
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fin, que m'importe la perte de mes biens ! que m'importe l'or que j’ai toujours méprisé ! que je paie mes dettes ; je suis jeune, je n’ai point peur du travail, j'en aurai toujours assez.. Qu'ai-je à craindre d’ailleurs ? mes amis me doivent des sommes considérables. Témoins de mes difficultés financières, non-sculement ils vont s’empresser de liquider, mais aussi, s’il est nécessaire, de faire pour moi ce que j'aifait tant de fois pour eux. Que j'étais simple, mon cher fils, de juger les autres par moi-même !
Un seul, oui un seul, et celui-là n’était qu’une simple connaissance que j'avais rencontrée quelquefois en société, ayant eu vent de la ruine qui me menaçait, s’empressa de me dire.
‘€ Nous avons eu des affaires ensemble ; voici, je crois, la balance qui vous
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revient ; compulsez vos livres pour voir si c'est correct.
“ Il est mort depuis longtemps ; honneur à sa mémoire ! et que les bénédictions d’un vieillard profitent à ses enfants ! ? 1.
Cenx que M.de Gaspé avait obligé, qui s'étaient enivrés du vin de sa prospérité, l’abandonnèrent au moment de l'épreuve : ne pouvant combler seul l'abîime ouvert sous ses pas, il roula au fond du précipice. Quatre ans de captivité furent le châtiment de son imprudence et l'expiation de sa faute.
Privé de ma liberté, je croyais avoir absorbé la dernière goutte de fiel de ce vase de douleur que la malice des hommes tient sans cesse en réserve pour les