Ce digne homme, c'était feu le juge Panet
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lèvres fiévreuses de ses frères. Je comp:
taïs sans la main de Dieu appesantie sur l’insensé, architecte de son propre malheur ! Deux de mes enfants tombérent si dangereusement malades, à deux époques différentes, que les médecins, désespérant de leur vie, m’annonçaient chaque jour leur fin prochaine. C’est alors, Ô mon fils ! que je ressentis tonte la lourdeur de mes chaines. C'est alors que je pus m'écrier comme la mère du Christ : “ approchez et voyez s'il est douleur comparable à la mienne ! ” Je savais mes enfants moribonds, et je n’en étais séparé que par la largeur d’une rue. Je voyais pendant de longues nuits sans "sommeil, le mouvement qui se faisait auprès de leur couche, les lumières errer d’une chambre à l’autre ; je tremblais à chaque instant de ‘voir
disparaître ces signes de vitalité qui m'annonçaient que mes enfants requéraient encore les soins de l’amour maternel. J'ai honte de l'avouer, mon fils, mais étais souvent en proie à un tel désespoir que je fus cent fois tenté ds me briser la tête contre les barreaux de ma chambre. Savoir mes enfants sur leurs lits de mort, et ne pouvoir voler à leur secours, les bénir et les presser dans mes bras pour la dernière fois !....
Le bon gentilhomme se pressa la poitrine à deux mains, garda pendant quelque temps le silence et s'écria :
‘ Pardonne-moi, mon fils, si, emporté par le souvenir de tant de souffrances, j'ai exhalé mes plaintes dans toute l’amertume de mon cœur. Ce ne fut que le septième jour après l'arrivée de ses amis, que ce grand poète Arabe, Job, le
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chantre de tant de douleurs, poussa ce cri déchirant : pereat dies in qué natus sum / moi, mon fils, j'ai refoulé mes plaintes dans le fond de mon cœur pendant cinquante ans! pardonne-moi donc si j’ai parlé dans toute l’amertume de mon âme ; si, aigri par le chagrin, j'ai calomnié tous les hommes, car il y a de bien nobles exceptions.
‘ Comme j'avais fait l'abandon, depuis longtemps à mes créanciers de tont ce que je possédais, que tous mes meubles et immeubles avaient été vendus à leur bénéfice, je présentai au roi supplique sur supplique pour obtenir mon élargissement après quatre ans de réclusion. Je finis par l'obtenir...
Mon avenir était brisé comme mon pauvre cœur, je n'ai fait que végéter depuis sans profit pour moi, ni pour les autres. ?
Iei M. de Gaspé se trompe: ces trente années de solitude, qui lui paraissaient si stériles, ont été les plus fécondes de sa vie. Instruit à l’école du malheur, cette longue retraite, vouée à l'étude et à la méditation, a müri son talent qui s’est révélé tout-à-coup, au so'r de sa vie, par l'apparition des Anciens Cunadiens.
Sans cela, nous n’aurions pas en cette œuvre pétrie de ses larmes, écloses des déchirements de son âme.
Après cette catastrophe qui avait ruiné sa fortune et ses espérances, M.
de Gaspé se retira an manoir de Saint- Jean Port-Joli, où il vécut ignoré des hommes, retrouvant le calme, sinon le bonheur, dans la compagnie des livres, de la nature, et de ses souvenirs. 1. Les
1. La seigneurie et le domaine de Saint-Jean, n'ayant été légués à M. de Gaspé qu’à titre d’usufruit, avaient échappé au naufrage de sa fortune
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habitudes les plus simples avaient remplacé le luxe de sa jennesse. Levé de bonne heure le matin, il visitait quelque partie de son domaine, surveillait les travaux de ses champs, et trouvait un délassement toujours nouveau dans la culture de ses fleurs et de ses arbres fruitiers. Souvent, assis dans son salon, il passait des heures entières, silencieux et pensif, à les regarder fleurir et fructifier. à respirer leurs parfums, à regarder les rayons du soleil se jouer parmi leurs feuilles agitées par la brise, à écouter les oiseaux chanter sous leur ombrage.
Il faisait lui-même l’école à ses enfants, leur apprenant, avec les rudiments de la grammaire, les grands devoirs de la vie, leur faisant part des fruits de cette expérience, qui lui avait coûté si cher.
Souvent il sortait, un livre sous le
bras, allait s’asscoir au bord de la mer, ou au pied de son petit cap, près de la fontaine limpide qui jaillit à travers le rocher. Là, il passait de longues heures dans la lecture, la réflexion et les rèêveries.
Durant les beaux mois de l'été, au soleil couchant, il sortait, aprèsle sonper avec auelques-uns de sa famille, et allait faire une promenade au bord de la grève, pour jouir de la fraîcheur de la mer, Îlleur faisait admirer la beauté de la nature, prenait part à leurs jeux, et descendait avec eux le long du rivage jusqu’au Port-Joli. Les sauvages avaient l'habitude, soit en montant à Québec, soit en redescendant, de venir échouer leurs canots d’écorce en cet endroit, et d’y dresser leurs cabanes. M. de Gaspé
faisait la causcrie avec eux, leur parlait
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de leurs chasses, de leurs pêches, des beaux présents de couvertes, poudre et fusils, etc. qu’ils avaient reçus à Québec et les invitaient à venir chercher quelque nourriture au manoir. Les enfants cueillaient sur la grève des fleurs d'iris, des plants de genévriers, et remontaient vers le chemin du roi en faisant des bouquets dans les champs. Ils longeaient le petit cap et rentraient au manoir, le corps dispos, le cœur content, l'esprit enrichi de quelqu’utile ou agréable leçon. Ils allaient porter leurs bouquets à ceux de leurs parents qui étaient restés au logis, et revenaient s'asseoir autour de leur père devant la porte d’entrée. C’est alors qu'il leur chantaït, de sa voix sonore, quelques-unes de ces vieilles chansons dont son heureuse mémoire était le répertoire intarissable.
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Quelquefois, pour varier les amusements, il faisait venir Augustin le meunier, avec son fils Tintin, et leur faisait conter des contes aux enfants.
A la tombée de la nuit, on rentrait au manoir, et, après avoir fait leur prière, les enfants allaient rejoindre leurs petits lits. |
Durant le reste de la veillée, M. de Gaspé se livrait à ses lectures favorites, pendant que les dames tricotaient, cousaient, ou raccommodaient le linge pour les pauvres; car c'était la règle établie par la tante Olivette : “ Il ne faut jamais, disait-elle, donner de linge percé aux pauvres, car les pauvres ne raccommodent pas.”
De son côté, M. de Gaspé disait :
—Ne refusez jamais anx pauvres: il
vant mieux donner à dix mauvais pau
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vres, que de s’exposer à refuser un bon.”
Comme il n’y avait pas de médecin dans la paroisse, Madame de Gaspé avait toujours en réserve une petite pharmacie, et distribuait des remèdes aux malades qu’elle visitait souvent.
Durant les longues soirées d'hiver, on faisait la partie de whist, deloup ou de piquet, et de temps en temps, quelques parties d'échecs.
Le salon d’entrée, où l’on passait ordinairement ces veillées de famille, offrait un coup d’œil pittoresque qu’on chercherait vainement de nos jours.
Trois bougies, disposées en triangle sur upa table en acajou, éclairaient d’un demi-jour la tapisserie à figurines qui recouvrait les murailles Devant les fenêtres, les rideaux retombés interceptaient la lumière intérieure aux regards
des passants.
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L’ameublement était fort simple, consistant en deux ou trois canapés placés aux angles de la chambre.
Autour de la table étaient rangés plusieurs fauteni!s à large dossier, dont les couvertures en broderie un peu fanée rappelaient la splendeur du passé. Ils avaient été jadis offerts en souvenir par M. de Noyan, ancien ami de la famille.
Les vieilles dames, assises sur ces fauteuils, portaient la coiffure à fontanges en batiste de fil, avec mantelet blanc et jupou de couleur ; tandis que les jeunes femmes se tenaient ordinairement la tête découverte, relevaient en torsade leur chevelure sur le chignon, et laissaient retomber sur le front quelques anneaux de cheveux qu’elles rattachaient en avant, sur le sommet de la tête, par un
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peigne à la Joséphine, orné de bril- Jants 1.
Elles étaient vêtues de robes ouvertes, à jabot garni de valenciennes, ainsi que leurs manchettes bouffantes.
Leurs pieds étaient chaussés de souliers de calmande, qu’elles remplaçaient, aux jours de réunions, par le soulier à pointe et hauts talons.
Sur les dix heures, une des domestiques entrait, portant sur un plateau le réveillon composé ordinairement de viandes froides et des fruits de la saison, qu’on arrosait d’un vin d'Espagne, de X érès ou de Béné-Carlos.
Vers onze heures, chacun se retirait ; mais on n’oubliait jamais une touchante
1. Cette mode avait été introduite par l’impératrice Joséphine.