‹ P.A. de Gaspé et Francis Parkman [microforme]Chapitre 5 sur 15 · RE, RS · texte numérisé non relu

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coutume qui dévoile bien l’âme sensible et aimante de M. de Gaspé. Chacun venait déposer nn baiser sur le front des enfants endormis.

Durant les dernières années que M.

de Gaspé habita le manoir de Saint Jean, j'allai, un soir, en causant avec lui, errer au bord de la mer.

—AÂAvez-vous jamais vu, me dit-il, dans vos voyages, rien de plus beau que nos couchers de soleil ?

— Vraiment non, lui dis-je, inais c’est peut-être un préjugé d'enfance.

—Je ne crois pas,repartit M. de Gaspé ; voyez donc : nos levers de soleil, tout beaux qu'ils soient, ne produisent pas sur nous le même effet ; tandis que, pour les gens du nord, ils ont tous les charmes que nous trouvons aux conchers. Notre position de ce côté-ci du flcuve nous

donne un point de vue admirable.

Regardez, continua-t-il, voilà le soleil qui touche le sommet des Laurentides.

Le fleuve ressemble à une mer de feu; à peine notre vue peut-elle supporter l'éclat de cette trainée de lumière qui se projette Jusqu'à nous. Chaque lame est une écaille étincelante, dont la surface, toujours en mouvement, décompose la Jumière en mille nuances variées à l’in-:

fini. Quel contraste avec ces masses immobiles et sombres des montagnes, que le soleil laisse maintenant dans l'ombre devant nous!

Et quelle richesse dans le ciel! ces nuages, Cclairés par le bas de teintes roses, qui convergent tous vers le soleil, ne dirait-on pas l’éventail du bon Dieu ?

Ce serait un magnifique sujet pour un poëte,

Là-dessus, nous continuâmes à deviser sur quelques-uns de ces grands génies modernes qui ont si admirablement décrit la nature.

— Nascuntur poetae, dit Horace, reprit M. de Gaspé ; cet axiôme du poëte latin est bien vrai. J’ai connu des hommcs, sans aucune instruction, doués d’un véritable talent poétique, ta!ent grossier, si vous le voulez, mais talent réel. Sous l'enveloppe rustique de leur langage, on découvrait le génie de l'inspiration.

Vous n'avez pas connu Gabriel Griffard ?

— Parfaitement, lui dis-je, il a été le domestique d’un de nos voisins.

—C’est le poëte en vogue de la côte du sud. Ses complaintes sont chantées dans toutes les paroïsses. On se réunit dans les maisons pour le faire chanter ;

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et plus d’une fois on a vu son auditoire tout en larmes à la fin de ses complaintes. Il faut que cet homme ait un véritable talent pour produire une telle émotion sur ceux qui l’écoutent.

Il ya plusieurs années, un de mes domestiques descendait précisément ici sur la grève, de grand matin. La nuit avait été orageuse et la mer était encore agitée. Il vit monter sur le rivage un homme qui pouvait à peine se traîner.

Cet homme exténué était dans le délire et ne répondit pas aux questions que le domestique lui fit. Seulement il marmotta ces paroles entre’ ses dents: Si vous alliez à la pêche, vous trouveriez du monde qui se noie.

Mon domestique descendit en toute hâte ct trouva effectivement un homme presque noyé qui se cramponnait aux

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claies de ma pêche à anguille. Il le transporta à la maison sur son dos, et le déposa sur le foyer où il expira.

On apprit ensuite les noms de ces malheureux, ils étaient cinq: Clément Francœur, Joseph Gagnon, Cyrille Morin, Pierre Frigault et Narcisse Chouinard.

Un samedi, 27 Août 1831, ils s'étaient embarqués dans une chaloupe pour aller couper de l’herbe à liens à l’ile-aux- Oics. Leur journée terminée, ils résolurent tout d’abord de passer la nuit sur l'ile. Après avoir fait un bon feu, ils s’étendirent'sur des lits de sapins et se préparaient à prendre leur repos, lorsque Joseph Gagnon et Narcisse Chouinard firent une excursion vers la chaloupe. Gagnon dit alors qu'il serait mieux de traverser pendant la nuit que

d'attendre au lendemain. Et il ins'sta d'autant plus qu’il avait promis, disait-il, à un de ses amis du Cap de se trouver ce jour-là, qui était un dimanche, aux Trois-Saumons, pour une course de chevaux.

De retour vers leurs compagnons, ils parvinrent à les décider, après quelques hésitations, à mettre à la voile, le vent paraissant assez favorable.

Ils s’'embarquèrent donc, mais à peine eurent-ils doublé la pointe-est de l’ileaux-Oies qu'ils rencontrèrent une brise violente de nord-est dont les hauteurs de l'ile les avaient empèchés de juger. $e voyant dans l'impossibilité de retourner à terre et en même temps dans un grand danger de périr, Clément Francœur proposa de jeter à l’eau une partie du foin dont on avait cu l’imprudence de sur-

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charger l’embarcation. Mais Gagnon, qui les avait involontairement jetés dans le péril, s’y opposa fortement, disant qu'il ne voulait pas perdre ainsi le fruit de cette journée.

Ballottée par les vagues, de plus en plus grosses à mesure qu’ils avançaient, la chaloupe, dont le bordage sortait à peine de l’eau, s’emplit à leur insu.

Tout à coup, Gagnon et Chouinard furent emportés par la mer avec une partie du foin sur lequel ils étaient assis.

Comme ils savaient nager tous deux, ils purent regagner aussitôt la chaloupe.

Cet accident fut suivi de près par un autre. Leur infortuné compagnon Cyrille Morin fut emporté hors del’embarcation avec les rames par une vague furieuse, et fut noyé. Incapable de gouverner leur chaloupe, ces pauvres malheureux,

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