PROJETS ET TRAVAUX LITTERAIRES
Notre époque, agitée par tant de passions extrêmes, ne transmettra que peu de jugements équitables sur les contemporains qui occupent ou ont occupé la scène, qui ont soufflé les acteurs ou encombré les coulisses. J'ai connu un grand nombre d'hommes qui ont marqué depuis vingt ans ; sur presque tous ceux que je n'ai pas vus ou que je n'ai fait qu'entrevoir, ma mémoire a recueilli quantité de faits plus ou moins caractéristiques. Je veux faire une espèce de dictionnaire historique où, sous chaque nom de nos notabilités politiques et littéraires, jeunes ou vieilles, viendront se classer mes nombreux souvenirs et les jugements que je me permettrai de porter ou que j'emprunterai aux autorités compétentes. Ce travail peu fatigant, qui n'exige ni des connaissances profondes ni le talent de prosateur, remplira le reste de ma vie. Je jouirai du plaisir de rectifier bien des erreurs et des calomnies qu'enfante toujours une lutte envenimée; car ce n'est pas dans un esprit de dénigrement, on le conçoit, que j'ai formé ce projet. Dans une cinquantaine d'années, ceux qui voudront écrire l'histoire de ces jours féconds en événements n'auront à consulter, je le crains bien, que des documents entachés de partialité. Les notes que je laisserai à ma mort pourront inspirer quelque confiance, même dans ce qu'elles auront de sévère, car je ne prétends pas n'être qu'un panégyriste.
Ce projet, après un commencement d'exécution, fut abandonné, et les notices achevées, jetées au feu quelque temps avant la mort du poète. Il songea aussi à un roman populaire dans le genre du Gil Blas. Dans sa pensée, il devait avoir quatre volumes et s'intituler le Mouchard. Sainte-Beuve l'approuvait fort. Mais le livre n'alla guère plus loin que le plan et le titre. Une sorte de traité de Morale, destiné au peuple, alla plus loin. Pendant plus de quatre ans, il rumina la chose, étudiant, méditant, jetant des notes, corrigeant et supprimant sans cesse ce qu'il avait écrit. Les évangiles et saint Paul, dont il ne se séparait plus, lui suggéraient des thèmes de développement. Le saint-simonisme n'était pas non plus étranger à ses inspirations de moraliste démocrate. L'ouvrage devait prendre la forme de lettres. De réductions en réductions, le chansonnier le limita à vingt pages et finit par y renon-
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cer tout à fait. Un seul de ses projets fut mené à bien, à très bien même, c'est sa propre histoire, qu'il composa vers le mois de février 1840, sous le nom de Ma Biographie.
Ces ouvrages entrepris, poursuivis, puis abandonnés l'un après l'autre, n'est-ce pas un trait de caractère qui, chez Béranger, ne s'accorde que trop avec ce besoin continuel de changer de résidence et cet autre besoin de se taire et même de se terrer, lorsqu'il est à l'apogée du succès et de la puissance? Les contemporains ont été très frappés de ces bizarreries de son humeur, et quelques-uns en ont donné des explications empreintes de malveillance. Us ont mis la chose sur le compte d'un amour immodéré de la popularité, ou d'un souci excessif de sa réputation. 11 est certain qu'il attachait une importance capitale à sa réputation ; elle lui tenait lieu de tous les avantages qu'il avait sacrifiés pour elle, la fortune, le pouvoir, les honneurs officiels, le mariage. 11 l'avait conquise au prix d'un travail opiniâtre, après avoir cherché longtemps sa voie ; et il la ménageait avec une véritable parcimonie. Mais il n'avait pas pour elle cette idolâtrie qu'on lui attribue. D'abord, il avait trop de bon sens pour ne pas s'estimer à sa juste valeur, par conséquent pour s'exagérer son propre mérite et celui du genre qu'il avait illustré : il avait sa modestie à lui, encore que relative et sans humilité. Et puis, quelque attachement qu'il eût pour sa popularité, il n'aurait jamais hésité à la sacrifier à son devoir, si sa conscience lui avait montré un conflit entre les deux.
La vérité est que le personnage est plus complexe et qu'il faut, pour le comprendre, recourir à des psychologies spéciales. Béranger, à partir de la cinquantaine, fourmille de contrastes et présente les tendances les plus opposées. H a l'horreur des voyages, au point de redouter invinciblement la traversée d'un village, d'une ville, d'un quartier de Paris ; c'est une espèce de « phobie » ; et cependant il change sans cesse de résidence. H voudrait que les hommes cultivés se mêlent davantage au peuple, qu'ils se démocratisent ; et cependant il ne peut pas se décider à entrer en