‹ P.-J. de BérangerChapitre 99 sur 147 · LA RETRAITE · texte numérisé non relu

LA RETRAITE

populaires : or ces jours-là sont rares dans un siècle. Voilà ce qui me fait voir, dans un temps encore éloigné, la chute de ce qui est aujourd'hui, habitué que je suis à toujours considérer les choses du côté le moins favorable.

Prince, j'ai cru nécessaire de vous exposer quelques points de ma manière de voir, pour vous en fane juge. Je ne vous dirais pas tout, si je n'ajoutais qu'aujourd'hui, vivant dans la retraite, il est vraisemblable que je ne suis pas dans la meilleure position pour modifier l'opinion que j'ai eue d'abord. Vous le savez, il faut toujours se défier des rêvasseurs. Ajoutez même que, dans l'intérêt de la république que je rêve, je souhaite qu'elle ne fleurisse pas trop tôt. Le plus grave reproche que je fasse au gouvernement actuel, c'est de la faire pousser en serre chaude.

Je sais aussi que je néglige le chapitre des accidents ; mais, en politique spéculative, la seule à laquelle je sois propre, ils ne peuvent entrer en ligne de compte. Ce n'est que dans l'action qu'on peut, jusqu'à un certain point, leur assigner une valeur.

Je crois, prince, vous avoir mis à même de faire de ma prédiction le cas qu'elle mérite, tout en vous prouvant que pour moi elle est le résultat d'un raisonnement désintéressé et d'une conviction consciencieuse.

Vous voilà armé de toutes pièces pour m'accabler aussi des noms de fou et de radoteur. Ne vous en gênez pas ; j'y suis fait. Les sages m'ont également accusé de folie sous la Restauration ; et nos jeunes gens, malgré les événements qui, depuis deux ans, ont confirmé mes pronostics, n'en sont pas plus disposés à croire à mes prophéties ; je ne les en estime pas moins : ils accomplissent leur mission ; la mienne n'est plus que de prêcher dans le désert, et c'est un sot rôle.

Vous en avez appelé à ma franchise ; vous devez voir, prince, que je n'y ai pas fait faute. J'ai laissé aller ma plume, au risque de vous fatiguer et de me nuire dans votre esprit, pour vous mettre sous les yeux tous les documents qui vous étaient néces- • saires. Je vous le répète donc : jugez maintenant du cas que vous devez faire de mes paroles.

Puissiez:vous au moins trouver dans cette lettre une nouvelle preuve de l'attachement éternel que je vous ai voué et un motif de plus de me croire toujours, prince, votre plus reconnaissant serviteur.

Correspondance, II, 139.

218 BE RANGER. — Cil AP. VII 1

Les loisirs que lui laisse désormais la politique, Béranger va les employer à la production littéraire. Mais ses œuvres nouvelles, il a déclaré, dans la préface de 1833, qu'il ne les confierait pas lui-même au public. Ses exécuteurs testamentaires le feront, si la chose en vaut la peine et si son nom trouve encore quelque faveur dans le monde. Cependant en 1834, pour l'édition complète de son œuvre chantante, il donne à l'éditeur vingt chansons, très grivoises, de sa jeunesse, afin de les joindre aux vingt-huit autres du même genre qui forment le tome V, ou supplément inavoué et peu avouable de cette édition. En 1847, il donnera pareillement dix chansons inédites et nouvelles — celles-là fort honnêtes — pour corser une grande édition illustrée (1).

H continue en effet à composer des couplets. En dix-huit ans, de 1833 à 1851. il compose un peu plus de cent chansons, soit une moyenne de six par an. Il a d'ailleurs le travail très intermittent ; l'inspiration se fait plus lente, la rédaction plus laborieuse ; il n'éprouve plus autant de plaisir à rimer et la strophe ne se coule plus d'elle-même dans le moule d'un pont-neuf ou d'un ah- populaire. Il lui arrive de faire des chansons qui ne sont adaptées à aucune musique et qui ne sont pas spécialement destinées à être chantées. Il songe aussi à des ouvrages en prose et il en entame la composition. C'est d'abord un projet de dictionnaire des contemporains. Il le décrit ainsi dans sa dernière préface :

Dans la retraite où je vais me confiner, les souvenirs se presseront en foule. Ce sont les bonnes fortunes d'un vieillard.

(1) Notre coq; le Grillon; les Echos; V Orphéon; les Pigeons de la Bourse; le Baptême de Voltaire; Claire; le Déluge; les Escargots; Ma gaieté.

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