‹ P.-J. de BérangerChapitre 114 sur 147 · ADIEU · texte numérisé non relu

ADIEU

Air : Te souviens-tu, disait un capitaine.

France, je meurs, je meurs ; tout me l'annonce. Mère adorée, adieu. Que ton saint nom Soit le dernier que ma bouche prononce. Aucun Français t'aima-t-il plus? Oh! non. Je t'ai chantée avant de savoir lire ; Et, quand la mort me tient sous son épieu, En te chantant mon dernier souffle expire. A tant d'amour donne une larme. Adieu !

Lorsque dix rois, dans leur triomphe impie, Poussaient leurs chars sur ton corps mutilé, De leurs bandeaux j'ai fait de la charpie Pour ta blessure, où mon baume a coulé. Le ciel rendit ta ruine féconde ; De te bénir les siècles auront lieu ; Car ta pensée ensemence le monde.

L'Égalité fera sa gerbe. Adieu !

Demi-couche, je me vois dans la tombe.

Ah! viens en aide à tous ceux que j'aimais.

Tu le dois, France, à la pauvre colombe Qui dans ton champ ne butina jamais.

Pour qu'à tes fils arrive ma prière, Lorsque déjà j'entends la voix de Dieu, De mon tombeau j'ai soutenu la pierre.

Mon bras se lasse ; elle retombe. Adieu !

Dernières Chansons, 242.

C'est vers la soixantaine que Béranger se mit à rédiger ses Mémoires, après avoir renoncé à écrire les Mémoires des autres. H habitait alors rue Chanoineau, à Tours, et il commençait à éprouver, pour la jeune Anglaise, cet amour violent qui devait précipiter son départ de la Touraine. 11 se peut que le désir de faire connaître son passé à cette jeune fille ait été pour quelque chose dans sa nouvelle entreprise ; il est probable même que sa mobilité d'esprit et son peu de goût pour les œuvres de longue haleine l'eussent empêché de mener son ouvrage à bonne fin, s'il n'avait été soutenu par un sentiment à la fois profond et énergique. En tout cas, il sut garder, parmi les exaltations de ce sentiment, les qualités morales qu'on est en droit de chercher dans une autobiographie sincère.

Ma Biographie n'est pas une apologie. Béranger s'y raconte avec simplicité et impartialité ; il sait y être bref et modeste. H ne cache pas ce qu'il y a eu dans sa vie de moins brillant, mais il n'en fait pas le cynique étalage, comme Kousseau. Il passe très vite sur ce qu'il a fait de bien et se juge avec beaucoup de sens. H ne se diminue pas ; il ne se surfait pas non plus. Il ne prend pas la chanson pour le genre principal en poésie, ni le chansonnier pour le poète par excellence ; il pressent l'inévitable effacement de sa personne et de son œuvre. Le moi qu'il offre à ses lecteurs n'a pas de fausse humilité, mais il a du goût, de la discrétion et il n'est pas encombrant.

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