L'ESPRIT DE MA BIOGRAPHIE
Peut-être est-il par moment dupe d'une illusion, d'ailleurs inévitable. A soixante ans/ il revoit sa jeunesse à travers le prisme de ses idées et de ses sentiments actuels ; il transporte dans ce passé lointain, sa gravité, son sens religieux, l'ardent patriotisme de sa maturité. Mais ses lettres permettent de rectifier cette illusion rétrospective. Non pas qu'il y ait contradiction, il y a seulement une involontaire transposition de sensibilité. Quant à la matérialité des faits dont il a eu connaissance directe, il la donne avec une scrupuleuse exactitude. Il est assez souvent bien informé et il saisit, dans les faits importants, le détail essentiel, celui qui caractérise l'événement et lui donne sa physionomie. H conte l'anecdote avec agrément, ne dédaigne point le trait malicieux, sans aller cependant jusqu'à la malignité. Ses analyses, comme le portrait de Benjamin Constant, ses épisodes, comme la mystification de Bernadotte et V Histoire de la mère Jary, montrent jusqu'à quel point il était bon psychologue.
Sa biographie s'arrête à l'année 1840. Pendant les dixsept ans qu'il vécut encore, il ne jugea pas à propos de compléter son œuvre ou de la tenir à jour. Son rôle était terminé et toute son énergie se déployait à empêcher qu'on ne le lui fît recommencer. Sa fuite héroïque devant une passion tardive marqua, pour lui, la fin de ce qu'il pouvait confier au public d'une vie de plus en plus retirée.
Comme nous avons donné le récit de sa vie, nous ne citerons de ces charmants mémoires que les pages qui ne touchent pas exclusivement à sa personne.