LA MORT ET LA POLICE
De par le préfet de police
Qui vous sait à l'extrémité,
Moi, monsieur, délégué d'office,
Je viens vous remettre en santé.
A table, et vive la gaieté !
Que vos docteurs d'ici fassent retraite; Par eux toujours la mort prend ses ébats ; Or, de mourir défense vous çst faite. I „ . Obéissez, monsieur, ne mourez pas ! )
Vous mort, il faut qu'on vous enterre.
Que de gens viendront au convoi !
Pleureurs de mauvais caractère,
Prêts à tout mettre en désarroi.
Nous savons comment tombe un roi :
Voudriez-vous que le char de l'Empire Sur votre fosse allât faire un faux pas? Bien que ce mot vous arrache un sourire, Obéissez, monsieur, ne mourez pas.
Tout vous défend la résistance ;
Le prince et ses législateurs
Comptent pour rien ce que la France
Vous dut de chants consolateurs :
Vous n'êtes point de nos flatteurs.
Pour les mouchards une loi fort bénigne, Vous met au ban, vous, avec les forçats ; Flétri du nom de citoyen indigne (1), Obéissez, monsieur, ne mourez pas !
Mais votre nom, avant l'année, Doit de plus en plus s'amoindrir
(1) Allusion à la loi qui le privait do ses droits électoraux comme indigne.
Sous votre couronne fanée,
Sans risque pour nous à courir,
Oui, bientôt vous pourrez mourir.
Alors, sans bruit, sans discours, sans service, Un char décent vous conduira là-bas !
En attendant, aux ordres de police l R . Obéissez, monsieur, ne mourez pas. \
Arnoult, Béranger, 1, 140.
Il mourut le 16 juillet, à quatre heures et demie du soir. Il avait demandé des obsèques simples et silencieuses ; le peuple de Paris se préparait à lui en faire, comme il en avait faites à La Fayette et au général Foy. Mais le gouvernement impérial confisqua simplement la cérémonie, en décrétant qu'elle serait nationale et que le public n'y serait pas admis. En revanche, vingt mille hommes de troupe et du canon furent mobilisés pour la circonstance. Gambetta, jeune étudiant, écrivant à son père, lui donne en peu de mots l'impression qui se dégagea de cet escamotage :
Paris, le 17 juillet 1857,
Mon cher Père,
Je reviens de l'enterrement de Béranger, le seul homme qui restait à enterrer en France. Dès le matin, le préfet de police avait affiché une circulaire pour défendre aux personnes désireuses de 'bruit et de désordre de s'y rendre. Aussi il n'y avait pas d'homme pour porter le drap ; quatre ou cinq voitures et rien dedans ; et tout cela environné d'un triple rang de janissaires, cavaliers, fantassins et le tout assaisonné de sergents de ville. En somme, il me semblait voir passer un convoi de poudre dans un camp ennemi.
Il y avait des régiments campés à toutes les larges artères de Paris. Toutes forces déployées, il n'y a rien eu ; sans cela, il y aurait eu beaucoup de... Mais chut ! Les mouches sont partout. J'étais là et le diable ne m'aurait pas fait desserrer les dents. Je ne disais rien, comme tu peux le penser. Mais
pas un des amis de Béranger, nul homme de valeur n'a voulu se rendre à sa dernière tombe ; car il est honteux de réglementer la mort.
(Gambetta, Lettres inédites, publiées clans la Nouvelle Revue.)
Écarté du convoi, le peuple se rendit en foule sur tous les points d'où il pouvait saluer la dépouille de son poète de prédilection ; les toits, les arbres, les bateaux, tout était couvert de grappes humaines. Le recueillement, la consternation se lisaient sur tous les visages. « On ne revoit pas ces choses-là deux fois en un siècle », disait un contemporain. Lamartine se chargea de tirer la morale de ces funérailles, dans cette page émouvante de son XXIe entretien :
0 peuple ! qui t'es montré si seDsible, si reconnaissant et si pieux, ce jour-là, autour d'un cercueil, que ce jour te soit compté devant l'histoire, devant les hommes et devant Dieu comme une victoire ! Garde dans ta mémoire et transmets à celle de tes enfants ce beau mouvement de ton cœur national. II. atteste que, si tu aimais trop la gloire, cette héroïque faiblesse des soldats, des poètes et des peuples, tu aimas du moins du même amour la probité, le désintéressement, le patriotisme, la liberté personnifiée dans un cercueil qui n'emporte pas tout avec lui dans la terre, puisqu'il reste tant de millions d'hommes pour l'honorer !
Et quand on te reprochera, comme je l'ai fait quelquefois moi-même, ton goût excessif pour le bruit et la fumée des champs de bataille, tes distractions de la liberté par le clairon, le tambour, le refrain de caserne ou de cantine, tes étourderies d'enfant, tes inconstances, tes versatilités, tes oublis, tes ébullitions et tes prostrations alternatives, baisse la tête et rougis devant tes fils et devant tes pères ; mais relève-la aussitôt avec un fier repentir, et dis-leur pour toute réponse :
— Tout cela est vrai peut-être, mais, tel que je suis, fêtais au convoi de Béranger. Savez- vous ce que cela veut dire? Cela veut dire : je suis encore le peuple français !
De son vivant, et après sa mort, la réputation de Béranger a passé par toutes les vicissitudes : il est entré dans la
notoriété assez tard, une fois la quarantaine sonnée ; des poursuites judiciaires maladroites, des condamnations injustes et retentissantes l'ont mis, sous la Restauration, au premier rang de l'actualité ; il a connu la gloire dans ce qu'elle a de plus délicat et de plus puissant ; il a joui de la plus grande popularité qu'un homme ait eue en France, après Napoléon ; quand journalistes et critiques avaient à parler de lui et de son œuvre, ils épuisaient les formules admïratives et le comparaient aux plus fameux écrivains de l'antiquité ; la chanson devenait, grâce à lui, un aspect nouveau de l'ode, de l'épopée, du dithyrambe, de l'hymne patriotique, du poème philosophique et social ; on n'avait même pas besoin de le lire pour le connaître; sur les ailes de la musique, une musique populaire empruntée aux vieux ans français, ses couplets allaient partout, étaient chantés par tous, et, comme les chants primitifs de la Grèce ancienne, se fixaient d'eux-mêmes dans la mémoire des hommes. Par un privilège inouï, il pouvait se passer de l'imprimerie, pour se répandre et pour durer. Mais sur la fin de sa vie, les discordances commencèrent à se fane sentir. La critique rompit le charme dont il semblait l'avoir ensorcelée. L'auteur des Lundis, qui lui avait jadis consacré un Portrait, exagérément louangeur, lui décocha quelques vérités désagréables et plusieurs contrevérités dépourvues de bienveillance. Des journalistes de moindre envergure en firent autant. Plus lourds encore que les critiques, le silence et l'oubli s'étendaient peu à peu sur son nom et son œuvre. Évidemment, il n'avait pas su mourir assez tôt et il se survivait dans une vieillesse stérile. Les bourgeois l'abandonnaient parce qu'il avait penché vers le socialisme; les républicains lui en voulaient d'avoir contribué à ramener l'empire; les royalistes lui gardaient rancune de sa lutte contre les Bourbons ; les catholiques, de ses couplets contre les moines, les prêtres et certains dogmes religieux; pour ses confrères, les hommes de lettres, 0 leur paraissait retarder sur le siècle. Au lendemain de sa mort, on aurait pu croire qu'il ne lui restait de fidèle que le peuple et le préfet de police.
Le surlendemain, ce fut bien pis. Veuillot avait mis ses chansons au nombre des « grandes et célèbres infamies » ; il l'avait traité de « chantre des concubinaires et d'Anacréon de boudoirs-omnibus ». De Pontmartin l'imita. De tous les côtés, les invectives sifflèrent. De Renan à Francisque Sarcey, des Débats au Figaro, en passant par Pelletan, Leconte de l'Isle et la Revue des Deux Mondes, ce fut un déchaînement sans pitié contre la mémoire du chansonnier. Les amis ripostèrent : Jules Janin, Lamartine, George Sand, Arthur Arnoult, Bersot, Boiteau, Caro, Vacherot, Vinet. Mais le public lettré était défavorablement prévenu. Sainte-Beuve, qui, plus équitable, s'efforçait maintenant de remettre les choses au point, avouait que le parti pris était désormais très fort et que d'ailleurs les maladresses de certains amis avaient compromis la cause.
Le malheur de Béranger, écrivait-il en 1857, est d'avoir toujours eu autour de lui des écoliers qui ne le comprenaient pas. Lui mort, il y eut entre eux des assauts d'orthodoxie sur son compte. C'a été parmi les derniers venus à qui se poserait en défenseur et en avocat d'office. Chacun tenait à accaparer sa mémoire. H y a eu les grossiers parmi les zélés, il y a eu les pédants.
11 y a eu surtout les empressés, ceux qui, sans doute, dans une excellente intention, lancèrent sur le marché tout le contenu de ses portefeuilles, publièrent toutes ses œuvres posthumes, sept volumes, sans compter les volumes de commentaires, de défense et d'illustration qu'ils lui consacraient. L'intérêt fut submergé par cette abondance de textes. La réputation de Béranger pâtit des efforts mêmes que l'on déployait pour l'entretenir. Ajoutez à cela que certaines de ses chansons et non des moins fameuses n'étaient pas faites pour réussir. Les unes, les chansons amoureuses, n'étant pas allées au fond du sentiment et s'étant soutenues par la phraséologie, étaient condamnées à vieillir, parce que rien ne passe aussi vite de mode que la phraséologie des sentiments tendres ; les autres, les chansons politiques et polémiques, devaient perdre leur
308 BËRANGÈR. — CONCLUSION
brûlant caractère d'actualité, parce que les circonstances qui les avaient inspirées, avaient depuis longtemps cessé. Enfin la musique, qui assure le succès d'une chanson, en précipite aussi le déclin, parce que rien n'est aussi changeant que la vogue d'un air musical. Et puis on perdait de plus en plus l'habitude de chanter à table, de couronner le dessert par des chansons. Or, c'était surtout là que s'était marquée triomphalement la supériorité des productions de Béranger. Le développement des toasts oratoires acheva de porter le dernier coup à la renommée du poète.
Nadaud, Pierre Dupont essayaient bien de galvaniser la vieille chanson qui se mourait. Elle cédait la place à des genres qui n'en étaient peut-être que la transformation bâtarde, comme le Monologue. Monologue insignifiant et fadement spirituel, comme le monologue de salon, monologue volontairement niais ou bouffon, comme le monologue militaire. Ce qui restait de la chanson, la romance sentimentale, souvent bête à pleurer, la chansonnette, la chanson comique, la chanson politique et satirique, se réfugiait dans les cafés-concerts.
Mais de l'excès même de la décadence devait sortir, pour la chanson et pour Béranger, la réaction salutaire. Quelques cénacles s'étaient perpétués qui cultivaient encore le genre cher à Béranger et à ses contemporains. Des revues, la Chanson, la Chanson française, s'efforçaient de maintenir et de propager la bonne tradition. Une campagne, menée avec persévérance, dotait enfin Paris de la statue de son chansonnier de prédilection. En même temps, il s'était formé toute une pléiade de chansonniers, qui mêlait l'humour, poussé parfois jusqu'à la « rosserie », à la pointe de sentimentalisme social et patriotique, sans laquelle la chanson demeure sans action sur les masses. Chansonniers des cabarets artistiques, des caveaux reconstitués, chansonniers de la Butte, ils ranimèrent la chanson spirituelle et la chanson satirique. Ce goût conduisit insensiblement le public délicat à reprendre les chansons de la première moitié du dix-neuvième siècle. On les ressuscita d'abord par une sorte de curiosité rétrospective, celle qui
s'attachait aux hommes, aux choses et aux événements de cette période, à la fois si rapprochée et si éloignée de nous. Béranger devint le sujet d'études littéraires et le thème de conférences. On s'aperçut alors que ses chansons étaient loin d'avoir perdu toute leur puissance d'émotion ; on retrouva en elles des modèles classiques d'un art achevé. Et tout ainsi l'on se préparait à reconnaître que l'auteur du Roi cf Yvetot et des Souvenirs du peuple a mérité le titre, que lui avait si justement décerné Lamartine, de Ménétrier national.