L'EXIL
Nous avons examiné longtemps ce grand livre de la Justice, qui est comme le massif central de la pensée de Proudhon, vers lequel monte la première partie de son œuvre, d'où descend la dernière. Nous pouvons maintenant aller plus vite en besogne.
L'ouvrage avait paru le 22 avril 1858 ; le 28, il était saisi. M. Desjardins a rapporté avec soin le détail de cette histoire. Le 2 juin, malgré une pétition hautaine au Sénat, Proudhon était condamné à trois ans de prison et 4.000 francs d'amende. Il veut en appeler, imprimer un Mémoire de défense ; les imprimeurs se dérobent. Alors il se décide à faire tirer en Belgique, où il arrive le 17 juillet. Il s'installe à Bruxelles, sous le nom de Durfort, professeur de mathématiques. Le 28 août, il a des remords, à cause d'un déjeuner de trente-trois sous, en pensant qu'il n'y a pas le quart des ouvriers du pays qui gagnent trois francs par jour. Son Mémoire est exclu de France. Victime personnelle du régime, Proudhon, parmi ces proscrits, qui ne
haïssent rien tant que Napoléon III, écrit, le 27 octobre : « Je le jure sur mon âme, et conservez mon serment ; si je croyais pouvoir, demain, par le secours de Napoléon III, faire faire un pas à la Révolution, je le ferais sans hésiter, dussé-je être condamné sans rémission par les rouges. »
Cependant, la solitude lui pèse ; il se doute que sa condamnation sera confirmée en appel, comme elle le fut, en effet, le 25 janvier 1859. Il préfère l'exil à la prison. Il fait venir sa femme et ses enfants, qui lui arrivent le Ier décembre, et bientôt voilà toute la maisonnée rassemblée dans un nid modeste, à Ixelles.
La joie de cette réunion donne à Proudhon confiance dans l'avenir ; « le monde commence à se mouvoir dans son orbite » ; cela étant, il -serait bien malheureux, s'il ne parvenait pas à procurer aux siens un peu de bien-être.
Il médite à cet effet un grand travail, multiple et indéfini, une Philosophie populaire, où il étudiera, dans des publications diverses, l'histoire, la littérature, l'économie politique, la morale, à l'aide du nouveau principe philosophique, la Justice. Ce sera le pendant du Cours de littérature populaire de Lamartine.
En février 1859, au moment où il méditait une brochure contre l'intervention de la France dans les affaires d'Italie, il est pris d'un monstrueux
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catarrhe, qui interrompt son travail ; il s'y remet, malgré le mal et au risque de l'empirer ; car le livre qu'il a entrepris doit apprendre aux gouvernements eux-mêmes ce qu'ils ignorent, la philosophie de la guerre, le sens des traités, la valeur de ce mot nationalité, et l'effet en sera de couler la guerre, en démontrant que la civilisation, guerrière à ses débuts, tend à une pacification universelle.
Le 20 août, il se croit compris dans l'amnistie promulguée après la paix de Villafranca; il est détrompé durement quelques jours après.
Sa femme et ses fillettes, à qui il avait permis un petit séjour à Paris, en reviennent avec la scarlatine. Proudhon soigne ses malades, fait le ménage, les lits, la cuisine. Mais pendant ce temps il ne gagne rien ; la gêne est entrée dans la maison ; il se résigne à emprunter 1.000 francs aux frères Garnier.
Cette lamentable année 1859 se termine enfin.
Au commencement de 1860, Proudhon achève de préparer une seconde édition de la Justice, ainsi que d'autres publications pour Paris. Le 12 mars, il annonce que la première livraison de la Justice vient de paraître à Bruxelles. Ii a corrigé, remanié, éclairci son premier texte. Il y a joint en particulier, sous le nom de Programme, une forte et nette introduction, où il expose les principes, les raisons et la conclusion de sa philosophie de la
Justice, sous une forme cette fois plus accessible au peuple pour lequel il avait voulu et cru écrire son ouvrage. Il entremêle aux livraisons successives une sorte de journal-revue, les Nouvelles de la Révolution.
Dans le même temps, son frère Charles, maréchal-ferrant en Comté, maladif, malhabile, et que Proudhon a toujours soutenu de ses dons, lui demande de l'argent. Proudhon, qui n'en a pas, est d'abord atterré. « Quand on songe que depuis plus de quarante ans (j'en ai cinquante et un révolus), ma vie se passe dans une continuité de pareilles misères, il ne faut pas s'étonner s'il y a parfois de l'aigreur sous ma plume. » Mais l'indomptable stoïcien se redresse aussitôt. Il écrit à son frère : « Crois que je ne peux mieux faire en ce moment que de te donner de bonnes paroles ; et souviens-toi, comme moi, que la vie étant un combat, le plus sage est de faire de ce combat notre félicité. »
Proudhon correspond amicalement avec Herzen, et l'invite à commencer avec lui, par des citations mutuelles, l'union de la France et de la Russie, deux pays, après tout, faits pour se comprendre. Il reçoit le Port-Royal de Sainte-Beuve, et remercie à cette occasion le grand critique, destiné à donner bientôt de lui une biographie, malheureusement partielle, qui restera le fondement de toutes les études à venir sur Proudhon.
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Le 25 mai, Charles est mort, sans peur, sans reproche, regrettant de ne rien laisser à ses enfants. II faut encore arranger ses affaires. Proudhon emprunte de nouveau, à Beslay, et à un ami belge, Delhasse, dont les proudhoniens doivent honorer la mémoire, pour la constante et efficace affection qu'il porta au proscrit, après avoir donné asile, au lendemain du coup d'État, à Ledru-Rollin, Etienne Arago, Boichot. Mme Proudhon, accablée de migraines et de douleurs articulaires, travaille comme une furie, tandis que son mari travaille comme un forçat.
Proudhon a mis la main à un mémoire sur l'Impôt, qu'il présentera au concours institué par le conseil d'État de Yaud ; il y a là une leçon d'économie sociale à donner, et un prix de 1.000 francs à gagner.
Une décision impériale du 12 décembre fait remise à Proudhon de sa condamnation.
Les premiers mois de 1861 sont usés à des négociations irritantes pour la publication de La Guerre et la Paix. Tour à tour, les Garnier et Hetzel se dérobent. Heureusement, Proudhon obtient le premier prix à Lausanne. « M. Proudhon, couronné pour un ouvrage d'économie politique par le Conseil d'État d'un État souverain ! Ce moment sera un jour à noter dans l'histoire de la Révolution au xixe siècle. »
La Guerre et la Paix paraît enfin le 21 mai, chez Dentu. Langlois et Chatidey ont à défendre le livre, contre lequel un toile général s'élève dans la démocratie, même parmi les amis de l'auteur, qui s'irrite d'être si mal compris et s'indigne d'être si mal jugé. Il a voulu bafouer, déshonorer la guerre; et on l'accuse de l'avoir exaltée !
D'où venait donc ce malentendu? De ce que l'ouvrage était mal fait, sans équilibre, outrancier dans la thèse, tardif et écourté dans l'antithèse, écrit par un idéaliste forcené, selon une idéologie spéciale, dans une langue spéciale et propre à tromper, mal débrouillé dans les principes et proposant comme un droit justicier de la force son droit réel de juridiction ; avec tous ces défauts, et beaucoup d'autres encore, une des œuvres de Proudhon où l'on trouve les plus beaux passages, les plus fortement pensés, les plus hautement sentis, et d'une forme égale au fond.
La guerre, dit Proudhon, est génie, audace, poésie, passion, l'expression incorruptible de notre conscience, l'acte qui nous honore le plus devant l'univers et devant l'Éternel, parce qu'il crée le droit et la société. Il est bien vrai qu'une influence impure s'y mêle ; Proudhon le sait, mais il remet d'en parler ; car nous en sommes à l'affirmation, et il sera temps de s'en occuper, quand nous en serons à la négation. Par malheur, le lecteur, scandalisé, n'ira pas jusqu'à la contre-partie, et fermera le
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