‹ P.-J. ProudhonChapitre 16 sur 21 · livre, en maudissant, avec la guerre, son panégyriste inattendu · texte numérisé non relu

livre, en maudissant, avec la guerre, son panégyriste inattendu

L'admiration de la guerre, telle qu'elle doit être, et telle qu'il la célèbre, inspire à Proudhon le dessein, qu'il proclame sans rire, de renouveler à fond la stratégie et la tactique. Il est avec Bayard contre l'arquebuse. N'avions-nous pas assez de la lance et l'épée ? Combattre à armes égales fut, de tout temps, la maxime du vrai soldat. Il proteste contre une ruse de Bonaparte, qui, en Italie, fait déposer les armes à une troupe d'Autrichiens, bien plus nombreuse que ses propres soldats. A toute force, enfin, il s'avise que cette notion de la guerre est contredite par le caractère de férocité, de rapine et de perfidie que la guerre a, de tout temps, revêtu.

D'où vient cette déformation de la guerre ? Du paupérisme. La cause de la guerre est économique et universelle, le paupérisme sévissant sur les nations civilisées autant que sur les hordes barbares. Ici, des pages incomparables, où Proudhon explique comment l'humanité doit travailler à remplacer le paupérisme malfaisant par la bienfaisante pauvreté. Elle ne peut récolter et produire que ce qui est nécessaire à son existence ; on la trompe, quand on lui fait espérer (Proudhon avait été de ceux-là) plus de subsistances obtenues avec moins de peines ; le long travail s'impose et toujours s'imposera, car les besoins s'accroissent avec les ressources ; le

paupérisme, c'est la disette ; la pauvreté, c'est la suffisance ; heureuse pauvreté, qui impose à tous le travail, source et maître de vertu ! les seuls moyens d'augmenter la richesse d'un pays et de le faire bien vivre, au sens matériel et au sens moral du mot, sont de perfectionner l'industrie et d'extirper le parasitisme, mais surtout de lui donner l'éducation, en lui enseignant, comme Pythagore et Jésus, le labeur et la tempérance, et à faire droit ; « vivre de peu en travaillant beaucoup et en apprenant sans cesse, telle est la règle dont il appartient à l'État de donner aux citoyens l'exemple » ; le paupérisme vaincu, plus de révolutions, plus de guerres.

Par cette conclusion se manifeste le but pacifique du livre de Proudhon. Puis, l'influence de la dialectique hégélienne le pousse à instituer un parallèle entre les vertus du guerrier et celles du producteur, où des analogies d'une symétrie forcée violent l'évidente vérité des faits.

Chemin faisant, Proudhon a remis à la force, s'imposant, soit par la violence, soit par un ascendant pacifique, le soin de dénouer le litige entre le prolétariat et le capitalisme. A la bonne heure; ici, le droit de la force est d'accord avec la force du droit. Mais que la victoire des champs de bataille fasse justice, qu'elle revienne nécessairement au plus capable et au plus digne de promouvoir la civilisation. Proudhon, sans y prendre garde,

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égale, dans ces affirmations, l'affligeante servilité de Hegel aux sentences du juge Mars. Heureusement pour elle et pour le progrès du monde, l'Allemagne n'a pas écouté la voix de son grand philosophe, à l'heure des triomphes de Napoléon. Quand la guerre aura vraiment trouvé son successeur, il sera temps d'en célébrer les vertus.

Dans ce livre plus qu'ailleurs, Proudhon a cédé à ce qu'il appelle l'ivresse des dialecticiens, en attendant qu'il y cède en sens contraire, sur certaines questions tranchées ici. « La guerre, disait-il en 1861, a constaté que le pontife couronné n'est plus viable ; elle a jugé, si j'ose ainsi dire, divinement. » Il va démontrer demain que le découronnement du pontife serait un crime contre la Justice et la civilisation.

Il lit Victor Hugo, et s'avise, pour la première fois, qu'il y avait en lui une idée sérieuse. Mais ce jugement favorable n'est pas de durée. L'échangiste qu'est Proudhon ne tarde pas à invoquer contre le grand poète cette fausse équation de Sultan Moitrad : « Un pourceau secouru pèse un monde opprimé. »

Il publie son mémoire sur l'impôt, que Karl Marx a ravalé avec une ironie cruelle. Comme il n'est pas nécessaire que la critique refasse sans cesse ce qui a été bien fait, dans des livres à la portée de tous les acheteurs, je renvoie à l'analyse

que M. Hubert Bourgin a donnée de Y Impôt dans son Proudhon, dont la lecture sera en général un utile complément à celle de cette étude.

Proudhon entre en polémique avec la Presse, sur les revendications nationales des Polonais, qu'il va combattre dans une brochure. Les raisons que Proudhon invoque contre cette infortunée nation sont éclairées d'un jour singulier par les Mémoires de Kropotkine (Autour d'une vie), à l'endroit où est expliqué l'échec de la révolution tentée en 1863, par des patriotes qui oubliaient d'accorder chez eux à leurs concitoyens serfs les droits qu'ils revendiquaient pour leur pays contre l'étranger. On traite Proudhon de faux démocrate ; on le dit acheté par la Sainte- Alliance ; il est combattu par les nationalistes ; c'est ainsi qu'il nomme « les partisans quand même du principe des nationalités ».

Il annonce à Chaudey, le 28 décembre, « la nouvelle étourdissante » qu'il a enfin complété la théorie de la propriété, « jour nouveau jeté sur la constitution de l'humanité » ; mais le livre où il a exposé sa découverte ne devait paraître qu'après sa mort.

A cette fin de 1861, il pense à regagner la France ; de mois en mois, il remet son départ ; il invoque l'obligation de terminer son ouvrage sur la Pologne ; mais c'est le manque d'argent qui le retient.

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Ses finances sont en meilleur état au début de 1862. Il compte rembourser 1.700 francs. Mais les médecins redoutent pour lui l'épuisement ; ils lui prescrivent un repos de six mois. La maladie, ou au moins la faiblesse, l'assombrit.

Il ne trouve pas d'éditeur pour une brochure, Les Majorats littéraires, un de ses ouvrages les mieux écrits (c'est ainsi qu'il l'a bien jugé), où il a combattu « la loi sur la propriété littéraire, coup mortel, décisif, porté à la Révolution de 89 et à tout ce qu'elle a produit ». Il y a démontré que le fond des œuvres littéraires appartient à la collectivité, où le talent et le génie puisent leurs pensées. Et le voilà qui va déclarer, dans une crise de tristesse, contrairement à sa pensée foncière d'hier et de toujours, qu'en France le génie n'est pas l'expression de la race, qu'il y existe solitaire, et que les masses se gouvernent par d'autres idées (Corr., XII, p. 46). Enfin, Les Majorats littéraires sont publiés à Bruxelles, fin avril.

Proudhon est torturé, depuis trois semaines, par un catarrhe. « Ma femme travaille comme un forçat, elle souffre par moments comme un damné, et elle devient méchante comme un diable ; cependant, comme je suis assez bien soigné et obéi, je prends ma moitié en patience ; il faut pardonner beaucoup à qui aime beaucoup, dit l'Évangile. »

Dans une lettre à Bergmann, du 14 mai, il jette un coup d'œil sur sa vie passée, sur ses insuffisances, ses ignorances, ses demi-succès de demihomme ; « mais j'ai été, je crois, un honnête homme ; là-dessus, je me mets sans façon au niveau des maîtres ». Le prince Napoléon le blâme de tant reculer son retour à Paris ; il est bon, le prince! il ne se doute pas que c'est une affaire de 1.500 francs.

Le livre projeté et commencé sur la Pologne se décompose en plusieurs ouvrages, dont l'un deviendra la Théorie de la Propriété.

Proudhon scandalise les jacobins de tout pays par des articles sur Mazzini, sur Garibaldi, où il combat l'unité italienne, au nom du principe bien entendu des nationalités, au nom du progrès social, au nom de la France, qui ne doit pas constituer sur sa frontière une nouvelle grande puissance dont elle ne tardera pas à éprouver l'ingratitude. Dans l'article sur Garibaldi, un paragraphe fait accuser Proudhon par les Belges de conseiller à Napoléon III l'annexion de leur pays. Proudhon hausse les épaules, ricane, s'impatiente, promet de faire des victimes avec sa plume. Mais les journalistes belges ne sont pas seuls à s'indigner. Le 12 septembre, une manifestation populaire, devant la maison de Proudhon ; le lendemain, une émeute. Entre les deux, Proudhon avait gagné Paris. « Ces choses-là n'arrivent qu'à lui » ; il est un des rares

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Français opposés à l'incorporation de la Belgique, « et pour cette opinion, exprimée à sa manière, il est expulsé du territoire » par une clameur de haro.

C'est qu'en vérité, sa manière trompe souvent sur sa pensée ; de là pour la mauvaise foi, l'inattention, la passion ombrageuse, des occasions fréquentes de se tromper ou de tromper à son sujet; de là, pour la critique sérieuse et sincère, des épines sans nombre.

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