ANNEES D ENFANCE
cieuse que le poison. Un de ses fils devint fou en 1847; Ie pauvre vieux n'avait pas la tête beaucoup plus solide, quand il s'en alla un peu après.
Une branche de la famille Proudhon, qui eut son représentant le plus notable dans le jurisconsulte François- Victor Proudhon, comme pour vérifier cette loi d'opposition ou d'antinomie, dont Pierre- Joseph fit la clé de l'histoire et le principe de ia logique, donna une lignée pieuse, gouvernementale, conservatrice et riche.
Claude Proudhon, le père, après avoir travaillé au compte d'autrui, s'était établi et vendait au pot renversé de la bière qu'il fabriquait. Le brave homme interdisait aux filles légères de séjourner dans son débit, où elles auraient cependant attiré la pratique ; il fournissait à ses clients une bonne boisson qu'il faisait payer au juste prix, en se réservant seulement le remboursement des matières premières et le salaire de sa journée; il eût cru voler, s'il avait prélevé davantage sur l'acheteur.
Proudhon rapportait à ce temps de sa vie et aux mœurs commerciales de son père ses premières méditations sur l'économie politique, qu'il inventait alors, comme jadis Pascal la géométrie, et son idée de la valeur constituée. Mais ces souvenirs d'enfance de Proudhon ne doivent être acceptés qu'avec certaines réserves, et sauf corrections, selon cette « loi de mirage », si finement posée par M. Georges Sorel. De même, et au rebours, Fourier racontait
que sa haine du commerce agioteur lui était née dès l'enfance, quand il entendait dans la boutique de son père les mensonges destinés à tromper le client.
Chez son père, brasseur, Pierre-Joseph fut garçon de cave; la brasserie louée, chez son père paysan, il devint bouvier. Cela veut dire qu'il aida ses parents à fabriquer et à encaver leur bière, puis à garder une vache ou des vaches, ce que font avec tant de joie les enfants des riches en vacances chez des paysans pauvres ou serrés. C'est le temps heureux du premier âge de Proudhon. Il était si loin de s'en plaindre qu'il a dit plus tard : « Quel exil pour moi, quand il fallut suivre les cours du collège ! » On sait les merveilles des pages qu'il a écrites sur ses journées de petit berger. Il resta paysan toute sa vie, défiant à l'égard des gens de la ville, regardant de travers les maisons à plus d'un étage, aimant à citer le patois bousbot, dont on peut encore entendre les derniers accents dans son quartier de Battant, insoucieux de sa mise, pourvu qu'elle fût propre, attentif à établir le mien et le tien.
Un ami de son père lui obtint une bourse d'externe au collège royal de Besançon, où il entra après Pâques 1820, dans la première division de l'enseignement mutuel. C'est le curé de la Madeleine qui présenta au proviseur, un autre prêtre, son jeune paroissien et catéchumène.