A X NEES D ENFANCE
Proudhon fit des études brillantes. Il eut l'excellence en f, 6e, 5e, 3e, 2e, et toujours il se maintint parmi les premiers de sa classe. Le travail devait cependant lui être parfois bien difficile ; car il n'y avait pas d'argent à la maison pour lui acheter des livres. Il allait nu-tête au collège, faute de chapeau ; il était ses sabots à la porte de la classe, après avoir achevé sur une borne, dans la rue, le devoir du jour, avec des bouquins empruntés à quelque camarade. Il avait la ressource de la riche bibliothèque municipale, où il demandait ouvrage sur ouvrage, tant que le conservateur Charles Weiss l'en reprit doucement un jour: « Mais que voulezvous faire de tant de livres, mon petit ami ? — Qu'est-ce que ça vous fait ? » répliqua l'enfant, le sourcil froncé. Et Weiss battit en retraite, avec une sorte de respect destiné à se changer en paternelle affection.
Les années 182 1, 1822. 1823, 1824 furent pénibles à Claude Proudhon et à sa famille. Dans ses moments de loisir, le collégien sarclait les pommes de terre, battait en grange, afin d'épargner des journées de manœuvre ; au temps des vacances, il allait au bois chercher une provision de cercles pour son père, qui avait repris la tonnellerie. Il ne rechignait pas à la tâche; mais il réfléchissait sur l'existence qui lui était faite, si différente de celle que menaient ses camarades. Il en voulut à l'Église, qui enseigne et consacre la distinction des classes,
c'est-à-dire l'inégale répartition de la richesse. Il eut honte de sa pauvreté et en rougit. L'indignation succéda, d'abord émulation de s'élever au niveau des heureux par le travail et l'intelligence, puis, la vanité de cette tentative lui ayant apparu, colère, qui le conduisit à rechercher mieux que Rousseau l'origine et le remède de l'inégalité des conditions et des fortunes. Sans haine d'ailleurs contre les personnes ; car il conserva des relations cordiales avec plusieurs de ses camarades riches : Gauthier, un grand entrepreneur de transports ; Abram, un notaire, qui voulut faire de lui un député du Doubs, en 48.
Par ces débuts si pénibles, Sainte-Beuve a justifié contre les étonnements candides et les indignations niaises d'hommes gâtés par la vie, l'emportement avec lequel Proudhon s'élança dans la suite à l'assaut d'une société marâtre au labeur et au génie de tant de miséreux comme lui.
En 1826, le jour des prix, couronné par le recteur, en l'absence de ses parents, quand le lauréat rentra dans la maison paternelle, il apprit la perte d'un procès qui leur coûtait le champ dont vivait la famille. « Qui sait, a-t-il écrit à ce propos, s'il n'a pas tenu à l'existence d'une bonne institution de Crédit foncier que je restasse toute ma vie paysan et conservateur? » Ce jour-là, on dîna de pain et d'eau chez les Proudhon.