ANNEES P ENFANCE ICI
Cependant. Pierre-Joseph fit encore sa rhétorique, étudiant chez lui les auteurs de philosophie, et suivant, à la Faculté, les cours de l'abbé Astier, vraisemblablement afin de passer son baccalauréat à la fin de l'année. On peut croire que l'argent manqua pour acquitter les droits d'examen. Son père alors représenta qu'il était temps, pour ce grand garçon, de penser à gagner sa vie : c'est ainsi que Proudhon devint typographe, dans les derniers mois de 1827.
En 1S29, grâce à son gain, la famille put manger à l'aise. Il se croyait alors, en regardant son outil, au-dessus de la misère, de la faim, de la dépendance, a Je me souviens encore avec délices de ce grand jour, où mon composteur devint pour moi le symbole et l'instrument de ma liberté. Non, vous n'avez pas l'idée de cette volupté immense où nage le cœur d'un, homme de vingt ans, qui se dit à lui-même : J'ai un état ; je peux aller partout. Je n'ai besoin de personne. »
Il ne devait pas tarder à apprendre qu'un bon ouvrier peut aller partout offrir ses bras et sa tête, sans trouver à les exercer, et que Malthus n'a pas interdit en vain le banquet de la vie à nombre de ceux qui n'y ont pas leur place marquée d'avance.
Le détail de la vie ouvrière de Proudhon est encore mal connu. Apprenti à l'imprimerie de Bellevaux, à Battant, il travailla ensuite dans la maison Gauthier, puis chez Deis. Il fut maître d'études quelques semaines au collège de Gray. A la fin de 1830, il quitta Besançon ; son livret d'ouvrier, que Sainte-Beuve a eu entre les mains, porte, pour les années 183 1 et 1832, des attestations patronales de Neuchâtel (Suisse), de Marseille, de Draguignan ; à Toulon, où il arriva avec 3 fr. 50 en poche, il somma le maire de le faire embaucher. Entre temps, il avait en vain cherché de l'ouvrage à Paris, où sévissait le choléra. Il trouva une place à Arbois, où une lettre du respectable phalanstérien Just Muiron vint lui proposer la rédaction du journal bisontin Y Impartial, en remplacement de Xavier Marmier ; il refusa. Il revint en 1833 à Besançon. Dans les notes, intitulées Mémoires sur ma vie, il a écrit : « 1833, 1834. Années heureuses, grâce à mon travail. » Il était devenu prote dans la maison Gauthier. Avec 100 francs par mois, il faisait vivre sa famille dans l'aisance ; vingt-huit ans plus tard, il constatait qu'avec trois
ou quatre fois autant, il arrivait juste à nourrir sa femme et ses filles.
On devine que le typographe Proudhon ne bornait pas son labeur à composer et à corriger. Dans les intervalles de son travail manuel, et même à l'occasion de son travail, quand il ne se délassait pas au flanc des belles collines qui bordent le Doubs, il lisait et réfléchissait, avec une incroyable ardeur de curiosité, avec une égale fécondité de méditation. En 1829, il apprenait seul l'hébreu, et ébauchait sur les langues des études dont il espérait un peu plus tard une révolution de la grammaire et de la philosophie. Il s'occupait de théologie et commençait à approfondir les Ecritures. Les problèmes de la métaphysique le passionnaient. Il vit Fourier corrigeant les épreuves du Nouveau monde industriel, et amusa l'atelier par ses boutades sur la doctrine du bonhomme.
En 1832, il avait arrêté, sauf retouches, les grands traits de sa doctrine politique et religieuse, où l'on croit démêler une influence saint-simonienne, à côté d'idées qui n'appartiennent qu'à lui: pyrrhonisme complet à l'égard de tous les ministères présents et à venir ; devoir d'apprendre aux populations à faire elles-mêmes leurs affaires et à préparer la confédération des peuples ; sentiments irrévocables de républicain, mais anti-robespierriste — voilà déjà l'anarchiste fédéraliste ; — résolution d'écrire contre la religion, telle que l'ont
faite les théologiens ; refus de croire à la décadence des nations, qui n'est que l'infamie des gouvernements ; résignation pour vingt ou trente ans à la monarchie constitutionnelle, à condition qu'elle maintienne la paix ; contentement d'être un artisan. Ainsi pensait cet ouvrier de vingt-trois ans, qui agitait sans doute bien d'autres idées dignes de retenir l'attention. Un jeune savant, dont il corrigeait le latin, Fallot, saluait avec émotion son génie et lui promettait de hautes destinées, dans le monde de l'esprit. « Que je devienne Platon, répondait Proudhon, et vous serez Socrate. » On touchait encore à ces années romantiques où Julien Sorel rêvait d'être un Napoléon, et où Jules Janin voyait les jeunes gens se baisser en passant sous l'Arc de Triomphe de l'Etoile.
En 1836, pour son malheur, Proudhon devint patron, en compagnie de l'imprimeur Lambert et de Maurice, dont l'amitié, jusqu'au bout fidèle et agissante, lui fut une bénédiction. Gravement malade en 1836-1837, il dut renoncer au travail de l'atelier et émigrer en bon air à Montrapon, dans la banlieue de Besançon, où il écrivit un Essai sur la grammaire générale, publié en 1837, œuvre scientifique où l'imagination tenait trop de place et qu'il désavoua bientôt.
Maurice n'était pas du métier ; Lambert n'avait pas de tête ; l'établissement commun périclita.
Proudhon était à Paris, quand on lui annonça, en juin 1838, le suicide de Lambert. Il vint en hâte à Besançon, où il espérait se débarrasser au plus tôt de son imprimerie. Il n'y devait réussir que cinq ans plus tard, avec une perte sensible, c'està-dire avec des dettes, puisqu'il n'avait pas de capital.
Cette expérience malheureuse lui resta présente à l'esprit ; sans doute, il y pensait encore dans les derniers mois de sa vie, lorsqu'il représentait aux ouvriers, en lutte avec les petits patrons aussi bien qu'avec les gros, qu'ils ne voyaient que leurs propres angoisses et qu'ils ne se doutaient pas des tribulations bourgeoises. Ah oui ! le petit bourgeois ! dira la malveillance perfide ou la critique moutonnière. Homme de justice! dira la vérité. En tout cas, révolutionnaire aussi résolu que jamais personne n'a été.
En 1838, n'ayant plus rien à espérer des affaires, il se mit sur les rangs pour obtenir une pension triennale, fondée par la veuve de l'académicien Suard et décernée par l'Académie de Besançon à un jeune homme capable de pousser à fond ses études. Il fallait d'abord être bachelier. Proudhon passa le pont aux ânes, le 16 mai 1838, avec la mention extrêmement faible pour les sciences ; les notes de lettres et surtout de philosophie compensaient. Le 23 août, il était élu.
Ce choix, avantageux pour lui, était singulièrement honorable pour la compagnie pieuse et conservatrice qui l'avait nommé et qui ne devait pas tarder à regretter son vote. Proudhon, d'ailleurs, ne l'avait pas prise en traître. Il terminait ainsi le cùrriculum vitœ qu'il avait eu à présenter comme candidat : « Né et élevé dans la classe ouvrière, lui appartenant encore, aujourd'hui et à toujours, par le cœur, le génie et les habitudes, et surtout par la communauté des intérêts et des vœux, la plus grande joie du candidat, s'il réunissait vos suffrages, serait, n'en doutez pas, messieurs, d'avoir attiré dans sa personne votre juste sollicitude sur cette intéressante portion de la société, si bien décorée du nom d'ouvrière, d'avoir été jugé digne d'en être le premier représentant auprès de vous, et de pouvoir désormais travailler sans relâche, par la philosophie et par la science, avec toute l'énergie de sa volonté et la puissance de son esprit, à l'affranchissement complet de ses frères et compagnons. » On demanda seulement à Proudhon de corriger quelques mots de cette profession de foi, où l'on ne sut pas discerner une résolution farouche de révolutionnaire. Renouvier, dur à Proudhon, trouvait une excuse à ses violences « dans sa pensée constante de derrière la tête, son sentiment premier et profond de prolétaire, son dévouement à la cause du peuple, son serment ».
Proudhon, félicité d'avoir ainsi gravi le pre-
mier échelon de la fortune, s'indigna contre les complimenteurs qui lui montraient, ouverte devant lui, la carrière des places, des honneurs, ou de la littérature. Il n'aspirait pas à descendre. Il n'oubliait pas qu'il se devait avant tout à la cause des pauvres, à l'affranchissement des petits, à l'instruction du peuple, quitte à être en abomination aux riches et aux puissants.
Le premier sacrifice qu'il fit à son devoir social, fut de dire adieu à une jeune fille qu'il aimait chèrement. « C'est trop aujourd'hui, écrivait-il huit ans plus tard, de vouloir la justice et d'aimer une femme. » Il découvrait là son histoire. Bien longtemps après, il évoquait son exemple pour encourager un jeune homme à rompre des engagements désavoués par sa famille, quelque déchirement de cœur qu'il en dût ressentir.
Ce que fut cet amour de Proudhon, il est permis de le conjecturer par quelques lignes admirables des Contradictions économiques : « Quel souvenir pour un cœur d'homme parvenu à l'arrière-saison, d'avoir été dans sa verte jeunesse le gardien, le compagnon, le participant de la virginité d'une jeune fille. Le siècle a pris en pitié ces vraies voluptés ! » Il expliqua à son amie, apparemment sans la convaincre, que son premier devoir était de travailler à réformer un régime social où il n'était pas permis à un jeune homme honnête, à une
jeune fille pure, de consacrer leur amour par le mariage, sans manquer à quelque obligation sacrée. « Il y a cent mille jeunes gens en France, qui, comme moi, ont juré de remplir cette sainte mission. » Il a idéalisé ce roman héroïque dans le Discours sur la célébration du dimanche.
Telle fut ce que M. Desjardins a osé appeler l'unique « faiblesse » de Proudhon. De fait, il en eut d'autres, vulgaires, mais rares, qui ne l'arrêtèrent pas un moment, et dont il s'excusa. M. Georges Sorel a résumé à merveille la pensée de Proudhon sur l'amour physique, dans cette formule lapidaire: « Le monde ne deviendra plus juste que dans la mesure où il deviendra plus chaste. » Le sens de l'amour, a dit Proudhon, est le sacrifice et la mort.