PREMIERS ECRITS I I I
Proudhon lui-même le considérait comme un programme qu'il se proposait de développer ; ainsi fit-il, non sans beaucoup ajouter, beaucoup corriger, on s'en doute.
Pour Vigny, Moïse avait été un Vigny. Selon Proudhon, qui, d'ailleurs, n'était pas tout à fait dupe de ce travestissement, Moïse avait été un égalitaire socialiste, à la Proudhon, et sa prescription relative au repos du Sabbat le prouve tel, aussi bien que la plupart de ses lois civiles et de ses réformes. C'est ainsi qu'il restreignit le droit de propriété, afin d'assurer l'égalité des conditions et des fortunes, qui est d'institution naturelle, qui est dans l'équité, qui est possible, si bien que l'établir serait une restitution, et non une gratification. Que n'imitons-nous en cela Moïse, au lieu de nous ébahir aux beaux discours des philanthropes et de nous récrier sur leurs emplâtres à la misère ?
Le commandement tu ne déroberas pas signifie proprement tu ne mettras rien de côté pour toi, tu ne capitaliseras pas. Égal est le droit de chacun à produire sa subsistance, malgré les différences d'aptitude ou d'habileté. Fausses sont les doctrines qui veulent proportionner la répartition à la capacité. Le problème est de trouver un état d'égalité sociale qui ne soit ni communauté ni despotisme, ni morcellement ni anarchie, mais liberté dans
l'ordre et indépendance dans l'unité, l'égalité des biens étant la condition de la liberté, et l'inégalité de nature, affaiblie déjà par l'éducation, étant destinée à s'effacer par l'égalité des fortunes. Est-ce à dire que, dans la cité nouvelle, tous les citoyens seront égaux par le génie et la sagesse, et même par le pouvoir? Non ; mais l'élite qu'il faut souhaiter à la patrie, composée des premiers par la naissance et la vertu, exerçant les fonctions de maîtres et de guides, donnera l'exemple perpétuel du désintéressement et de l'égalité.
Abolissons la royauté, dont nous sommes tous coupables. Croyons ces vérités, et d'autres semblables, qu'on ne comprend plus, sur le travail, la propriété, la liberté, sur la sainteté du mariage, sur la loi, qui ne dépend ni d'une volonté ni de la volonté générale, mais qui est le rapport des choses, découvert et appliqué par la raison. Si nous ne parvenons pas à nous pénétrer de ces principes et à les mettre en pratique, écoutez ce qui arrivera : opulence toujours croissante en haut, misère toujours croissante en bas, démoralisation de tous, révolte des affamés et des opprimés. — Prophétie que Proudhon rappelait le 14 août 1848, au lendemain des journées de juin et de la vengeance, plus triste encore, qui les suivit, sous le nom de répression.