‹ P.-J. ProudhonChapitre 9 sur 21 · QU'EST-CE QUE LA PROPRIÉTÉ · texte numérisé non relu

QU'EST-CE QUE LA PROPRIÉTÉ

Annonçant à son ami Ackermann que l'Académie de Besançon avait couronné deux de ses concurrents, en attribuant seulement une mention à son Discours, Proudhon ajoutait : a Je rentrerai dans ma boutique, l'année prochaine, armé contre la civilisation (» style de Fourier «) jusqu'aux dents, et je vais commencer une guerre qui ne finira qu'avec ma vie. » Un peu plus tard, à Bergmann, le savant linguiste et historien de Strasbourg : Le sujet de mon prochain ouvrage « est le développement des propositions qui m'ont fait perdre le prix de l'Académie de Besançon. Cette fois, je ne chanterai pas des Gloria Patri ; ce sera un véritable tocsin. » Ailleurs : « Malheur à la propriété ! Malédiction !... Le style en sera âpre et rude... Quand le lion a faim, il rugit... Prie Dieu que j'aie un libraire ; c'est peut-être le salut de la nation... Qu'il soit lu, et c'est fait de la vieille société! » On n'a vu là qu'un immense orgueil ; il y a surtout une immense espérance, excitée par les sentiments les plus hauts, excusée par la conscience du génie.

Le livre parut fin juin 1840, et ce n'en fut pas fait de la vieille société. Un monde ne meurt pas ainsi par l'effort d'un homme. Mais jamais le principal abus du « régime propriétaire », qui est à la fois le principe et le facteur principal de notre civilisation, n'avait été dépouillé tour à tour de chacun des titres qu'il invoquait par une main aussi adroite et aussi vigoureuse ; jamais surtout la protestation socialiste ne s'était recommandée par une telle méthode, aussi étrangère à la déclamation qu'opposée à l'utopie, tout historique et toute scientifique, ou du moins voulant l'être.

Cet ouvrage, publié sous le titre Qu'est-ce que la propriété? ou Recherches sur le principe du droit et du gouvernement, a été exalté en 1845 par Karl Marx, en des termes qu'il faut rapporter : « Proudhon soumet le principe fondamental de l'économie politique, la propriété, à un examen critique, le premier décisif, sans ménagement, et scientifique en même temps. C'est là, pour la science, un progrès qui est son œuvre, progrès ou même révolution de l'économie politique, dont la constitution en science effective est pour la première fois rendue possible. L'ouvrage de Proudhon : Qu'est-ce que la propriété ? a la même importance pour l'économie politique moderne que celui de Sieyès: Qu'est-ce que le Tiers-Etat? a pour la politique moderne. » Si, à la mort de Proudhon, Karl Marx a écrit de ce Mémoire tout le contraire, ce n'est pas à Proudhon

« QU'EST-CE QUE LA PROPRIÉTÉ ?)) i I ■y

que fait tort ce renversement du pour au contre. Analysons.

La propriété, c'est le vol. Tout le monde le croit ; mais tout le monde ne sait pas qu'il le croit ; tout le monde le saura, après avoir lu Proudhon.

Toutes les sociétés, tous les régimes prétendent se fonder sur la justice. 89, qui n'a pas été une révolution, comme on le pense, mais seulement une bataille et un progrès, a posé ces trois principes fondamentaux de la société moderne, consacrés par 1830: i° Souveraineté dans la volonté des citoyens; 20 Inégalité des fortunes et des rangs ; 30 Propriété.

Or, les deux premiers sont aujourd'hui reconnus injustes. La souveraineté n'appartient qu'à la loi, expression de la justice et de la vérité. L'inégalité des fortunes et des rangs est avouée contraire à l'égale dignité des personnes, à leur égalité devant la loi, que la déclaration des Droits de l'Homme a proclamées. Pour remédier à l'un et à l'autre abus, il n'y a qu'un moyen, rayer le troisième principe, en supprimant le domaine individuel de propriété.

La propriété, à elle seule, engendre toutes les causes d'inégalité sociale, qui peuvent se ramener à trois : i° l'appropriation gratuite des forces collectives ; 20 l'inégalité dans les échanges ; 30 le

Il8 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

droit de bénéfice ou d'aubaine, rente, loyer, intérêt, profit.

Pour se permettre ces méfaits, sur quoi se fonde la propriété ?

Sur l'occupation? Non, car le droit d'occuper est égal pour tous. L'occupation vous a pourvu, dites-vous. Soit ! Moi, qu'elle a fait naître dépourvu, je vais lui demander de me pourvoir.

Sur la loi civile? Elle n'a établi la propriété que pour établir l'égalité. Au surplus, ce qu'elle a fait, elle peut le défaire.

Sur le travail? Vous riez. Voyons-nous le fermier devenir propriétaire du sol qu'il travaille pour un propriétaire oisif? l'ouvrier devenir propriétaire de son produit, ou d'une valeur égale? Vous vous croyez quittes envers l'un par le prêt onéreux du champ, envers l'autre par le salaire. Erreur. Le travailleur conserve, même rémunéré, un droit naturel de propriété sur la chose qu'il a produite. Un employeur paye le salaire de cent ouvriers. D'abord, il n'acquitte pas leur force collective, dont il profite. En outre, il ne verse à l'ouvrier qu'un salaire qui assure juste sa consommation du jour et laisse en péril son existence du lendemain, tandis que luimême trouve dans l'instrument produit par le travailleur un capital durable, gage d'indépendance et de sécurité pour l'avenir. Voilà ce qu'il lui doit et ne lui rend jamais. En cela surtout consiste l'exploitation de l'homme par l'homme.

«qu'est-ce que la propriété ?» 119

Partage du produit, réciprocité de services, ou garantie d'un travail perpétuel, tel serait le devoir d'un juste propriétaire. Mais plutôt, si le travail engendre la propriété, il s'ensuit que le travailleur acquiert aux dépens du capitaliste aux bras croisés ; que, toute production étant nécessairement collective, l'ouvrier a droit, dans la proportion de son travail, à la participation des produits et bénéfices ; enfin, que tout capital accumulé, étant de production sociale, doit être une propriété sociale, et que donc nul particulier n'en peut avoir le monopole.

Mais, dit-on, il y a travail et travail. Le travail intelligent doit être plus rémunéré. Le talent, le génie ont droit à un privilège. Saint-Simon l'a dit, Fourier l'a reconnu. — Ils se sont trompés. Les salaires, dans une même fonction, doivent être égaux, et, dans l'universelle coopération, toutes les fonctions, solidaires les unes des autres, et également indispensables, sont égales entre elles. La supériorité du talent et du génie ne tient pas à la personne de ceux qui en sont pourvus ; elle est en eux le produit de l'intelligence universelle et d'une science générale, amassée par la collectivité, moyennant le concours d'industries réputées à tort inférieures. D'ailleurs, l'évaluation en espèces ou en produits d'un talent quelconque est chose impossible ; tout talent est fragmentaire et a besoin des talents et des bras d'autrui ; en outre,

la société n'établit son économie que sur un échange égal de produits. Enfin, dans l'ordre de la justice où les propriétaires prétendent se tenir, le travail détruit la propriété. Dans l'échange universel, le produit de tout producteur est d'avance hypothéqué par la société. On lui en donne un prix, oui, mais comme fourniture et comme avance d'un travail à faire. « Le travailleur est, à l'égard de la société, un débiteur qui meurt nécessairement insolvable ; le propriétaire est un dépositaire infidèle, qui nie le dépôt commis à sa garde, et veut se faire payer les jours, mois et années de son gardiennage. »

Des philosophes assurent que la propriété est le prolongement de la personnalité humaine. A merveille ! Je veux aussi, moi, prolonger ma personnalité.

Considérée jusqu'ici comme faculté d'exclusion, la propriété est donc démontrée injuste. Comme faculté d'envahissement, elle se manifeste si complètement opposée à tous les prétextes de son institution, qu'on est fondé à la déclarer mathématiquement impossible.

Voilà ce qu'enseignent la jurisprudence et l'économie politique. Il faut maintenant, pour mettre de l'ordre dans ce désordre, que la psychologie nous éclaire sur l'idée du juste, c'est-à-dire sur le principe du gouvernement et du droit.

Nous sommes provoqués à la société d'abord par

« qu'est-ce que la PROPRIÉTÉ ?)) 121

l'attrait animal de la sympathie. Le second degré de la sociabilité est la justice, que l'on peut définir la reconnaissance en autrui d'une personnalité égale à la nôtre ; comme sentiment, la justice peut nous être encore commune avec les animaux ; mais elle donne lieu à une notion qui n'appartient qu'à l'homme. Le troisième degré est l'équité (dénomination bien mal choisie), qui n'est qu'une justice attendrie, heureuse de s'exercer, soit dans l'aide aux faibles, soit dans la reconnaissance aux bons ; c'est le domaine de l'enthousiasme, qui ne doit pas empiéter sur celui de la justice, autrement dit de l'égalité des biens ; car il est hors de l'économie, qui est toute dans la justice, autrement dit dans la catégorie des quantités égales.

A son tour donc, la psychologie nous donne la loi d'égalité, loi dont le règne vient, grâce aux explosions périodiques du prolétariat contre la propriété; car la propriété porte en elle un principe générateur de révolution, auquel prochainement nous la verrons succomber.

La propriété abolie, quelle sera la forme de la société? Hors de la propriété et de la communauté, personne n'a conçu de société possible. Cette erreur à jamais déplorable a fait toute la vie de la propriété. La communauté viole l'égalité, au détriment du fort; la propriété la viole, aux dépens du faible. La communauté cherche l'égalité et la loi, que la propriété repousse ; la propriété veut l'indé-

pendance et la proportionnalité, que repousse la communauté. Ces quatre éléments, nécessaires à la société, ne peuvent se trouver joints que dans une troisième forme sociale, qui est la Liberté ou l'Anarchie.

Il faut en effet abolir le gouvernement. La démocratie a cru faire merveille en multipliant le nombre des rois, et en l'égalant, dans son idéal, au nombre des citoyens. Or, parmi nous, personne n'est roi ; nous sommes tous des associés. La politique intérieure, c'est la production et l'échange à l'intérieur. Qui la réglera ? La statistique des départements. De même, la statistique internationale réglera les questions dites de politique internationale. Les parleurs gouvernent le monde, alors que la puissance législative et politique n'appartient qu'à la raison, méthodiquement reconnue et démontrée. Comme l'homme cherche la justice dans l'égalité, la société cherche l'ordre dans l'anarchie.

C'est la raison qui conclut contre la propriété pour l'égalité. Le moyen terme entre le régime communautaire et celui de la propriété individuelle est trouvé. Plus de propriétaire que la collectivité. L'Etat doit avoir un domaine éminent de propriété sur tous les capitaux. En dehors de lui, plus que des possesseurs, quelque chose comme ses tenanciers. Cette réforme mettra fin à l'antique civilisation.

« qu'est-ce que la PROPRIÉTÉ ?)) 12

Deux Mémoires qui suivirent, la Lettre à M. Blanqui (frère de l'Enfermé — avril 1841) et Y Avertissement aux propriétaires (janvier 1842), complétèrent l'expression de la pensée de Proudhon sur la propriété.

Dans le premier, Proudhon faisait voir l'abolition de la propriété opérée par l'histoire depuis le commencement du monde, et hâtée dans le présent par de récentes lois sur l'expropriation publique, par la conversion des rentes, par les règlements relatifs au travail des enfants dans les manufactures, etc. Il raillait les économistes et les socialistes, les uns consacrant la propriété par la routine, les autres la sapant avec les armes creuses de l'utopie, savants sans science ou réformateurs sans méthode, tirant leur bonnet aux abus ou bousculant la tradition, alors que Proudhon pousse à la révolution par tous les moyens en son pouvoir, mais sans croire nécessaire, pour arriver à l'égalité, de mettre le monde sens dessus dessous.

Dans le second, il montre le mouvement social irrésistiblement dirigé contre la propriété, qu'il est donc irrationnel de défendre et vain de réformer, ce qui serait la même chose que de la détruire. Il confirme l'égalité des conditions par la formule d'Adam Smith sur l'égalité dans les échanges, et il revient au rôle du talent dans la production. Enfin,

répondant à diverses accusations, il traite durement Fourier, en particulier sur la question de l'émancipation de la femme ; il se justifie du reproche d'avoir varié, et aussi d'exciter à la haine et au mépris de l'opinion prétendue républicaine. Chemin faisant, il a frappé à tour de bras sur Lamennais, le National, Considérant, les philosophes, les prêtres, les députés, les journalistes, qu'il compare à des pourceaux. Il a fait appel à la force du géant populaire. « Remue-toi donc, Briarée », puisque l'opposition qui parle en ton nom ne fait que parler! Il termine par une menace véhémente et mystérieuse à l'adresse du pouvoir et de ses agents.

Cette étude sur les premiers ouvrages de Proudhon serait trop longue, si on avait dû en proportionner les dimensions à leur importance définitive dans l'œuvre générale de l'auteur. Mais ce calcul n'était pas de mise ici. Car il convenait de rapporter les opinions destinées à être contredites par lui dans la suite, non moins que celles à qui il devait rester attaché, de faire saisir sa méthode historique, de donner une idée (combien vague !) de sa polémique.

Ses principes, qui sont aussi ses fins, demeureront inébranlables : justice, égalité.

En vertu de quoi, il conservera même antipathie pour le régime propriétaire actuel et pour la communauté, qui ne lui est pas moins odieuse ; il maintiendra son opinion sur le droit du travailleur au produit intégral de son travail, sur l'iniquité du privilège exorbitant attribué au talent, sur l'universalité de l'échange qui appelle la réprocité de services, d'où plus tard sa conception de la mutualité ou du mutuellisme humain, sur l'origine,

l'essence et la destination sociales de tous les capitaux, en tant qu'ils dépassent la mesure nécessaire à l'entretien du capitaliste et de sa famille ; il développera jusqu'au bout ses idées sur l'anarchie, contrairement à l'erreur de ceux qui lui ont fait honneur d'avoir sacrifié l'anarchie au fédéralisme, avec qui elle s'accorde à souhait, comme il l'a déclaré en termes exprès.

Au contraire, il va concevoir dans peu de temps l'idée de la propriété-liberté, qu'il opposera à la propriété-vol (quelle bévue, en effet, pour un anarchiste, d'attribuer à l'Etat un domaine éminent sur tous les capitaux!); il effacera, comme « absurde », la prescription de l'égalité des salaires ; il attribuera au talent, du moins chez les producteurs d'utilités, des avantages, d'ailleurs très réduits.

Il a deux méthodes, l'une logique, l'autre historique, qu'il fait concourir au même but.

De la première, il suffira de dire que, par une fâcheuse illusion, qui prouve sa naïveté autant que son orgueil, il la croit infaillible ; un jour (Philosophie du progrès), il expliquera que la méthode de raisonnement la plus sûre ne peut pas conduire l'homme nécessairement à la vérité ; mais ce sera un éclair de lucidité, et il retombera aussitôt dans ses certitudes de dialecticien.

Quant à sa méthode historique, elle coupe court aux rêveries des réformateurs utopistes, qui pré-

tendent forcer l'humanité à marcher dans les voies tracées par leur fantaisie généreuse.

En 1860, Marx, rapportant la tâche qu'il faisait, entre 1845 et 1847, contre les disciples de Feuerbach, rapportait en même temps l'enseignement que lui avait donné Proudhon, sans le nommer, sans peut-être se rappeler son bienfait : « Il fallait démontrer que ce qui était en question, ce n'était pas l'application d'un système utopique, quel qu'il fût, mais la participation consciente à l'évolution historique de la société. » Idée profonde assurément, dont on ne saurait trop féliciter Proudhon, pour l'avoir découverte, et Marx, pour en avoir discerné le prix, mais qui se donne tort, quand l'observateur se flatte de pénétrer par delà le présent les ténèbres des temps futurs, et quitte l'astronomie pour l'astrologie.

Telle fut la prétention du marxisme, qui, forçant son principe proudhonien, crut mettre un terme à l'utopie et ne fit que la déplacer. Même illusion, même vanité, même déception à prétendre fabriquer de toutes pièces l'avenir ou à prétendre le connaître. Du moins, Proudhon s'est toujours refusé à « dire la bonne aventure » sur la révolution souhaitée. L'historien Marx s'est posé en prophète, et en prophète scientifique, sans qu'on ait peut-être assez souri jusqu'à présent de cette double et contradictoire chimère.

La polémique de Proudhon a deux caractères très différents : d'une part, une subtilité dialectique vraiment extraordinaire et qui parfois rend sa pensée très difficile à suivre ; de l'autre, une violence de passion, qui va souvent jusqu'à « l'expression forcenée et exterminante » (mot de Sainte- Beuve), quand il s'agit des choses, jusqu'à l'invective, quand il s'agit des personnes, cherchant ou trouvant trop facilement l'occasion de se faire des adversaires pour les prendre à partie, ne ménageant rien, ni l'âge, ni la gloire, ni les services rendus, ni une certaine communauté de doctrine ou d'espérances, ni l'opinion publique, que Proudhon cependant prétend suivre, ni les traditions auxquelles il déclare se soumettre ; d'ailleurs retenant la bataille dans le domaine de la pensée et ne salissant jamais sa plume à quelqu'une de ces calomnies contre le caractère ou la vie privée dont un Mirecourt se rendra coupable envers lui. Je n'ai pas la bosse de la vénération, écrivait-il à Daniel Stern en 1847 ; pardieu, Madame, vous l'avez trouvé tout du premier coup.

Cette brutalité sans ménagement a été reprochée aigrement à Proudhon, comme un effet volontaire de ses efforts pour attirer coûte que coûte l'attention sur lui. Interprétation injuste. Proudhon était né ami du combat et le restait après la cinquantaine. <( Moi aussi, je suis un homme, et ce que j'aime le plus de l'homme est encore cette

humeur belliqueuse, qui le place au-dessus de toute autorité, de tout amour. » De là ses éclats de voix et ses provocations, de là ses pugilats, batailles d'homme du peuple, qui ne laissent pas de rancune, et après lesquelles on va boire amicalement avec l'adversaire. Il sentait sa force d'athlète ; il lui était agréable de la faire sentir ; il ne lui déplaisait pas de prouver à l'opinion, en tombant quelque grand homme, ou cru tel, qu'on n'avait pas évalué assez haut sa propre vigueur, tandis qu'on surfaisait celle d'autres.

Encore de l'orgueil, dira-t-on ! Assurément. Il n'est pas question ici de présenter Proudhon comme un saint, mais seulement de le bien comprendre.

Le juste sentiment de ce qu'il était avait déjà de quoi le rendre fier et assuré ; en outre, une imagination de voyant réalisait sous son regard intérieur la forme vivante de ses conceptions, si bien que la contradiction ou les réserves d'autrui lui paraissaient marque d'inintelligence ou de mauvaise foi. « Je ?uis assuré d'avoir raison contre tous », telle est la formule la plus frappante de cette confiance en son esprit ; mais on en trouverait dans son œuvre plus de vingt presque aussi extraordinaires, et dont peuvent se gausser à souhait des gens d'esprit, assez simples pour réclamer d'un inventeur et d'un apôtre les qualités d'un critique. Comme l'intérêt de la Révolution se mêlait

à toutes ses pensées, sa ferveur sociale contribuait encore à l'animer contre ceux qui pensaient autrement que lui.

Voilà de quoi expliquer ses certitudes et ses fureurs, à condition d'ajouter, si on veut le bien connaître et le bien juger, que les preuves d'une humilité égale à son orgueil abondent dans la vie comme dans les écrits de ce maître, qui n'a pas voulu faire de disciples.

Il avouait n'être pas modeste et ne croyait guère à la modestie des autres. Il haussait les épaules quand on l'accusait d'être jaloux. Indifférent en général au blâme, il y avait une imputation qui le blessait au cœur, à force d'être injuste : celle de tirer des coups de pistolet ou de jouer avec les idées, pour attirer l'attention sur lui. « Ces sortes de critiques sont plus insupportables pour moi que les grosses calomnies. Jamais écrivain n'a mis plus de sérieux, plus de conscience dans toutes ses publications, et, depuis vingt-cinq ans, je me vois traiter en sophiste amoureux du bruit, en Erostrate littéraire, prêt à se brûler lui-même, pourvu qu'on parle de lui. Il est des jours où cette idée m'exaspère au delà de toute expression. » Sa bonne foi ne peut manquer d'éclater aux yeux qui veulent voir la vérité.

Une seule réserve, et qui s'arrête à la forme : le descendant des laboureurs de Chasnans est par hérédité retors comme un paysan, c'est-à-dire plus

qu'un avocat. Il est chicanoux, il l'a confessé luimême ; mais il ne l'est que par passion, sur des idées qu'il aime plus que sa vie. Au fond, ce disputeur reste toujours droit et franc ; il a le respect de lui-même, du public, et davantage encore de la cause qu'il sert, par la vérité, pour la justice. Les contradictions nombreuses qu'on a pu lui reprocher sont à elles seules un témoignage probant de sa sincérité.

Pour achever de connaître l'homme, il avait des moments de sérénité et même de belle humeur où son front sévère se détendait. Dans une lettre de 1841, il dit de lui-même, vraisemblablement avec quelque exagération : « Quand je quitte ma plume, c'est comme si je changeais de figure : me voilà redevenu compagnon, flâneur, paresseux, aimant à courir et à gouillander, amoureux du café, du cabaret et de la grosse joie. »

Les curieux, qui ont du loisir, feront bien de regarder le portrait aimable qu'a tracé de lui, dans Lauriers et Cyprès, à travers plus d'une bourde, Philibert Audebrand, son commensal à Paris en 1846. Tous ceux qui ont pu voir de près et fréquenter ce sauvage ont été pris au charme puissant de sa probité, de sa conviction et de sa bonté. Proudhon et ses amis, un moraliste aurait là le sujet d'un chapitre curieux et émouvant, dont Sainte-Beuve a magistralement esquissé le début.

On l'aimait; et lui, il aimait passionnément l'amitié et ses amis. On a noté et blâmé quelque apprêt dans la « Page d'album » où il a célébré l'amitié (Corresp., I, p. 145). Soit! Mais ses lettres intimes, écrites au courant de la plume, nous ouvrent son cœur; et, si nous sommes portés à trouver de l'emphase dans l'expression de ses sentiments pour ses amis, prenons garde, c'est peut-être le procès de notre sécheresse que nous risquons d'entamer là. En 1854, atteint du choléra, ce n'est pas aux remèdes ordinaires qu'il se confiait. « Quand le mal me tenait anéanti sur mon grabat, je disais à mes amis qui me gardaient: « Tenez-moi a la main dans les deux vôtres, cela me rend la « vie, cela me guérit le corps par l'amitié. »

l'homme d'affaires, d'études, d'action 133

Entre temps, Proudhon avait eu à redouter les poursuites du gouvernement, que son premier Mémoire avait alarmé. Blanqui, l'économiste, détourna l'orage. Ensuite, ce fut l'Académie, épouvantée en voyant sortir de l'œuf couvé par elle un révolutionnaire de cette envergure, qui menaça de lui retirer la pension Suard, c'est-à-dire son pain et celui de sa famille. Pour comble, le 18 janvier 1842, le troisième Mémoire avait été saisi et l'auteur poursuivi. Proudhon plaida lui-même sa cause devant le jury du Doubs et fut acquitté.

Il réussit enfin à remettre son imprimerie, dont la vente le laissa en déficit de 7.000 francs. Dans les derniers jours d'avril, il partait pour Lyon, où il allait occuper un emploi clans une maison de commerce et de transport de houilles par le canal du Rhône au Rhin. Un de ses patrons, Antoine Gauthier, qu'il tutoyait, était un ancien condisciple de rosa, conservateur bourgeois à l'ancienne mode, qui avait attiré la clientèle par le bon marché, et plus capable qu'avide de gagner de l'argent.

Proudhon fut un commis modèle, intelligent des

affaires, actif, et qui prenait à cœur les intérêts de la maison honnête où il servait. Dans ses moments de loisir, il fréquenta les révolutionnaires lyonnais, dont le fanatisme éclairé et résolu l'étonna. Le principal des groupements ouvriers du Rhône portait ce nom, les Mutuellistes, qui put exercer une force de suggestion sur son esprit.

A travers les occupations de son métier et les efforts de sa propagande sociale, il écrivait encore. C'est ainsi que parut, en septembre 1843, la Création de l'ordre dans l'humanité, livre manqué, au jugement de l'auteur, livre ambitieux, mais qui renferme dans le détail cent germes de théories profondes, de vérités neuves, de réformes souhaitables, à côté de déductions qui croulent et d'illusions qui étonnent. Une seconde édition, enrichie de notes par Proudhon, nous fait voir plus d'une fois les certitudes de 1843 contredites par les certitudes non moins certaines de 1849, notamment sur la nécessité de la réforme politique, qu'on ne peut nier en 43 sans être un menteur ou un charlatan, et que seuls peuvent affirmer en 49 les charlatans et les menteurs.

Dans une partie de cet ouvrage, où plus d'un a puisé sans le nommer, Proudhon montre l'histoire menée par l'action des lois économiques. L'économie politique est pour lui une science immense, à laquelle se rattachent toute notre vie et toute notre

pensée, plus capable qu'aucune philosophie de nous instruire au sujet de l'homme, de son origine, de sa destinée, de Dieu. Jusqu'ici, elle s'est bornée à enregistrer des faits de désordre dans la production, la répartition, l'échange ; mais, à l'avenir, son devoir est de centraliser les forces industrielles et de discipliner le marché. Elle s'est interdit de régenter la politique, à qui elle se soumet, comme si la géométrie était au service des arpenteurs ! Le gouvernement lui revient, aussi bien que le commerce et l'industrie. A elle d'organiser le travail, de façon à lui conserver le bienfait économique de sa division, en préservant de ses méfaits le travailleur parcellaire, qui aujourd'hui n'est qu'un manœuvre, alors que l'ouvrier doit être un ingénieur. A elle donc d'organiser l'apprentissage, qui est la vraie instruction publique. Politiquement, Proudhon ne veut qu'une Chambre ; un million d'électeurs lui suffirait. Dans la famille comme dans l'Etat, la femme est une mineure et une apprentie ; elle n'est ni la moitié ni l'égale de l'homme, « mais le complément vivant et sympathique qui achève de faire de lui une personne ».

Par tout le livre respire l'esprit égalitaire et ouvrier de Proudhon ; il a glorifié, comme le seul capital réel, comme la force plastique, comme l'idée type de la société, le Travail, solidaire avec luimême dans ses deux espèces, manuelle et intellectuelle ; il a prescrit l'abolition du prolétariat ; il a

recommandé à ses amis de ne pas laisser faiblir en eux l'esprit révolutionnaire.

Son travail chez les Gauthier le conduisait assez souvent à Paris. C'est ainsi qu'il fut introduit dans la Société des Économistes et mis en rapport avec l'éditeur Guillaumin. Il travaillait alors aux Contradictions économiques. En même temps, il faisait pour le socialisme une campagne d'action, sur laquelle nous sommes mal renseignés, s'efforçant d'aider le parti à s'organiser, s'unissant avec Pierre Leroux et Louis Blanc, d'autres encore, acceptant le concours de romanciers, même de George Sand dont il avait déjà médit, pour vulgariser la doctrine ; d'ailleurs, tournant en ridicule les innombrables évangiles selon Bûchez, Lamennais, Considérant, Flora Tristan, Pecqueur, sans oublier son ami Pierre Leroux. « Lorsque les contradictions de la communauté et de la démocratie, une fois dévoilées, seront allées rejoindre les utopies de Saint- Simon et de Fourier, le socialisme, élevé à la hauteur d'une science, le socialisme, qui n'est autre que l'économie politique, s'emparera de la société et la lancera vers ses destinées ultérieures avec une force irrésistible. Ce moment ne peut tarder. »

En ce temps-là (fin 1844), Proudhon déclare qu'il ne conspire pas. En août 1846, il écrit à Maurice que la réalisation de son projet social ne se sépare pas dans son esprit du renversement de Louis-

Philippe et de son successeur. Au mois de mars de la même année, il avait déclaré à Marx qu'il était revenu de l'idée de la révolution par la force. Il est permis sans doute de varier sur une matière aussi grave. Mais, pacifique ou violente, imposée au pouvoir ou consentie par lui, la révolution qu'il concevait n'en devait pas être moins révolutionnaire, puisqu'elle devait bouleverser le régime économique de la nation, en établissant ou en approximant l'égalité des fortunes.

Plusieurs s'y sont trompés. En 48, Victor Hugo souriait d'un mot de Proudhon qu'il ne comprenait pas : « Je suis un financier. » Un historien distingué, M. Georges Weill, juge que le grand révolutionnaire et anarchiste n'était au fond ni un révolutionnaire ni un anarchiste, mais un réformateur pratique et modéré. Proudhon lui eût enseigné que les deux choses s'accordent très bien, en commentant son propos familier : révolutionnaire, mais pas bousculeur.

Il posait ainsi la question sociale : faire rentrer dans la société, par une combinaison économique, les richesses qui sont sorties de la société par une autre combinaison économique. Et il croyait tenir le moyen de résoudre à bref délai le problème, sans faire usage de la force.

C'est ce qu'il expliquait à Karl Marx, dans une lettre importante du 17 mars 1846, en réponse à une demande de collaboration, qu'il accueillait poli-

ment, mais sans ferveur. En même temps, il lui refusait de participer à sa haine contre Karl Grùn. Marx, chez qui le caractère n'était pas à la hauteur de l'intelligence, témoigna dès lors à celui qu'il avait exalté naguère une malveillance venimeuse, qui ne s'explique pas suffisamment par un désaccord sur des questions économiques, et même politiques. Pourquoi le parti socialiste est-il celui de tous qui toujours a été le plus déchiré par la guerre civile, du moins entre ses chefs et ses guides ? Quoi qu'il en soit, c'en fut fait de l'entente entre ces deux grands esprits, que des épigones encroûtés s'obstinent encore à opposer, au lieu de les compléter l'un par l'autre, comme l'a fait depuis longtemps la critique ouverte d'Eugène Fournière, comme le font aujourd'hui au Mouvement socialiste les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire.

Nous avons entrevu plus haut ce que Marx dut à Proudhon. En retour, Proudhon dut à Marx une initiation plus complète à la philosophie, en particulier à la logique de Hegel, dont il avait déjà une teinture en 1840.

« Fâcheux service ! Je l'infectai de hégélianisme », a dit Marx, et le mot est juste, bien que Proudhon ait compté Hegel, avec la Bible et Adam Smith, parmi les trois grandes influences qui ont fécondé son esprit.

D'abord, comme l'a noté Marx, Proudhon, ignorant l'allemand, ne pouvait comprendre Hegel, en admettant qu'il l'eût pu comprendre, s'il avait su l'allemand.

Ensuite, les enseignements qu'il en a tirés n'ont servi qu'à étayer sa philosophie sociale et à lui donner une certaine forme, sans en enrichir, sans même en modifier le fond.

D'autre part, le procédé dialectique de recherche et d'exposition qu'il lui a emprunté n'était que trop bien fait pour accentuer encore son défaut originel

d'outrance. Thèse, antithèse, synthèse, les deux premiers termes furent dès lors développés par Proudhon sans aucun souci de la mesure, puisque la contre-partie devait faire la balance et que l'équilibre était au bout de ces deux plongées en sens contraire. Jusque dans ses articles de journaux, en pleine Révolution de 48, cette triade germanique excita le rire malin ou méchant des adversaires politiques, tandis que les amis étaient embarrassés pour défendre cette scholastique inopportune et inopérante. Parfois même, il arriva que Proudhon, insistant avec prédilection sur la thèse, comme nouvelle, et négligeant l'antithèse, comme connue et évidente, ne livra guère qu'une face, démesurément grossie, de sa pensée, et trompa les lecteurs superficiels, c'est-à-dire le public et la critique en général, sur l'objet d'un ouvrage tout entier ; ainsi, le livre sur la Guerre et la Paix, entrepris pour « déshonorer la guerre », passe encore, non sans quelque excuse, pour la diviniser. Cette mésaventure fut commune à Proudhon avec Pascal, autre exploitant d'antinomies.

Ce n'est pas tout. L'esprit concret des Français ne se prête pas au jeu indéfini des abstractions, tel en particulier qu'a pu le mener la prodigieuse imagination métaphysique de Hegel. Comme Carlyle, mais avec moins de décision, Proudhon a personnalisé des termes qui ne sont, chez Hegel, que l'expression de lois ou d'idées générales, en se désolant

d'ignorer si ses formules, malgré lui théologiques, devaient être prises au propre ou au figuré ; de là une théodicée envahissante et énigmatique, partout étalée et partout faisant l'ombre, si bien qu'on en est encore à se demander ce que pensait et sentait de Dieu l'auteur de l'imprécation fameuse : Dieu, c'est le mal. Il a doué d'une vie réelle des espèces, des collectivités, des groupes. Il a parlé de la sagesse de la nature, de ses desseins, plans, volontés, comme le plus éperdu de ces causes-finaliers que raillait Voltaire.

Après Marx, ce fut Karl Grùn, ce fut Bakounine, que Proudhon, insatiable, questionnait, des nuits entières, sur Hegel et le néo-hégélianisme, au profit de sa curiosité, sans doute, et de sa science personnelle, mais aux dépens de ses livres et de son influence sur les lecteurs désorientés, qu'il voulait gagner à ses idées.

Ces défauts, contractés dans la fréquentation de Hegel, ne sont, nulle part, plus diffus et plus sensibles que dans les Contradictions économiques, ou Philosophie de la Misère (1846) ; Karl Marx en a relevé un certain nombre, avec beaucoup d'esprit et plus de méchanceté encore, dans sa Misère de la philosophie (1847), écrite en un français généralement excellent, quoi qu'on en ait dit, mais évidemment retouché.

Dans son ouvrage, Proudhon se donne le double tort d'opposer, comme des contradictions logiques, les bons et les mauvais effets des forces économiques, de préposer en outre et d'entremêler aux questions d'économie, comme connexes, des théories métaphysiques, sur lesquelles, soit dit en passant, un philosophe informé, d'esprit large, et consentant à prendre le sujet au sérieux, devrait bien nous donner du jour ; car l'étude de M. Pillon sur l 'antithéisme de Proudhon n'est qu'une satire. Cette erreur et cette addition sont d'ailleurs sans influence sur le fond du livre, qu'avec un adversaire (Renouvier), il faut reconnaître instructif et remar-

quable, si l'on n'y prend que l'analyse des idées et des institutions économiques. En voici la substance :

Deux puissances se disputent le monde : l'économie politique ou la tradition, et le socialisme ou l'utopie (entendez le socialisme d'avant Proudhon). En un conflit de cette espèce, la vérité ne peut se trouver que dans la conciliation des deux pouvoirs antagonistes, c'est-à-dire dans une formule qui combinerait ces deux termes : Conservation et Mouvement.

Pour la logique ordinaire, cette résolution d'une antinomie entre deux idées ou deux faits, est une chimère ; mais le principe d'identité n'est vrai qu'en mathématiques. Le progrès économique de la société tient en particulier à l'unification de la valeur d'utilité et de la valeur d'échange, jusqu'ici toujours en lutte, par une synthèse qui sera la valeur constituée. On aura ainsi la loi de l'échange, dont le principe est le travail moyen mesuré par le temps, et, grâce à cette détermination, la justice, base nécessaire de l'association, sera rendue possible.

Même opposition, même besoin de synthèse entre les grandes forces économiques, et, dans chacune, entre ses facultés opposées, qui aboutissent à des effets contraires.

i° La division du travail est la cause première de

la multiplication des richesses dans la société, de l'habileté du travailleur et du progrès de l'art, mais en même temps de la décadence de l'artisan et d'une misère croissante dans le prolétariat. Elle est le premier stade de l'organisation du travail, qui se continue par les machines, la concurrence, le monopole, etc. Il s'agit de savoir si cette organisation, fatalement, ne doit tirer les uns de la misère que pour y replonger plus à fond les autres. Voilà comment il faut poser la question du paupérisme, et non à la façon des économistes, par des commérages sur l'imprévoyance et les vices divers des ouvriers ;

20 Les machines ramassent le travail que la division éparpillait. C'est la synthèse après l'analyse. Or, l'analyse et la synthèse, c'est tout l'esprit, toute la logique ; d'où le travail se présente comme mode universel d'enseignement. Les machines diminuent la peine de l'ouvrier, facilitent et multiplient la production, et rendent ainsi les produits moins chers ; mais elles supplantent le travailleur, tout au moins avilissent le salaire de celui qu'elles ne mettent pas en chômage, et l'asservissent de plus en plus au capital ;

30 La concurrence est nécessaire à la constitution de la valeur. Le monopole d'une fabrication entraîne nécessairement une production moins soignée, ou de prix surfait ; d'où perte pour la société. Au rebours, garantissez à tous salaire et

travail ; aussitôt, une immense relâche va succéder à la tension ardente de l'industrie. L'homme peut aimer son semblable jusqu'à mourir pour lui ; il ne l'aime pas jusqu'à travailler pour lui. La concurrence l'anime à soutenir cette guerre permanente qu'il doit livrer au besoin, à la nature, à ses semblables, à lui-même. En face, voyez ses effets désastreux, comment elle détruit la liberté, aggrave et propage la misère, affaiblit la race, engendre la prostitution ;

40 Le monopole, opposé naturel de la concurrence, a donné à l'espèce humaine la possession du globe, dont elle deviendra tout à fait la souveraine par l'association. L'homme qui n'est pas monopoleur n'est rien, et le problème social est de savoir, non pas comment on abolira le monopole, mais comment on conciliera tous les monopoles. Le monopole augmente le bien-être général ; en capitalisant, il consolide les conquêtes du travail ; par l'intérêt des capitaux, il fait jouir le travailleur de ses œuvres et assure son épargne. Sans le monopole, la société serait encore campée dans ses forêts primitives ; sans lui, le producteur, n'ayant rien à attendre de sa prévoyance et de ses efforts, aurait langui à la tâche. Mais... — Mais, les travailleurs d'un pays produisant pour 20 milliards, les monopoleurs retiennent le bénéfice net et l'intérêt des capitaux, et vendent ces produits 25 milliards. L'ouvrier devrait donc payer 5 ce dont il a reçu 4 ;

il ne peut racheter son produit. Les cordonniers sont mal chaussés, les maçons mal logés, etc. Effroyable contradiction ! Le monopole a corrompu jusqu'au socialisme (Louis Blanc), en le persuadant de la nécessité du capital, indispensable sans doute aux particuliers dans une société individualiste, mais étranger à la formule supérieure de l'association, qui ne porte que sur l'équilibre de la production, les conditions de l'échange, la réduction progressive des prix de revient, seule et unique source du progrès de la richesse. Proudhon dira, en 48 : échanger, c'est capitaliser ;

50 L'impôt semble un rachat des monopoles, une institution de justice. Mais le pouvoir, instrument de la puissance collective, créé dans la société pour servir de médiateur entre le travail et le privilège, se trouve enchaîné fatalement au capital et dirigé contre le prolétariat. L'impôt, conçu pour la protection du plébéien vaincu, engendre contre lui une nouvelle série de supplices ;

6° La protection, assurée par la douane, lui serat-elle plus bienfaisante? On peut démontrer, par des arguments d'égale force, la nécessité de la protection et la nécessité du libre commerce, deux vérités qu'il faut tenir fortement l'une et l'autre, afin de les concilier par la synthèse ;

70 Le crédit a été inventé pour secourir le travail, en faisant passer dans les mains du travailleur l'instrument qui le tue, l'argent. Il faut bien savoir

que l'organisation générale du crédit par l'État est une idée fausse, dont la pratique entraînerait la suppression du capital privé et la stérilité de l'épargne. Idées fausses encore, celle des subventions de l'État aux classes pauvres, celle d'ateliers nationaux et privilégiés, qui tueraient l'industrie libre. L'État peut imposer à la Banque des règlements ; il ne peut se substituer à son action ; il est incapable de rien organiser, pas plus le travail que le crédit. Le crédit a été un des principes les plus actifs de l'émancipation du travail, de l'accroissement de la richesse collective et du bien-être industriel. Mais il est en général un leurre ou un fléau, n'étant donné qu'à ceux qui ont, ou servant à faire exploiter le travail par le capital, grâce à la servitude de l'intérêt. C'est lui qui perpétue la productivité et assure la royauté de l'argent. Le remède, ce serait la circulation rendue possible de tous les biens, y compris le travail ; mais alors le crédit cesse d'être le crédit, pour devenir mutualité, solidarité, association. Même au sein de la société actuelle, un groupement d'ouvriers pourrait, grâce à la mutualité, ramasser un capital de plusieurs millions, et que ne feraient-ils pas avec une pareille somme? « Une telle conduite, soutenue pendant trois ou quatre générations, et propagée partout comme une religion nouvelle, réformerait le monde et amènerait infailliblement l'égalité. » (Ainsi disait Proudhon, ainsi commençaient à faire les

équitables pionniers de Rochdale, pères des Trade- Unions). La charité de l'Etat est de la famille du crédit ; les crèches, les caisses d'épargne, etc., sont des institutions malfaisantes ;

8° La propriété est l'antithèse du crédit (Proudhon semble appeler propriété le monopole de la terre). Il revient ici à une question qui l'occupe depuis des années. Pour la traiter de nouveau, il croit nécessaire de fonder préalablement la logique en certitude, d' « organiser le bon sens » ; cette tâche faite, ou crue faite, il déclare que l'organisation du travail va suivre celle du bon sens et que la société arrivera bientôt à sa constitution certaine et définitive. La pensée qui a présidé à l'établissement de la propriété a été bonne : la raison collective entendait par là rendre plus intime l'union de l'homme et de la terre, constituer la famille par la perpétuité et la transmissibilité du monopole (car Proudhon est pour l'héritage), tendre à l'égalisation des fortunes par la constitution de la rente foncière. Mais la propriété se déprave ; sociale dans son origine, elle devient égoïste dans son exercice, et pervertit la production, où elle exploite les hommes, surfait, sophistique ou sabote les objets. L'économie politique, qui soutient et prône ce régime, est la théorie du vol, comme la propriété, dont le respect entretient un pareil état de choses, est la religion de la force ;

90 A son tour, la communauté est l'antithèse de

la propriété, vicieuse comme elle, comme elle contradictoire. Elle prend pour principe la fraternité, qui est sa fin. Elle ne peut se constituer sans une loi de répartition, et la répartition la détruit, en établissant le monopole. Elle ne peut s'organiser sans diviser le travail, et le travail ne peut se diviser sans l'intervention de la liberté, qui tue la communauté ;

io° La population s'accroît plus vite que la production (Cette difficulté n'embarrasse plus la France de 1909). L'économie politique, par la bouche de Malthus, condamne à mort les enfants trop nombreux des pauvres, en les laissant tuer par la faim ou en faisant prévenir leur conception. Le remède n'est pas là. Il est dans le travail ; il est dans l'apaisement et la purification de l'amour par le mariage.

En résumé, le socialisme est une utopie, l'économie politique une routine, la première parlant au nom de la seule raison, l'autre au nom de la seule expérience. Raison et expérience, depuis longtemps divorcées, doivent être conjointes de nouveau par la science sociale. En d'autres termes, la philosophie, théorie de la raison, a besoin d'être contrôlée par le travail, pratique de la raison.

Le temps n'est pas loin, Proudhon l'espère, où les maîtres, en fait de sciences morales et politiques, seront dans les ateliers et les comptoirs. La

philosophie du moi humain, manifesté par le travail, est le champ d'exploration de l'économie politique, forme concrète de la philosophie, et qui est pour nous une ontologie, une logique, une psychologie, une théologie, une politique, une esthétique et une morale.

L'objet de la science économique est la Justice.

Or, dans les rapports qu'étudie l'économie sociale, la Justice a pour expression la valeur, qui n'est que du travail réalisé, et en même temps le principe de la comparaison des produits entre eux. Les économistes ne veulent pas entendre parler de la valeur absolue, parce qu'ils remettent au libre arbitre la fixation des valeurs ; mais le vœu suprême de la société est que les valeurs se mesurent l'une à l'autre et cessent d'osciller au hasard, jusqu'à l'établissement de l'égalité, loi suprême.

En attendant, il faut mener la lutte du travail contre le privilège, pour que la propriété cesse d'être la négation de la société, la spoliation du travailleur, le droit de l'improducteur, la raison du plus fort. La formule de l'équation générale qui résoudra les contradictions de l'économie sera une loi d'échange, une théorie de mutualité, un système de garanties satisfaisant à toutes les conditions d'efficacité, de progrès et de justice, indiquées au cours de l'ouvrage.

Cette fin des Contradictions économiques devait servir de conclusion à la préface qu'en 1848

Darimon mit en tête des articles de Proudhon relatifs à la Banque d'échange ; ainsi s'établit l'accord et la suite entre la critique de 1846 et les réalisations tentées en 1848.

La société que souhaite, que veut Proudhon, se dessine déjà nettement. C'est pourquoi nous avons dû insister sur ce livre.

La cité du travail, du travail qui n'est pas seulement facteur de production, mais initiateur de science et maître de vertu, réalise donc l'éducation de l'humanité par l'industrie, qui est la fin suprême de l'économie sociale. Les travailleurs excluent de chaque ruche les consommateurs qui ne veulent pas produire. Sans appel au gouvernement, dont ils se dispensent ou qu'ils ignorent, ils règlent et font leurs affaires eux-mêmes. De ruche en ruche, ils s'entendent, afin d'assurer aux meilleures conditions la production nécessaire, en divisant les tâches, et ils assurent aux meilleures conditions la consommation, en échangeant, sur le pied de la mutualité, leurs produits évalués selon la somme de travail moyen qu'ils ont coûté.

Donc, la possession des instruments de production et la jouissance des produits leur suffisent ; tout autre capital leur est inutile ; en réalité, il n'y a pas au monde d'autres capitaux que ceux-là ; il ne s'agissait que de dégager, par l'organisation de

l'échange, le capital-travail inclus clans les produits. Le travail est libre ; la concurrence y est permise, puisqu'elle y est nécessaire, si la société ne veut pas retomber dans le paupérisme de la primitive communauté. Le travail est savant ; la besogne de l'ouvrier, selon les besoins, peut être spécialisée à telle parcelle de produit ; mais son savoir ne l'est pas ; il est capable d'exercer tour à tour les spécialités diverses de son métier. Le travail est responsable; autrement dit, l'ouvrier est rétribué selon son produit.

Des esprits d'ancien régime peuvent être tentés de comparer la cité ainsi conçue à une usine. Ils n'y entendent rien. Sans doute, on y prépare la matière d'une vie aisée ; mais le bien-être n'est que le matérialisme de la liberté ; la raison en est l'instrument et la Justice la fin ; or, la constitution générale des valeurs, c'est-à-dire l'échange universel à juste prix et l'acceptation par chacun du salaire qui lui revient, ne peuvent s'opérer que par un effort de la raison et de la justice humaines. L'ouvrier, là, n'est plus une machine, mais un bras adroit actionné par un cerveau pensant, à la fois politique, moraliste et ingénieur, artiste à l'occasion. Hors de l'atelier, il vit dans son ménage, gravement, saintement, père de famille plutôt qu'époux, respectant sa femme plus que l'aimant, ou plutôt ayant changé l'idée et l'être de l'amour erotique tel qu'il se pratique aujourd'hui, pensant

au bien de la société et en même temps à son profit personnel, à celui de ses enfants aussi ; car il leur léguera son épargne, nécessairement modique. Voilà comment Proudhon est socialiste, tout en tenant à se déclarer « pur des infamies socialistes sur toutes les utopies d'organisation passées, présentes, futures ». Ainsi se justifie la déclaration fameuse : Quiconque, pour organiser le travail, fait appel au pouvoir et au capital a menti, — parce que l'organisation du travail doit être la déchéance du capital et du pouvoir. Une des plus grosses bêtises du siècle, assurait Benoît Malon. Une des plus profondes vérités du siècle , doit penser Anseele, et qui est l'âme même du vrai socialisme; une prophétie réalisée dans quelques îlots perdus sur la surface de la terre, d'où une heureuse contagion pourra gagner de proche en proche.

Proudhon, sûr de ses idées, annonçait, sur la couverture des Contradictions économiques, comme devant paraître prochainement, un nouveau livre, Solution du problème social.

Il quitte Lyon à la fin de 1846, pour suivre de Paris les affaires générales de sa maison. Le voilà établi dans la capitale, au commencement de 1847, après s'être affilié à la franc-maçonnerie, devant la loge de Besançon, le 8 janvier de la même année.

Il s'engage à collaborer au Peuple, un nouveau journal destiné à paraître en décembre, et qui prendra pour manifeste l'ouvrage auquel il travaille, premier acte de la révolution économique. Soit difficultés avec ses patrons, soit besoin d'absolue indépendance, soit jalouse tyrannie de sa vocation, il se sépare des frères Gauthier, dont il restera d'ailleurs l'ami et, plus d'une fois, l'auxiliaire. Mais le Peuple ne réussit pas à se procurer un cautionnement.

La mère bien aimée et très admirée de Proudhon meurt à la fin de 1847, dix-huit mois après

son mari. Proudhon est si enfoncé dans son travail et si exalté par ses espérances de réformateur qu'il est moins sensible peut-être à ce deuil qu'à cette déconvenue. Un coup de tonnerre le ramène de l'avenir au présent.

La Révolution du 24 février a jeté à bas le trône de Louis-Philippe et mis à l'ordre du jour de la nation tout entière la question sociale. Le roi en exil, la République proclamée, c'était, pour les politiques étatistes, une nouvelle époque de l'histoire. Pour Proudhon, ce n'était rien, une place à bâtir, sans maçons, sans autre architecte peut-être que lui. L'avenir a montré qu'il voyait clair.

Tout retentissait des souvenirs de 93. Proudhon protestait. Nous ne sommes, disait-il, que des péquins, et nous n'avons à soigner que notre potau-feu. Le gouvernement provisoire était pétri de bonnes intentions, mais l'audace révolutionnaire lui manquait. Proudhon aurait voulu qu'il profitât de sa présence au pouvoir pour faire servir une fois le pouvoir à quelque chose. On l'en a repris comme d'une contradiction, sans comprendre que ce n'était pas lui qui était changé, mais la situation, et qu'un général habile, sur le champ de bataille, n'hésite pas à violer les principes de sa stratégie accoutumée, si le succès est au bout de cette inconséquence.

Après avoir d'abord présenté son socialisme

comme l'instrument de la conciliation universelle, quand Proudhon vit qu'il n'y avait rien à attendre de l'Assemblée élue le 23 avril, il prit une attitude violente d'opposition, multiplia les motions les plus révolutionnaires et poussa à la dissolution gouvernementale, tactique désespérée par laquelle, en s'exposant à des inimitiés féroces, il travaillait à créer par tout le pays une situation anarchique, dans l'espoir que le peuple, devenu le maître, donnerait à une élite issue de lui les moyens de résoudre en sa faveur les deux questions capitales posées par la Révolution de février, et qui, au fond, n'en faisaient qu'une : la première, économique, relative à la propriété et au travail, l'autre, politique, relative au gouvernement et à l'État.

C'est dans ces deux sens qu'il travailla, par la plume et par la parole, au Représentant du Peuple et à la tribune, quand il eut été élu député, aux élections complémentaires du 4 juin. Il faudrait raconter toute l'histoire de la seconde République, pour expliquer clairement les écrits les plus notables de Proudhon à cette date. On comprend que cette tâche est irréalisable ici. Bornons-nous à indiquer les grands traits de ses actes et de ses idées.

Le pays, riche la veille du -24 février, paraissait indigent le lendemain. L'argent se cachait ; pas de travail. Preuve, disait Proudhon, que la propriété n'est rien et que la circulation est tout.

En deux brochures, parues à la fin de mars, et qui furent réunies sous ce titre, Solution de la question sociale, Proudhon démontrait que la République, anarchie positive, n'avait rien à espérer et avait tout à craindre de la démocratie, régime d'aristocratie déguisée, absolutiste, matérialiste, rétrograde, impuissant à résoudre le problème social, et qui s'enorgueillit mal à propos d'avoir institué le suffrage universel, le plus sûr moyen, s'il n'est pas organisé, de faire mentir le peuple. Puis, il en venait au moyen pratique de ressusciter le crédit et de restaurer le travail. La société qui reçoit, disait-il, est le même être moral que la société qui prête ; par un sacrifice des créanciers de l'Etat sur leur rente, des propriétaires sur leurs fermages, du banquier sur l'escompte, de l'ouvrier sur son salaire, la mutualité des services offrira à chacun la compensation de ce qu'il abandonnera, et la circulation, languissante, sera augmentée d'autant. En conséquence, Proudhon proposait de réduire les revenus de toute nature, en réduisant simultanément le prix des produits, par la constitution proportionnelle de leur valeur. Une Banque d'Echange serait fondée pour organiser la circulation des produits ainsi tarifés, sans le secours du numéraire.

On peut à peine imaginer les miracles que Proudhon se promettait sur le champ de ces diverses opérations. Mais la naïveté du républicain probe et

pauvre se montrait surtout dans l'espoir que l'idée de cette contribution volontaire, même avec promesse de retour, serait examinée un instant par ceux qui avaient les moyens de risquer une part de leur fortune. Les ouvriers avaient mis trois mois de misère au service de la République ; les riches n'y voulaient pas mettre trois sous. Dès ce moment s'amassa la haine qui, après le discours du 31 juillet, s'acharna sur Proudhon, baptisé l'homme-terreur. Et cependant, il respectait les personnes, il ne touchait pas au fonds des propriétés ; il demandait même sacrifice aux pauvres qu'aux riches.

Le 8 avril, dans une lettre très digne, il invitait Louis Blanc à faire agréer par le Gouvernement provisoire son projet d'organisation du crédit ; en même temps, il lui demandait de lui céder son idée et son action sur la nouvelle forme de société qu'il s'agissait de définir et de créer entre les travailleurs, entendez les ateliers nationaux. Quel courage, quelle bonne foi prouvait la démarche de l'homme qui sollicitait cette formidable responsabilité! Louis Blanc ne répondit pas. M. Georges Renard, qui n'a pas été tendre à Proudhon, regrette que Louis Blanc ait opposé à ses avances un silence dédaigneux.

Le 4 mai, Proudhon prédisait que l'Assemblée, qui devait tenir le lendemain sa première séance, serait incapable de rien faire pour ranimer la production et la circulation. Il déclarait la patrie

l6o PIERRE-JOSEPH PROUDHON

en danger, demandait la création d'un comité provisoire pour organiser l'échange, le crédit et la circulation, avec l'aide de comités analogues formés dans les principales villes ; ces comités constitueraient, à Paris, une représentation du prolétariat, en face de la société bourgeoise, et formeraient la société nouvelle au milieu de l'ancienne. Mais, jusqu'à ce que fussent épuisés les moyens économiques, Proudhon protestait contre les moyens de violence.

Élu député le 4 juin, il s'absorba dans les travaux de la commission des finances.

Les journées de juin éclatèrent le 23, sans qu'il les eût prévues. On sait comment Cavaignac étouffa l'insurrection ouvrière. La répression fut aussi effroyable que la peur de la bourgeoisie avait été vive. Proudfion et Lamennais dans la presse, Pierre Leroux et Caussidière à l'Assemblée, intervinrent vainement pour les insurgés.

Proudhon publia, le 8 juillet, un article sur le Terme, où, invoquant le chômage universel et la détresse des travailleurs, il invitait les locataires et les fermiers à présenter une pétition qui fût, non pas une supplique, mais un ordre, pour demander que remise fût faite par les propriétaires d'un tiers sur le montant des loyers et des fermages pendant trois années. Cavaignac suspendit le Représentant du Peuple. Alors Proudhon étendit l'idée de ce

1848. — LE FINANCIER RÉVOLUTIONNAIRE l6l

dégrèvement à toutes les sommes dues par les particuliers et par l'État, pour attribuer une moitié de ces remises aux débiteurs de tout genre et l'autre au trésor public.

Il rédigea en ce sens une proposition de loi, qu'il soutint à l'Assemblée, le 31 juillet, dans un long discours, haché d'interruptions furibondes et outrageantes, où pour la première fois un représentant du peuple opposait le prolétariat à la bourgeoisie, au sens où nous entendons aujourd'hui la lutte des classes, selon la formule marxiste. Proudhon n'eut pour lui que la voix de Greppo. Mais sa conscience et peut-être son orgueil ne s'y trompèrent pas : malgré ce désastre parlementaire, son discours du 31 juillet 1848 restait un événement de premier ordre. Grâce à Proudhon, a dit justement Beslay, quand jamais la cause des travailleurs n'avait été plus écrasée, jamais elle ne s'était plus imposée à l'opinion.

La parole de Proudhon ne valait d'ailleurs pas sa plume. Il reconnaissait que la nature lui avait refusé le don du bien dire. Il écrit bien, mais il parle mal, écrivait, à son pupitre, Victor Hugo, écoutant Proudhon à la tribune. Dans un petit cercle, cet orateur insuffisant était d'ailleurs un causeur prenant et un conférencier agréable, d'après Philibert Audebrand et d'après Francisque Sarcey, qui souhaitait d'avoir à l'École normale des professeurs aussi diserts.

Les 16, 17, 18 août, le Représentant du Peuple était encore saisi et bientôt disparaissait. Le Peuple, qui lui succéda, d'abord hebdomadaire, puis quotidien, fit paraître, dans un numéro spécimen du 2 septembre, son Manifeste électoral, que l'avenir gardera et que les socialistes du jour consulteraient avec profit.

Le s octobre, Proudhon publia un projet de discours sur le droit au travail. Bientôt, il allait avoir contre lui, avec toute la réaction, toute la Montagne, qui le tint en suspicion pour avoir refusé de se joindre à un vote de défiance contre le ministère Dufaure-Vivien. Proudhon avait ainsi payé une dette de reconnaissance à Vivien, qui n'avait pas voulu poursuivre, en 1840, son premier Mémoire sur la propriété ; ce détail est pour les lecteurs de M. Desjardins, qui a refusé de croire à la gratitude de Proudhon.

De cette abstention, qui aggrava encore des griefs d'ordre foncier, naquirent des récriminations violentes, un duel avec Félix Pyat, une provocation de Delescluze, que Proudhon déclina, ayant fait ses preuves. Un des épisodes de cette guerre civile entre républicains fut le fameux Toast à la Révolution (17 octobre). Proudhon a rendu plus tard un bel hommage à ses adversaires d'un moment : «Ceux qui étaient venus pauvres s'en sont allés plus pauvres qu'auparavant, après avoir mené une vie d'enfer. » Ces mœurs surannées avaient du bon.

Le 4 novembre, la Constitution fut votée par 739 voix contre 30, dont 16 de la Montagne. L'anarchiste Proudbon était des 30. Le jour même, il écrivait au Moniteur, pour dire et expliquer ce qu'il avait fait : « J'ai voté contre la Constitution, parce que c'est une constitution. » Ce qui ne l'empêcha pas de s'y tenir énergiquement par la suite, comme à l'ancre qui préservait la République de s'en aller à la dérive, sous l'effort des partis de réaction.

Le 10 décembre, Louis-Napoléon était élu président de la République, avec une majorité écrasante sur Cavaignac. Les candidats démocrates, Ledru- Rollin et Raspail, auquel s'était rallié Proudhon, non sans témoigner courageusement une sorte d'estime à Cavaignac, l'irresponsable vainqueur des tristes journées de juin, n'obtenaient ensemble guère plus de 400.000 suffrages. Ce n'était qu'un échec politique ; la veille même, Proudhon en prenait publiquement son parti d'avance, se réservant d'organiser, sur le terrain industriel et commercial, la masse travailleuse qui aurait voté pour la démocratie. Il avait combattu le Bonaparte dans un pamphlet, d'une verve extraordinaire, sur la Présidence. Il l'eût mieux aimé ailleurs qu'à l'Elysée; mais il se prit à espérer que le pouvoir allait, entre ses mains, travailler pour la Révolution contre les thermidoriens de tout poil, sous la pression de ses électeurs. Illusion qu'il entretiendra longtemps en-

core, qu'il aggravera même, quand il composera un livre, au lendemain du 2 décembre, pour soutenir que la révolution sociale vient d'être démontrée par le coup d'État.

Le 26 décembre, il écrivait à un ami qu'il allait fonder la Banque du Peuple. Plus de lettres jusqu'au 2 février; Proudhon, qui s'use à la lutte, a succombé un moment à son premier accès de fatigue profonde. La lettre du 15 février 1849 au fidèle Maurice donne une idée des embarras et des occupations de tout genre dans lesquels il est pris, politique, journalisme, création financière, santé, argent, labeur fou. Sa définition du travail a été faite à sa mesure : « Travailler, c'est se dévouer, c'est mourir. »

L'acte constitutif de la Banque du Peuple, destinée à créditer le travail, avait été passé devant notaire le 31 janvier 1849. C'est le temps le plus heureux de la vie de Proudhon, a-t-il écrit, si grandes sont alors sa foi et son espérance. Nous nous contenterons de mentionner cette institution, qui resta sur le papier, et dont les statuts, contradictoires à son objet même, montrent à quel degré un esprit supérieur peut s'abuser sur ses conceptions. Le bon Beslay n'avait pas eu de peine à en discerner les irrémédiables faiblesses ; il en fut pour sa clairvoyance et sa franchise, qui du moins lui gagnèrent l'amitié de Proudhon.

Le banquier du peuple, plein d'enthousiasme, allait passer de la théorie à l'action ; mais il fut condamné, en mars 1849, à trois ans de prison pour deux articles mordants contre le Président. Il s'échappa en Belgique, puis revint, sans précautions, à Paris, où il fut reconnu et arrêté le 6 juin. Dans l'intervalle, le préfet du Doubs était avisé par l'Intérieur qu'on eût à s'assurer de sa personne, s'il rentrait dans son département, « où on croit qu'il a des fonds placés ». C'est l'éternelle calomnie contre les amis du peuple. Proudhon n'avait au pays que des dettes honorables et des parents pauvres, et le pouvoir ne l'ignorait pas.

Le 7 juin, il écrivait de Sainte-Pélagie qu'il était presque content de sa prison, où il se promettait de bien travailler, pour la Révolution et pour ses créanciers. A ce moment, la nouvelle du siège de Rome par les troupes françaises, surexcitait les esprits ; — Proudhon a daté de cet événement son hostilité définitive à l'Église — ; la Montagne proclamait le devoir de l'insurrection, pour venger la Constitution violée. De là, la journée du 13 juin, où le parti dit de l'ordre eut vite le dessus. Divers journaux furent saccagés, entre autres le Peuple, qui, déjà suspendu, fut tué du coup. Proudhon devait fonder, après quelques mois, la Voix du Peuple, dont le premier numéro parut le 20 septembre 1849, et le dernier le 14 mai 1850.

Il occupa la fin de l'année à écrire les Confessions

l66 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

d'un révolutionnaire, datées de Sainte-Pélagie (octobre 1849), auxquelles il ajouta, deux ans après, un Post-Scriptum, Apothéose de la classe moyenne. C'est une histoire de la Révolution de février, jugée par un de ses acteurs ; ce sont aussi des mémoires précieux sur la vie et la pensée de Proudhon. J'en extrais, ne pouvant faire plus, cette triple formule, qui résume bien son programme politique et social : « Il faut vaincre le pouvoir, en ne lui demandant rien ; prouver le parasitisme du capital, en le suppléant par le crédit ; fonder la liberté des individus, en organisant l'initiative des masses. »

Du 12 novembre 1849 au I0 février 1850, eut lieu, dans la Voix du Peuple, sa polémique avec Bastiat, sur l'intérêt des capitaux. Bastiat comprit mal Proudhon, comme l'a reconnu M. Gide. On a souvent écrit que Proudhon fut lamentablement battu dans cette controverse. Mùlberger, qui en a traduit les pièces, exalte l'argumentation victorieuse de Proudhon, dans une préface à étudier. Du même temps est la polémique de Proudhon contre les « statolâtres » Pierre Leroux et Louis Blanc. « Notre idée de l'anarchie est lancée ; le nongouvernement grandit, comme jadis la non-propriété. ))

Quelques semaines après, à la fin de décembre 1849, Proudhon se mariait avec une ouvrière passementière, Euphrasie Piégard, sans instruction, mais de mœurs sévères, d'un sens droit, d'un cœur aimant, la compagne qu'il lui fallait. Elle avait 27 ans, lui près de 41 ; ils se connaissaient depuis deux ans.

Mirecourt a essayé de salir cette union, consommée avant les noces, prétendait-il. Proudhon a répondu par des dates, et mieux encore, par une dénégation d'honnête homme, qui fait foi.

Sauf une idée excessive, à notre gré, de son autorité maritale, il fut le modèle des époux, puis le modèle des pères. Sa maison chaste, pauvre, digne et hospitalière, fut celle du républicain, tel qu'il l'entendait et tel qu'il était.

M. Bourguin a parlé avec une légèreté fâcheuse du mépris grossier que Proudhon avait de la femme. Ici encore, comme tant de fois ailleurs, la censure n'a connu l'avis de Proudhon que sur un des termes d'une antinomie et s'est permis de tran-

l68 PIERRE-JOSEPH PROUDHON

cher sur une question dont elle ignorait la moitié ; jeux de princes, auxquels la critique nous habitue de plus en plus. Nous avons des lettres de Proudhon, charmantes de grâce émue, quand il parle de sa femme et de ses filles : « Le plaisir de voir une jeune femme à soi, nourrissant un enfant de soi, efface toutes les peines de la vie et vaut tous les sacrifices... Une femme est un ange pour un homme... Par le cœur, elles valent mieux que nous. »

Madame Proudhon était croyante ; elle consentit cependant au mariage laïque ; mais elle avait dans sa chambre un crucifix qui scandalisa un jour madame Ackermann, et dont Proudhon publia sans gêne l'existence à la fin de la Justice. Il avait juré qu'il tuerait le prêtre, si le prêtre voulait mettre la main sur ses enfants, et M. Jules Troubat, instruit à ce sujet par sa veuve, nous apprend qu'il fit enseigner à ses filles la religion, qu'il considérait comme la philosophie des femmes. « La femme qui prie est sublime ; l'homme à genoux est presque aussi ridicule que celui qui bat un entrechat. » Le philosophe qui a écrit cette phrase était-il fondé à reprendre durement Renan et les penseurs aristocrates, qui se passent ou s'éloignent de la religion, tout en la jugeant nécessaire au peuple ?

En vérité, l'état d'âme de Proudhon, quant à la

religion, reste une énigme, aussi bien que sa doctrine. Il était contre toutes les Églises, voilà qui est certain, contre le Dieu des théologiens aussi ; mais il avait en lui, vivante et passionnée, ce qu'il a appelé la faculté religieuse de l'homme, et sa faculté religieuse cherchait, avec une sorte d'angoisse, un objet de culte, au moins de vénération, faute duquel l'humanité lui paraissait condamnée à déchoir. Matérialiste, athée, ces mots étaient pour lui les pires des injures ; il déclarait la France religieuse dans le cœur et la raison ; la révolution sociale lui paraissait destinée à élever le christianisme à sa deuxième puissance ; c'est alors seulement, disait-il, que nous connaîtrons la religion, que l'on saura quel est notre Dieu, quelle est notre foi.

Le mariage laïque de Proudhon nous a donné l'occasion d'introduire ici l'article de ses sentiments en matière de religion, sujet difficile qui, dans une étude plus longue, mériterait un examen à part et détaillé. En Proudhon, a dit justement M. Diehl, l'homme était plus religieux que le philosophe socialiste. Dans les derniers temps de sa vie, il répétait avec force : « Il faut remonter aux sources, chercher le divin. » Il ne voyait alors que la famille qui pût nous intéresser tous d'esprit et de cœur, et nous fournir la matière, la flamme aussi, d'une religion. Il n'avait pas attendu cette méditation pour pratiquer la religion du mariage

et pour considérer le foyer conjugal comme un sanctuaire.

Madame Proudhon s'était installée rue de la Fontaine, 9, en face de Sainte-Pélagie. De leurs fenêtres, les deux époux pouvaient se voir ; Madame Proudhon était admise à visiter son mari, et Proudhon avait chaque mois quelques jours de sortie. Mais des articles violents de la Voix du Peuple le firent successivement envoyer à la Conciergerie, puis à la citadelle de Doullens, d'où on le ramène à Sainte-Pélagie, puis à la Conciergerie, en le privant des visites de ses amis et même de sa femme. La Voix du Peuple est supprimée le 14 mai 1850. A la fin du mois, Proudhon comparaît devant la cour d'assises de la Seine, pour répondre d'un article du 14 avril : « Vive l'Empereur ! » Il est acquitté.

Le 15 juin, le Peuple succède à la Voix du Peuple. Proudhon y bataille contre les Montagnards réfugiés à Londres, raille les grands mots creux de leur programme radical, signale les dangers de leur programme communiste. Le Peuple ne tarde pas à succomber sous les rigueurs du pouvoir (15 octobre 1850). La presse est bâillonnée ; il faut renoncer au journalisme.

Proudhon s'attelle alors à un grand ouvrage, Pratique révolutionnaire, qui ne devait pas voir le

jour. Dans sa correspondance de cette période se trouvent des lettres capitales, entre autres à un ancien collaborateur, qui lui a reproché des actes, des écrits, des conseils antidémocratiques, et à Michelet sur les quatre premiers volumes de l'Histoire de la Révolution.

En juillet 1851, il publie Vidée générale de la Révolution au XIXe siècle, à laquelle nous nous arrêterons tout à l'heure. Dès le mois suivant, il anonce une Histoire générale de la Démocratie moderne, des Tables révolutionnaires, une brochure sur les Chemins de fer, pour fournir un modèle aux associations ouvrières. Sa tête bouillonne de projets. Il médite aussi sur la théologie humanitaire, le X qui doit remplacer le catholicisme.

Page 1